Par Rodrigue Fenelon Massala, grand reporter, envoyé spécial à Addis-Abeba
L’État éthiopien se retire progressivement de certains secteurs, ouvre des brèches contrôlées, invite les capitaux privés, domestiques et étrangers, à entrer dans le jeu. Dans les rues d’Addis Abeba, ce vent frais du renouveau fouette le visage du visiteur.
L’Ethiopie poursuit son virage de l’Economie dirigiste vers l’économie libérale amorcée en 2018 avec l’accession au pouvoir du premier ministre Abiy Ahmed, réformateur en chef. Dans les ministères, on parle désormais de « compétitivité », de « rating souverain », de « bancabilité des projets ». Des mots qui, il y a encore dix ans, auraient semblé incongrus. Derrière le récit officiel d’un «renouveau national», se dessine en réalité une recomposition méthodique d’un modèle longtemps étatiste, désormais soumis aux disciplines du marché, aux attentes des investisseurs et aux contraintes géopolitiques. L’ambition est claire : faire basculer une économie administrée, héritée des décennies précédentes, vers un capitalisme régulé, ouvert et compétitif. Cette transition, progressive mais résolue, vise à stimuler l’investissement privé, à diversifier les exportations et à renforcer la capacité budgétaire de l’État.
De l’État développeur au marché structuré
Pendant près de deux décennies, sous l’ère de Meles Zenawi, l’Éthiopie avait privilégié un modèle d’« État développeur », fortement centralisé, fondé sur les grands travaux publics, les entreprises publiques et le contrôle des secteurs stratégiques. Ce schéma, efficace pour soutenir une croissance rapide dans les années 2000, a fini par montrer ses limites : faible productivité, dépendance à l’endettement extérieur, sous-développement du secteur privé. L’équipe d’Abiy Ahmed a entrepris d’en corriger les rigidités. Depuis 2024, les autorités ont engagé une série de réformes structurelles majeures : libéralisation progressive du birr, ouverture partielle du secteur bancaire, dérégulation des télécommunications, et encouragement systématique des partenariats public-privé. Il ne s’agit pas d’une simple modernisation administrative, mais bien d’une tentative de repositionnement stratégique dans l’économie mondiale.

Une croissance sous haute tension
Selon les projections officielles relayées début 2026, l’économie éthiopienne pourrait enregistrer une croissance proche de 10 % sur l’exercice en cours. Une performance remarquable, dans un pays qui sort à peine d’un conflit interne majeur. La guerre du Tigré (2020–2022) aurait coûté plus de 28 milliards de dollars à l’économie nationale, en destructions d’infrastructures, pertes productives et désorganisation des chaînes logistiques. Peu d’économies africaines ont montré une capacité de rebond aussi rapide après un choc de cette ampleur.
Ce redressement repose largement sur la relance des exportations. En 2025, les recettes issues du café ont progressé de plus de 80 %, atteignant environ 2,6 milliards de dollars. L’or, longtemps marginal, représente désormais plus de 40 % des revenus d’exportation. À cela s’ajoutent les produits horticoles, le cuir et, progressivement, certaines productions manufacturières. L’Éthiopie tente ainsi de sortir de sa dépendance historique à quelques matières premières.
Réformes monétaires et ouverture contrôlée
La libéralisation du taux de change, engagée en 2024, constitue l’un des tournants les plus sensibles. Longtemps surévalué, le birr pénalisait les exportateurs et favorisait les distorsions. Sa flexibilisation, bien que douloureuse à court terme, a contribué à améliorer la compétitivité externe et à attirer davantage de devises. Dans le même temps, l’ouverture des télécommunications et des services financiers à la concurrence internationale marque une rupture symbolique. L’arrivée d’acteurs privés étrangers, notamment du Golfe et d’Asie, modifie en profondeur les équilibres d’un secteur longtemps verrouillé. Ce choix traduit une conviction : la souveraineté économique ne passe plus par le monopole public, mais par la capacité à réguler efficacement des marchés ouverts.
Diplomatie économique et diversification des alliances
Exclue depuis 2022 du programme commercial américain African Growth and Opportunity Act, l’Éthiopie a dû repenser ses débouchés extérieurs. Cette contrainte a accéléré son pivot vers la Chine, les pays du Golfe et certains partenaires asiatiques. Pékin reste un créancier et investisseur majeur, notamment dans les infrastructures et l’industrie. Les fonds souverains du Moyen-Orient, eux, ciblent l’agro-industrie, l’énergie et la logistique. Addis-Abeba cultive ainsi une diplomatie économique pragmatique, multipolaire, parfois opportuniste, mais rarement naïve. Parallèlement, le pays négocie une restructuration délicate de sa dette extérieure, estimée à plus de 30 milliards de dollars, dans un contexte international moins indulgent qu’auparavant.
Addis-Abeba, laboratoire de la modernisation
À Addis-Abeba, la transformation est visible. Nouveaux quartiers d’affaires, infrastructures ferroviaires modernisées, hubs logistiques, pôles industriels périphériques : la capitale se présente comme la vitrine d’un État en transition. Mais cette modernisation reste inégalement répartie. Les écarts entre zones urbaines dynamiques et régions rurales fragiles demeurent considérables. La croissance, aussi spectaculaire soit-elle, n’a pas encore pleinement corrigé les déséquilibres sociaux.
Une réussite encore conditionnelle
Sur le plan macroéconomique, les signaux sont encourageants : amélioration des exportations, regain de confiance des bailleurs, diversification sectorielle, montée en puissance de l’industrie légère. L’Éthiopie s’impose progressivement comme un pôle industriel émergent en Afrique de l’Est.
Cependant, cette trajectoire reste sous conditions strictes.
La stabilité politique demeure fragile. Les tensions intercommunautaires, les défis sécuritaires périphériques et les équilibres institutionnels inachevés constituent des risques structurels. La crédibilité financière dépendra, quant à elle, de la capacité du gouvernement à maîtriser l’endettement et à renforcer la gouvernance budgétaire.
Enfin, la confiance des investisseurs repose sur un facteur central : la prévisibilité des règles du jeu. Sans cadre juridique robuste, sans justice économique indépendante, sans transparence accrue, la libéralisation pourrait perdre sa substance.
La vitesse du rebond
L’Éthiopie avance aujourd’hui sur une ligne de crête. Entre volontarisme réformateur et fragilités persistantes, elle tente de s’imposer comme une puissance économique régionale crédible, disciplinée et attractive. Le projet d’Abiy Ahmed n’est ni une simple vitrine politique, ni une improvisation conjoncturelle. Il s’agit d’une tentative assumée de refondation du modèle national, inspirée autant par les expériences asiatiques que par les contraintes africaines.
Reste à savoir si ce géant démographique de plus de 120 millions d’habitants parviendra à transformer cette dynamique en prospérité durable. La réponse ne dépendra pas seulement des chiffres de croissance, mais de la capacité du pays à concilier ouverture, cohésion et rigueur.
C’est là, sans doute, le véritable test de maturité de l’Éthiopie contemporaine.

