Par Dr. Mohamed H’Midouche – Consultant international, ancien cadre dirigeant de la Banque africaine de développement
Longtemps cantonné à une niche régionale, le sukuk est devenu un instrument majeur du financement des infrastructures en Asie et dans le Golfe. En Afrique, malgré des besoins colossaux, son usage reste marginal. Non par manque de projets, mais par déficit de structuration juridique. À l’heure où les PPP cherchent un second souffle, le sukuk pourrait bien devenir le révélateur d’une nouvelle discipline du financement public.
Depuis deux décennies, l’Afrique finance ses infrastructures principalement par la dette souveraine, les prêts concessionnels, les financements bilatéraux garantis et des PPP adossés à la dette bancaire. Ces mécanismes ont permis des avancées visibles, mais ils ont également montré leurs limites : accumulation de dettes, renégociations contractuelles fréquentes, transfert incomplet des risques et faible mobilisation de l’épargne de long terme.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de construire davantage, mais de financer autrement. C’est précisément dans cet espace que le sukuk, combiné au partenariat public-privé, trouve toute sa pertinence.
Alors que les besoins d’infrastructures de l’Afrique dépassent largement les capacités budgétaires des États, le sukuk, combiné au partenariat public-privé (PPP), s’impose comme une alternative crédible aux financements traditionnels. Mais ce potentiel ne pourra être pleinement exploité que si les projets africains sont juridiquement structurés pour devenir de véritables actifs investables.
Le paradoxe africain du financement des infrastructures
Depuis plus de deux décennies, l’Afrique finance ses infrastructures par un mélange de dette souveraine, de prêts concessionnels, de financements bilatéraux garantis et de PPP reposant principalement sur la dette bancaire. Ces mécanismes ont permis des avancées réelles, mais ils ont également généré une accumulation de vulnérabilités : hausse rapide de l’endettement, renégociations contractuelles, dépendance aux bailleurs et faible transfert du risque économique réel.
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de construire, mais de financer durablement. C’est précisément sur ce terrain que le sukuk, adossé à des actifs réels, apporte une rupture conceptuelle.
Le sukuk : financer un actif, pas une dette
Contrairement aux obligations classiques, le sukuk ne représente pas une simple créance sur l’émetteur. Il confère à l’investisseur un droit économique sur un actif réel, un usufruit, ou un flux généré par un projet identifiable. Cette différence est fondamentale : elle transforme la relation entre l’investisseur et le projet.
Dans un financement obligataire traditionnel, l’investisseur est exposé au risque de crédit de l’État ou du concessionnaire. Dans un sukuk, il est exposé à la performance économique d’un actif, encadrée juridiquement. Le financement n’est plus uniquement contractuel ; il devient structurellement adossé à l’économie réelle.
Cette logique favorise une meilleure traçabilité des fonds, limite les utilisations budgétaires indifférérenciées et impose une discipline dans la sélection, la structuration et le suivi des projets. Pour les infrastructures africaines, cette exigence constitue un avantage décisif.
Le sukuk ne supprime pas le risque, mais il le rend plus lisible, plus partageable et plus gouvernable.
Les structures contractuelles sous-jacentes
Les principaux instruments juridiques du sukuk méritent d’être clairement définis.
Ijara correspond à un contrat de location. L’investisseur détient un droit économique sur un actif donné et perçoit des loyers. Dans les infrastructures, l’Ijara est généralement utilisée pour financer un ouvrage déjà construit ou mis en service.
Istisna’a est un contrat de construction. Il permet de financer la réalisation d’un actif selon des spécifications contractuelles précises. Dans les projets d’infrastructures, il couvre la phase de construction avant d’être relayé par une Ijara pour l’exploitation.
Wakala est un mandat de gestion. L’investisseur confie à un agent la gestion d’actifs ou de flux économiques selon des règles prédéfinies, offrant une grande flexibilité dans les montages complexes.
Les structures hybrides combinent ces différents contrats afin de refléter le cycle de vie réel d’un projet PPP, depuis la construction jusqu’à l’exploitation, tout en assurant la continuité juridique et financière du projet.
Le sukuk repose sur plusieurs contrats juridiques déterminant la nature économique des droits accordés aux investisseurs.
Ijara repose sur la location d’un actif ou d’un droit d’usage, générant des loyers réguliers. Istisna’a finance la construction d’un actif selon des spécifications contractuelles, souvent suivi d’une Ijara pour la phase d’exploitation. Wakala organise un mandat de gestion confié à un agent pour administrer des actifs ou des flux.
Les structures hybrides combinent ces mécanismes afin de refléter la réalité des projets PPP, entre construction, mise en service et exploitation.
Ces structures offrent une grande flexibilité mais exigent une rédaction contractuelle rigoureuse, compatible avec le droit national, la charia et les standards internationaux.
Un marché mondial devenu systémique
À l’échelle mondiale, la finance islamique a atteint une masse critique. Les actifs dépassent 4 900 milliards USD. L’encours des sukuk a franchi le seuil symbolique de 1 000 milliards USD en 2024, tandis que les émissions annuelles ont dépassé 300 milliards USD en 2025.
Ces chiffres confirment que le sukuk est désormais un instrument pleinement intégré aux marchés internationaux de capitaux.
En comparaison, l’Afrique reste marginale avec environ 3 milliards USD d’émissions annuelles récentes. Ce contraste reflète un déficit de structuration juridique et institutionnelle plus qu’un manque de besoins.
Ce décalage ne traduit pas un manque d’opportunités, mais un déficit de structuration juridique et institutionnelle des projets.
Les pays africains utilisateurs du sukuk
Contrairement à une idée encore répandue, le sukuk n’est pas étranger au continent africain. Plusieurs pays ont déjà franchi le pas, avec des approches et des objectifs différents, mais un même constat : le sukuk permet de diversifier les sources de financement et d’élargir la base d’investisseurs.
Le Maroc a ouvert la voie en Afrique du Nord avec un sukuk souverain Ijara domestique en 2018, destiné à structurer l’écosystème de la finance participative et à créer une courbe de référence pour le marché local. Cette émission a posé les bases d’un marché encore en construction, mais institutionnellement crédible.
L’Égypte a marqué une étape majeure en 2023 avec sa première émission internationale de sukuk souverain, d’un montant de 1,5 milliard de dollars, largement sursouscrite. Cette opération a confirmé l’appétit des investisseurs du Golfe et d’Asie pour les signatures africaines lorsque le cadre juridique est sécurisé.
En Afrique de l’Ouest, le Nigeria s’est imposé comme le pays le plus actif, avec plusieurs émissions domestiques successives dédiées au financement des routes fédérales. Le sukuk y est devenu un instrument opérationnel de politique d’infrastructure, et non un simple produit financier.
Le Sénégal a intégré le sukuk dans sa stratégie de financement souverain, avec une émission de 330 milliards FCFA, confirmant la compatibilité de cet instrument avec les marchés de l’UEMOA. La Côte d’Ivoire et le Togo ont également recouru au sukuk régional pour diversifier leurs ressources de financement.
L’Afrique du Sud, dès 2014, avait déjà émis un sukuk souverain international de 500 millions de dollars, principalement pour élargir sa base d’investisseurs et affirmer sa présence sur les marchés islamiques de capitaux.
Dans l’ensemble, les projets financés concernent principalement les routes, les bâtiments administratifs, les équipements publics, les infrastructures sociales et, dans certains cas, des projets énergétiques.
Ces expériences montrent que le sukuk est parfaitement applicable au contexte africain. Elles montrent aussi que son développement reste encore fragmenté, faute d’harmonisation juridique, de standardisation contractuelle et de diffusion de l’ingénierie financière.
L’enjeu pour l’Afrique n’est donc plus de prouver que le sukuk est possible, mais de passer d’expériences ponctuelles à une véritable stratégie continentale de financement des infrastructures.
Pourquoi le sukuk renforce le modèle PPP
Comparé aux schémas PPP classiques, le sukuk introduit trois améliorations majeures. Il renforce la traçabilité des actifs, élargit la base d’investisseurs et impose une discipline contractuelle plus stricte.
Un projet finançable par sukuk est généralement un projet mieux structuré, mieux gouverné et plus crédible à long terme.
Le montage juridique : l’actif invisible
Un sukuk PPP repose sur trois piliers indissociables : le contrat PPP, le véhicule ad hoc (SPV) et les contrats islamiques. Chacun joue un rôle spécifique, mais c’est leur cohérence qui conditionne la bançabilité du projet.
Le contrat PPP constitue la matrice du projet. Il définit la répartition des risques, les obligations de performance, les mécanismes de paiement, les clauses de résiliation et les formules de compensation. Dans un sukuk PPP, ce contrat devient un actif financier indirect, car il conditionne directement la stabilité des flux servant à rémunérer les investisseurs.
Le SPV représente l’enceinte juridique du projet. Il isole les actifs, les contrats et les flux du reste du bilan public ou privé. Il reçoit les droits économiques, canalise les flux et assure la protection des investisseurs. Sans SPV robuste, il n’y a ni étanchéité du risque, ni crédibilité financière.
Les contrats islamiques – Ijara, Istisna’a, Wakala ou structures hybrides – assurent la conformité charia, mais surtout la traduction juridique de la relation économique entre l’actif et l’investisseur. Ils définissent la nature exacte du droit détenu : droit d’usage, droit sur un flux ou droit de gestion.
Dans un sukuk PPP, ces trois piliers ne fonctionnent pas de manière indépendante. Ils forment un système contractuel intégré. Lorsque cet alignement est assuré, le projet devient juridiquement bancable. Lorsqu’il ne l’est pas, même un projet techniquement solide devient financièrement infaisable.
Dix réformes juridiques pour rendre les PPP africains sukuk-compatibles
Pour que le sukuk devienne un instrument structurant du financement des PPP africains, il ne suffit pas de mobiliser l’ingénierie financière. L’essentiel se joue en amont, dans l’architecture juridique et institutionnelle des projets. Les réformes ci-dessous ne relèvent ni de l’idéologie ni de la théorie : elles constituent le socle opérationnel permettant de transformer une infrastructure publique en actif bancable.
1. Neutralité fiscale du sukuk : assurer l’absence de double imposition lors des transferts d’actifs ou de droits d’usage.
2. Reconnaissance juridique de la propriété économique : permettre la dissociation entre propriété foncière et droit économique.
3. Cadre sécurisé pour les SPV : garantir leur gouvernance, leur isolement du risque et leur traitement en cas d’insolvabilité.
4. Standardisation des contrats PPP : intégrer les clauses compatibles avec les exigences des investisseurs sukuk.
5. Régime moderne et exécutable des sûretés : permettre l’inscription et l’exécution rapides des garanties.
6. Direct agreements systématiques : organiser contractuellement la relation entre autorité publique, concessionnaire et investisseurs.
7. Mécanismes clairs de compensation en cas de résiliation: définir des formules bancables et prévisibles.
8. Reconnaissance explicite des contrats islamiques : intégrer juridiquement Ijara, Istisna’a, Wakala et structures hybrides.
9. Arbitrage international exécutable : assurer la reconnaissance effective des sentences arbitrales.
10. Gouvernance charia institutionnelle crédible : mettre en place une supervision reconnue et indépendante.
Conclusion : faire du droit la nouvelle infrastructure
L’Afrique ne manque pas de projets d’infrastructures ; elle manque encore de projets juridiquement et financièrement préparés à l’investissement. Tant que les infrastructures resteront pensées principalement comme des ouvrages techniques, et non comme des actifs contractuels structurés, leur financement restera fragile et dépendant de garanties publiques.
Le sukuk, intégré dans des PPP juridiquement robustes, apporte une réponse pragmatique à cette faiblesse. Il renforce la discipline contractuelle, améliore la traçabilité des actifs et élargit la base des investisseurs, tout en rapprochant le financement de l’économie réelle. Il ne remplace pas les autres instruments, mais les oblige à plus de rigueur.
Dans un contexte mondial où le marché des sukuk a atteint une masse critique, l’Afrique dispose d’un potentiel de rattrapage important. Ce rattrapage passera toutefois par la modernisation des cadres juridiques, la standardisation des contrats PPP et la professionnalisation des montages d’investissement.
En définitive, la question n’est pas de savoir si l’Afrique doit recourir au sukuk, mais si elle est prête à transformer ses projets en actifs juridiquement investables. C’est sur ce terrain, discret mais décisif, que se jouera la crédibilité future du financement des infrastructures africaines.
Sources:
1. LSEG–ICD, Islamic Finance Development Indicator 2024–2025 ;
2. Fitch Ratings, Global Sukuk Market Monitor 2026 ;
3. S&P Global Ratings, Africa and Sukuk Market Review 2024 ;
4. Islamic Financial Services Board, Stability Report 2025 ;
5. World Bank / IsDB, Islamic Finance and Infrastructure 2025 ; Nigerian DMO, Sovereign Sukuk Program Reports ;
6. South African National Treasury, Sukuk Statement ;
7. IMF, Senegal Selected Issues 2023.

