Pourquoi la réforme prudentielle mondiale doit être adaptée aux priorités africaines
La finalisation des accords de Bâle, communément appelée Bâle IV, marque une nouvelle étape majeure dans l’architecture prudentielle bancaire mondiale. Présentée comme une réforme technique visant à renforcer la comparabilité des actifs pondérés par les risques (RWA), à limiter l’arbitrage réglementaire et à accroître la résilience du système financier international, elle s’inscrit dans la continuité de Bâle III, dans le sillage de la crise financière de 2008.
Mais derrière cette ambition globale se cache une réalité plus complexe : les effets de Bâle IV sont loin d’être neutres, en particulier pour les économies émergentes et en développement. En Afrique, où les systèmes bancaires jouent un rôle central dans le financement de l’économie réelle, l’application mécanique de normes conçues pour des économies matures pose des enjeux économiques, prudentiels et de souveraineté financière majeurs.
La question n’est donc pas de savoir si l’Afrique doit se conformer aux standards internationaux, mais comment les appliquer intelligemment, sans compromettre sa capacité à financer son propre développement.
Une réforme globale aux effets asymétriques
Bâle IV vise avant tout à corriger les dérives observées dans l’usage des modèles internes par certaines grandes banques internationales. L’introduction de l’output floor à 72,5 %, la révision des approches standardisées et la limitation du recours aux modèles internes doivent permettre de réduire la variabilité excessive des RWA et de restaurer la crédibilité des ratios de solvabilité.
Bâle IV ne signe pas la fin des modèles, mais celle des modèles internes opaques, insuffisamment gouvernés ou difficilement explicables au superviseur.
Or, cette problématique est largement exogène aux systèmes bancaires africains.
Contrairement à une idée souvent implicite dans les débats internationaux, la majorité des banques africaines n’utilisent pas aujourd’hui les méthodes internes de type IRB. En raison du manque de profondeur historique des données, de la volatilité macroéconomique, de l’informalité structurelle des économies et des exigences prudentielles associées, les approches fondées sur des modèles internes restent largement inaccessibles.
Les banques africaines opèrent donc principalement en méthode standard (Standardised Approach), non par choix stratégique, mais par contrainte structurelle et réglementaire.
Dans ce contexte, Bâle IV produit un effet paradoxal : une réforme conçue pour encadrer l’usage excessif des modèles internes vient renforcer mécaniquement les exigences en capital de banques qui n’y ont jamais eu recours. L’output floor, pensé comme un garde-fou contre l’optimisation excessive des RWA, s’applique de facto à des systèmes déjà prudents, sans bénéfice tangible en matière de stabilité financière.
Une hausse mécanique des RWA aux conséquences directes
Pour les banques africaines, l’impact principal de Bâle IV réside dans l’augmentation mécanique des RWA, notamment sur les expositions aux entreprises, aux PME, aux projets d’infrastructure et, potentiellement, aux souverains.
Cette hausse entraîne :
• une augmentation des besoins en fonds propres,
• une pression accrue sur les ratios de solvabilité,
• une compression des marges,
• et, in fine, des arbitrages défavorables au crédit à long terme.
Le risque n’est alors plus uniquement prudentiel : il devient macroéconomique, en pesant directement sur l’investissement, l’emploi et la trajectoire de croissance.
Les effets sont d’autant plus sensibles que les marchés financiers africains demeurent peu profonds. Le crédit bancaire reste, dans la plupart des pays, la principale, voire l’unique source de financement de l’économie. Toute contrainte prudentielle supplémentaire se traduit donc directement par une contraction de l’offre de crédit, en particulier pour les projets structurants à long horizon.
Des défis structurels propres au contexte africain
L’application de Bâle IV en Afrique ne peut être analysée sans tenir compte des réalités structurelles du continent.
1. Une profondeur de données limitée
Les historiques de défaut sont courts, hétérogènes et souvent discontinus. Les cycles économiques sont plus volatils, fortement dépendants des matières premières, des chocs climatiques et des dynamiques géopolitiques régionales. Dans ce contexte, les calibrations standardisées issues de pays développés tendent à surévaluer le risque africain, conduisant à une pénalisation excessive en capital.
2. Des marchés financiers peu développés
La faiblesse des marchés obligataires domestiques, la liquidité limitée des instruments financiers et la faible diversification des collatéraux réduisent les possibilités d’optimisation bilancielle. La banque reste l’outil central de transformation de l’épargne en investissement, ce qui amplifie l’impact de toute contrainte prudentielle.
3. Le poids du risque souverain
Les banques africaines sont structurellement exposées à leurs États, que ce soit via le financement budgétaire ou les projets d’infrastructure. Toute évolution des pondérations du risque souverain affecte directement l’équilibre banque–État, avec des implications macroéconomiques et financières systémiques.
Le risque majeur : freiner le financement du développement
Le paradoxe est évident : les banques africaines sont appelées à financer le développement, tout en étant pénalisées réglementairement lorsqu’elles le font.
Le véritable risque en Afrique n’est pas un excès de crédit mal maîtrisé, mais un sous-financement structurel durable, aggravé par l’application de cadres prudentiels importés sans adaptation.
Infrastructures de transport, énergie, agriculture, industrialisation, PME : ces secteurs, essentiels à la transformation économique du continent, sont aussi ceux qui consomment le plus de capital réglementaire.
En l’absence d’approches adaptées, Bâle IV risque de :
• favoriser un repli vers des actifs liquides ou peu risqués,
• réduire l’appétit pour le financement de projets longs,
• accentuer le de-risking,
• et renforcer la dépendance à des financements externes, souvent bilatéraux ou non bancaires.
Un enjeu de souveraineté financière et normative
Au-delà de la technique, Bâle IV pose une question fondamentalement politique et géopolitique : qui définit les règles du jeu financier africain ?
Les normes prudentielles internationales sont élaborées hors du continent, sur la base de réalités économiques qui ne sont pas celles de l’Afrique. Leur transposition sans adaptation renforce une forme de dépendance normative, au moment même où les banques européennes réduisent leur présence et où de nouveaux acteurs — publics ou privés — redéfinissent les équilibres financiers.
Dans un monde multipolaire, la capacité à définir et calibrer ses propres outils prudentiels devient un attribut de souveraineté économique, au même titre que la politique monétaire ou budgétaire.
Vers une application intelligente et contextualisée
L’enjeu n’est pas de rejeter Bâle IV, mais d’en promouvoir une application proportionnée, progressive et contextualisée.
Cela suppose :
• un principe de proportionnalité renforcé,
• un phasage réaliste de la mise en œuvre,
• une africanisation des stress tests intégrant chocs matières premières, climatiques et géopolitiques,
• et un rôle accru des superviseurs africains dans la définition de doctrines prudentielles adaptées.
Pour un RWA africain au service de l’économie réelle
Dans cette perspective, il devient stratégique que l’Afrique regarde, explore et milite pour l’émergence d’un cadre de RWA africain, fondé sur ses réalités économiques, ses cycles propres et ses priorités de développement.
Un tel cadre ne constituerait pas une rupture avec les standards internationaux, mais leur traduction intelligente.
L’objectif n’est pas d’optimiser des ratios pour satisfaire des normes conçues ailleurs, mais de mobiliser le capital bancaire au service du financement de l’économie réelle.
Une traduction opérationnelle déjà à l’œuvre
Cette conviction se traduit déjà dans la pratique.
Chez JPG Consulting Partners, nous intégrons dans nos outils propriétaires de calcul des RWA des approches contextualisées combinant méthode standard, stress tests réglementaires et simulations de chocs macroéconomiques, géopolitiques et sectoriels africains.
L’ambition est claire : sécuriser le système financier sans assécher le crédit, et permettre aux banques et aux superviseurs africains de piloter le risque avec lucidité, rigueur et souveraineté.
Conclusion
Bâle IV ne doit pas devenir un instrument d’asphyxie financière pour les économies africaines.
La solidité bancaire est une condition du développement ; elle ne peut en être l’obstacle.
L’enjeu n’est pas de choisir entre stabilité et croissance, mais de les rendre compatibles. Encore faut-il que les outils de mesure du risque soient alignés avec les priorités de développement de ceux auxquels ils s’appliquent.
Junior MBUYI
Expert international en régulation bancaire
CEO, JPG Consulting Partners
Président, Africa Risk Think Tank
INSEAD – Global Executive MBA
Top 100 Financial Afrik Award 2025

![[Tribune de Junior MBUYI] Stress tests, RWA, capital et développement : l’équation africaine de Bâle IV](https://www.financialafrik.com/wp-content/uploads/2026/02/Mbuyi-600x450.png)