Par Jean Lucien Kodjani, Chairman Afreeka Holding,Director Millenium African Institute,
Alors que l’Afrique francophone affiche une croissance macroéconomique robuste avec un PIB multiplié par 6 entre 2000 et 2025, la structure de son emploi reste dominée par l’informel de survie. Selon l’OIT, ce secteur absorbe près de 90 % de la main-d’œuvre active au sud du Sahara. Cet article analyse pourquoi cette économie de subsistance constitue un frein à l’industrialisation et comment la transition vers un entrepreneuriat structuré est l’unique voie vers une souveraineté durable.
En Afrique francophone, le secteur informel absorbe près de 90 % de la main-d’œuvre active. Si ce dynamisme témoigne d’une ingéniosité remarquable, il masque une réalité structurelle préoccupante : le piège de la subsistance. Pour passer du statut de « marché de transit » à celui de puissance productrice, le continent doit impérativement transformer cette énergie brute en un secteur secondaire structuré.
La résilience n’est pas le développement : La survie au jour le jour interdit toute accumulation de capital. Alors que la part du secteur manufacturier dans le PIB mondial est de 16 %, elle stagne à moins de 10 % en Afrique subsaharienne. Sans marge bénéficiaire réinvestie, il n’y a ni mécanisation, ni recherche et par ricochet pas de développement durable. Cette « résilience » est en réalité une vertu de résistance qui, faute de structure, condamne l’entrepreneur au plafond de verre de la micro-activité. Le développement n’est pas la multiplication de petits commerces de revente, mais la densification d’unités de production capables de générer des économies d’échelle.
L’atomisation de la richesse : Le drame de l’économie de subsistance réside dans l’atomisation de la valeur. L’Afrique dépense chaque année environ 55 milliards de dollars pour importer des denrées alimentaires qu’elle pourrait produire. Là où mille micro-vendeurs se partagent des marges dérisoires sur des produits importés, une seule unité industrielle de transformation locale retiendrait cette valeur. Selon la CNUCED, la valeur ajoutée manufacturière par habitant en Afrique n’est que de 190 $, contre plus de 1 500 $ dans les pays émergents d’Asie. En restant dans l’informel, nous dispersons nos forces au lieu de les coaliser autour de chaînes de valeur intégrées.
Le coût de l’invisibilité financière : L’informalité a un prix exorbitant : l’exclusion du système financier. Le déficit de financement des PME africaines est estimé à plus de 330 milliards de dollars par la Banque Mondiale. Sans comptabilité certifiée, l’entrepreneur de subsistance est invisible pour les banques. Cette rupture empêche le saut technologique vers le secteur secondaire. L’éducation financière et la formalisation ne sont donc pas des contraintes administratives, mais des actifs stratégiques pour accéder au capital productif nécessaire à l’industrialisation.Vers un entrepreneuriat de bâtisseurs : L’enjeu pour la jeunesse africaine est de quitter le confort précaire de la revente pour embrasser la complexité de la manufacture. Passer de « débrouillard » à « capitaine d’industrie » exige une rupture radicale de mindset. Le salut économique du continent ne viendra pas de l’aide, mais de notre capacité à structurer nos entreprises pour qu’elles deviennent des institutions capables de transformer nos ressources sur notre sol. C’est ainsi que nous colmaterons enfin le « seau percé » de nos économies.
A propos de Jean Lucien Kodjani,
Fort de plusieurs années d’expérience dans l’industrie financière notamment chez Deloitte, Jean Lucien a fondé Afreeka Capital (Membre de Afreeka Holding) et a mobilisé près de 10 millions d’euros auprès de la BOAD en 2025 pour des chaînes de valeur agricoles. Il exécute des mandats allant de 10M€ à plus de 100M€ en connectant les projets à fort impact aux capitaux globaux. Son prochain ouvrage porte sur la transformation structurelle nécessaire à la souveraineté économique du continent.

