Par Thierno Seydou Nourou SY, Banquier, Président et Fondateur de Nourou Financial Consulting (NFC) Dakar-Sénégal
Alors que la régulation bancaire internationale entre dans une nouvelle phase avec la finalisation de Bâle III – souvent appelée “Bâle 4” par les praticiens –, les pays de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) sont confrontés à une question stratégique : est-il opportun de renforcer encore les exigences prudentielles dans une zone où le système bancaire est déjà solide, alors même que le besoin de financement de l’économie réelle reste massif ?
Contrairement à une idée répandue, “Bâle 4” n’est pas un nouvel accord international. Il s’agit de la dernière étape de Bâle III, visant à harmoniser et durcir les méthodes de calcul des risques bancaires, notamment à travers l’introduction d’un plancher d’actifs pondérés et des limites plus strictes à l’usage des modèles internes. Concrètement, cette réforme se traduit par une hausse mécanique des besoins en fonds propres pour de nombreuses banques.
Or, les chiffres montrent que le système bancaire de l’UMOA est aujourd’hui globalement solide. Selon le Rapport annuel 2024 de la Commission bancaire de l’UMOA, le total de bilan des établissements de crédit a atteint 72 068 milliards FCFA, en hausse de 9,3 % sur un an. Les crédits à la clientèle se sont établis à 36 888 milliards FCFA, en progression de 5,6 %. Le ratio moyen de solvabilité s’est renforcé à 14,7 %, bien au-dessus de la norme réglementaire de 11,5 %, tandis que le taux brut de créances en souffrance a reculé à 8,5 %.
Ces indicateurs traduisent une résilience réelle du secteur bancaire régional. Dès lors, la question n’est plus celle de la stabilité du système, mais celle de son rôle dans le financement du développement économique.
Car, malgré cette solidité, l’économie réelle demeure insuffisamment financée. Selon la Banque mondiale, le crédit au secteur privé représente environ 26 % du PIB dans l’UEMOA, un niveau faible au regard des besoins de transformation économique. Plus préoccupant encore, seuls 24,4 % des entreprises disposent d’un prêt ou d’une ligne de crédit bancaire. L’agriculture, pourtant centrale pour l’emploi et la sécurité alimentaire, ne capte qu’environ 2 % du crédit bancaire total.
Cette situation s’explique en partie par les arbitrages induits par la régulation prudentielle. Les accords de Bâle reposent sur un principe simple : plus un actif est jugé risqué, plus il consomme de fonds propres. Dans les économies développées, cet arbitrage est facilité par des marchés profonds, des données abondantes et des mécanismes efficaces de partage du risque. Dans l’UMOA, où les PME disposent souvent d’états financiers incomplets et où les garanties sont difficiles à valoriser ou à exécuter, le crédit productif devient mécaniquement plus coûteux en capital.
Cette dynamique est renforcée par les contraintes macro- financières. Le Fonds monétaire international souligne que les expositions souveraines des banques de l’Union représentaient près de 38 % des actifs domestiques en 2023. Dans un contexte de resserrement de la liquidité, la croissance du crédit au secteur privé est passée de 14,2 % en 2022 à 10,3 % en 2023. En 2024, le taux débiteur moyen s’est établi à 6,76 %, avec un écart de plus de 100 points de base entre grandes entreprises et PME.
Dans ce contexte, la question doit être posée sans détour : est-il pertinent de durcir encore les ratios prudentiels à court terme dans l’UMOA ? La réponse est non. Non, tant que le crédit au secteur privé reste structurellement faible. Non, tant que les besoins de financement des PME, de l’agriculture et de l’industrie demeurent massifs. Non, tant que les fonds propres des banques, bien qu’en amélioration, restent insuffisants pour porter simultanément un durcissement prudentiel et une expansion du crédit.
Il ne s’agit pas de rejeter les standards internationaux, mais de les adapter intelligemment. Même l’Union européenne a choisi de repousser à 2027 l’application complète de certains volets de la réforme, illustrant la nécessité d’une approche graduelle et pragmatique.
Pour l’UMOA, une transition réussie vers “Bâle 4” repose sur trois conditions. D’abord, mesurer avant de décider, à travers des études d’impact quantitatives détaillées, par banque et par segment économique. Ensuite, adapter le calendrier de mise en œuvre, en maintenant les fondamentaux prudentiels tout en phasant les exigences les plus consommatrices de fonds propres. Enfin, renforcer l’écosystème du crédit, notamment via des mécanismes de garanties et de partage du risque.
Dans cette dynamique, l’intelligence artificielle peut jouer un rôle clé, à condition d’être utilisée de manière pragmatique. Dans le contexte de l’UMOA, les usages prioritaires sont clairs : scoring des PME basé sur les flux transactionnels réels, détection précoce des défauts sectoriels et automatisation du reporting prudentiel afin de réduire le coût de conformité. L’enjeu n’est pas une IA sophistiquée importée, mais une IA frugale, explicable et orientée vers la sécurisation du crédit productif.
La transition vers “Bâle 4” ne doit donc pas être abordée comme une simple obligation de conformité. Dans une zone où le système bancaire affiche un ratio de solvabilité moyen de 14,7 %, mais où le crédit au secteur privé plafonne à 26 % du PIB, le durcissement prudentiel ne peut pas être la priorité immédiate. Sans adaptation, il renforcera la prudence excessive. Avec séquençage et outils appropriés, il peut devenir un levier de stabilité et de développement.

