Par Benoit S NGOM, président de l’Académie Diplomatique Africaine .
L’année 2026 doit être solennellement célébrée comme marquant le 40ᵉ anniversaire de l’entrée en vigueur de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, intervenue en octobre 1986. Cet anniversaire constitue un moment de mémoire, mais surtout de réflexion critique sur la trajectoire africaine en matière de promotion et de protection des droits humains.
En effet, en se dotant de cet instrument juridique fondamental, l’Afrique affirmait, dès le milieu des années 1980, à la face du monde qu’elle était pleinement sensible à la question des droits de l’homme, tout en revendiquant le droit d’en proposer une lecture enracinée dans son histoire, ses valeurs et ses réalités sociopolitiques. Il s’agissait alors de rappeler que l’universalité des droits de l’homme ne saurait être confondue avec une uniformité imposée, et que l’historicité de cette notion devait être reconnue et respectée.
Une conception africaine des droits de l’homme
L’Afrique, consciente que l’histoire des droits de l’homme est intimement liée à celle des mécanismes de protection qui les accompagnent, a toujours soutenu que ces mécanismes sont conditionnés par les lieux, les cultures et les époques de leur élaboration. La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples s’inscrit ainsi comme une réponse structurée aux théories eurocentriques des droits de l’homme, lesquelles tendent à présenter ces droits comme le produit exclusif d’une expérience historique particulière.
La Charte africaine consacre une vision originale et novatrice : elle refuse de dissocier les droits de l’individu de ceux du groupe, les droits du citoyen de ceux du peuple. Elle affirme avec force que l’exercice des droits implique des devoirs, et que la liberté individuelle ne peut être pensée en dehors de la solidarité collective. Cette approche, profondément ancrée dans les valeurs communautaires africaines, constitue l’une des principales contributions de l’Afrique à la pensée universelle des droits de l’homme.
Une adoption difficile et un engagement politique hésitant
Adoptée à Nairobi en 1981, la Charte prenait en compte l’essentiel des revendications portées par les juristes et militants africains des droits de l’homme. Beaucoup espéraient alors que son entrée en vigueur interviendrait rapidement. Il n’en fut rien. Pendant plusieurs années, les ratifications se firent attendre, révélant les réticences profondes de nombreux chefs d’État, dont la gestion nationale des droits de l’homme laissait souvent à désirer. Pour certains, l’adoption de la Charte relevait davantage d’un acte symbolique, destiné à satisfaire la communauté internationale, que d’un véritable engagement politique.
Face à cette inertie, et après cinq années sans avancées significatives, l’Association des Juristes Africains lança un appel solennel sous la forme d’une lettre ouverte adressée aux chefs d’État et de gouvernement africains, les exhortant à ratifier la Charte et à en permettre l’entrée en vigueur effective.
Le rôle décisif du Sénégal et du Président Abdou Diouf
Un tournant décisif intervint lorsque le Sénégal présenta son Chef de l’État à la présidence de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), aujourd’hui Union africaine. Lorsque le Président Abdou Diouf accéda à la tête de l’OUA en juillet 1985, moins de dix États avaient ratifié la Charte.
En ma qualité de Président de l’Association des Juristes Africains, j’avais alors attiré l’attention du Président Diouf sur la nécessité de faire de la ratification de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples l’un des marqueurs majeurs de son mandat, au même titre que la lutte contre l’Apartheid, qui le préoccupait profondément.
Le Président Diouf, appuyé par son Conseiller diplomatique Ousmane Tanor Dieng et par le Ministre sénégalais des Affaires étrangères, le juriste Ibrahima Fall, se montra particulièrement convaincant auprès de ses pairs. Grâce à une diplomatie de conviction, fondée sur le dialogue, la pédagogie juridique et l’engagement politique, de nombreux chefs d’État, jusque-là peu sensibles à la question des droits de l’homme, furent amenés à adhérer à la cause.
Ainsi, quelques mois après la fin du mandat du Président Diouf à la tête de l’OUA, vingt-cinq États africains avaient ratifié la Charte, permettant son entrée en vigueur en octobre 1986.
Quarante ans après : un bilan contrasté
Quarante ans après son entrée en vigueur, le constat demeure mitigé. Rien ne permet d’affirmer que le respect des droits de l’homme et des peuples constitue aujourd’hui la règle dans la majorité des pays africains. Bien au contraire, si les formes de la répression ont évolué, les violations persistent.
La lutte pour la protection des libertés individuelles, pour le respect de la liberté d’association, de la liberté de circulation, et pour la liberté d’expression, notamment à travers un exercice effectif et protégé de la liberté de la presse, reste plus que jamais d’actualité. Les défis contemporains — autoritarisme politique, restrictions de l’espace civique, instrumentalisation du droit, pressions sur les médias et les défenseurs des droits humains — appellent une réappropriation vigoureuse de l’esprit et de la lettre de la Charte.
Moment de vérité pour une effectivité réelle des droits proclamés.
Le 40ᵉ anniversaire de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ne doit pas être une simple commémoration. Il doit constituer un moment de vérité, un appel à renouveler l’engagement des États africains, des institutions continentales et des sociétés civiles en faveur d’une effectivité réelle des droits proclamés. La Charte demeure un texte visionnaire ; encore faut-il que sa mise en œuvre soit à la hauteur des espérances qu’elle a suscitées.

