Par Thierno Seydou Nourou SY , Banquier, Président et Fondateur de Nourou Financial Consulting (NFC), Dakar .
Depuis plus de vingt ans, le Sénégal a inscrit l’autosuffisance en riz au cœur de ses priorités stratégiques. Tous les régimes successifs ont consenti des efforts importants : aménagements hydro-agricoles dans la Vallée du Fleuve Sénégal et à l’Anambé, subventions des intrants, mécanisation, recherche variétale, encadrement des producteurs. Ces progrès sont réels et mesurables.
Pourtant, le riz demeure aujourd’hui le premier produit alimentaire importé du pays, avec une facture annuelle comprise entre 250 et 315 milliards de FCFA selon les années. Une autosuffisance complète améliorerait d’environ trois points le taux de croissance du Sénégal. Cette contradiction impose une lecture économique lucide : le pays produit davantage de riz, mais peine encore à transformer cet effort productif en avantage économique durable.
Le riz occupe une place centrale dans l’alimentation nationale. Il représente plus de 50 % de la consommation céréalière des ménages sénégalais. La consommation annuelle est estimée entre 1,5 et 1,7 million de tonnes de riz blanchi, soit près de 90 kg par habitant. Cette demande structurelle explique le maintien d’importations massives, évaluées à 1,2 à 1,3 million de tonnes en 2023, principalement en provenance d’Asie.
Dans le même temps, les progrès agricoles sont indéniables. La production nationale de riz paddy est passée de moins de 300 000 tonnes au début des années 2000 à environ 1,2 à 1,3 million de tonnes ces dernières années, avec des rendements en riz irrigué atteignant désormais 5 à 6 tonnes par hectare. En équivalent riz blanchi, la production nationale couvre 50 à 55 % des besoins du pays. Le Sénégal sait produire du riz.
La capacité industrielle de transformation : le maillon décisif de l’autosuffisance
La capacité industrielle de transformation constitue aujourd’hui le principal goulot d’étranglement de la filière rizicole sénégalaise.
Si les progrès agricoles sont indéniables, l’aval de la chaîne de valeur demeure insuffisamment structuré pour transformer l’effort productif
en avantage économique durable.
La capacité nationale installée de transformation du riz paddy est estimée entre 900 000 et 1,1 million de tonnes par an,toutes catégories confondues (rizeries industrielles, semi-industrielles et unités villageoises).
Toutefois, le taux d’utilisation effectif de cet outil industriel reste limité, oscillant entre 55 % et 65 %, en raison de la saisonnalité de l’approvisionnement, de l’insuffisance du stockage sécurisé, des contraintes de trésorerie des transformateurs et de la qualité hétérogène du paddy.
En équivalent riz blanchi, la capacité réellement mobilisée permet de couvrir environ 500 000 à 600 000 tonnes par an, soit à peine la moitié des besoins nationaux. Les pertes post-récolte et post-usinage, encore estimées entre 15 et 20 %,réduisent significativement l’efficacité économique de l’outil existant.
La filière s’appuie sur un nombre limité d’acteurs industriels structurants, principalement concentrés dans la Vallée du Fleuve Sénégal
(Saint-Louis, Dagana, Podor) et, dans une moindre mesure, dans le bassin de l’Anambé.
Ces dernières années, une dynamique progressive d’investissements est observable dans l’aval de la filière: modernisation de lignes d’usinage, introduction de trieuses optiques, amélioration du conditionnement, déploiement d’unités de séchage mécaniques et développement de capacités de stockage sécurisé.
Le défi n’est plus principalement d’augmenter la production, mais de rendre l’outil industriel économiquement performant,
pleinement utilisé et capable de fournir un riz local homogène, compétitif et disponible toute l’année.
Ces résultats sont le fruit d’un effort collectif associant investissements publics, recherche agronomique, engagement des producteurs et accompagnement du secteur bancaire. Mais la production agricole, à elle seule, ne garantit ni l’autosuffisance ni la souveraineté économique.
Le véritable goulot d’étranglement se situe désormais dans l’aval de la filière. Le riz importé domine le marché non pas parce qu’il est intrinsèquement supérieur, mais parce qu’il est disponible toute l’année, homogène en qualité, bien conditionné et livré à un prix stable. À l’inverse, le riz local souffre encore de pertes post-récolte importantes, estimées entre 15 et 20 %, de capacités de transformation hétérogènes, de ventes de détresse après récolte faute de trésorerie et d’une confiance encore fragile des consommateurs urbains.
La riziculture reste une activité sociale majeure, mais elle constitue aussi un enjeu macroéconomique central.Réduire les importations de seulement 20 % permettrait d’économiser environ 60 milliards de FCFA par an. Le problème n’est donc plus d’abord agricole : il est économique, logistique et financier.
Dans ce contexte, la sécurisation du stockage dès la récolte devient une priorité. La mobilisation d’entrepôts certifiés, combinée à des mécanismes de financement bancaire adossés aux stocks et à des garanties publiques partielles, permettrait d’éviter les ventes de détresse, de stabiliser les prix et de sécuriser les revenus des producteurs.
La question de la qualité doit également être traitée sans délai. Les pertes liées au séchage et à l’humidité constituent le principal talon d’Achille du riz local. Le déploiement d’unités mobiles de séchage, l’application stricte de seuils d’humidité avant usinage et un appui technique ciblé aux coopératives et aux rizeries peuvent produire des résultats rapides.
L’État dispose par ailleurs d’un levier direct à travers les achats institutionnels. Orienter une part définie des achats publics vers le riz local, via des contrats à volumes garantis, offrirait des débouchés stables. Une meilleure coordination entre les importations et le calendrier de commercialisation locale est également indispensable afin de protéger la valeur du riz local sans créer de tensions inflationnistes. La perception du consommateur reste enfin déterminante et appelle une action ciblée sur la qualité, la labellisation et la distribution.
Sur le plan financier, la filière mobilise des ressources importantes, estimées entre 30 et 50 milliards de FCFA par an en appuis publics directs et entre 80 et 120 milliards de FCFA en financements bancaires annuels. Mais ces financements restent fragmentés et insuffisamment orientés vers l’aval de la chaîne de valeur. C’est à ce niveau que la BNDE joue un rôle structurant. Depuis 2015, en partenariat avec le ministère du Commerce, elle a contribué à la mise en place d’une plateforme de commercialisation du riz sénégalais visant à sécuriser les débouchés, structurer les flux commerciaux et réduire les ventes de détresse. Cette expérience doit désormais être renforcée et étendue.
La politique rizicole à mettre en œuvre doit être économique avant d’être agricole, et systémique plutôt que sectorielle. Elle doit viser l’alignement du coût complet du riz sénégalais sur celui du riz importé asiatique. Elle suppose la standardisation des itinéraires techniques, la mutualisation des intrants, la réduction des pertes post-récolte à moins de 10 %, la généralisation de la commercialisation contractuelle et la refonte du modèle économique vers une agriculture contractuelle intégrée.
Le Sénégal n’a pas échoué dans la riziculture. Il a progressé. Mais l’autosuffisance ne se décrète pas. Elle se construit à l’intersection de l’agriculture, de la finance, de la logistique et du commerce.
Le véritable défi n’est plus de produire davantage, mais de transformer durablement la production nationale en un produit économiquement compétitif. Le Sénégal sait produire du riz. Désormais, il doit savoir l’industrialiser et le financer.

