Par Gilles Zeh Dima
Dans le tumulte de l’économie mondiale, le Cameroun affiche une résilience macroéconomique qui interroge. Alors que les crises se succèdent — de la volatilité post-pandémique aux ondes de choc de la guerre en Ukraine, en passant par le retour des barrières tarifaires — le PIB national maintient son cap. Pourtant, derrière cette stabilité agrégée, un indicateur plus révélateur, le Π (Pi), tire la sonnette d’alarme. En mesurant la part du revenu national issue de la consommation nette de notre capital (naturel, physique et humain), l’analyse sur trente ans révèle que l’économie camerounaise a régulièrement franchi le pic critique où 10 % de son revenu national provenait de la consommation de son capital.
Ce chiffre n’est pas qu’une statistique : c’est le signal d’un changement de régime économique. Il décrit un pays qui, pour absorber les chocs externes, transforme une part croissante de son patrimoine en revenu courant. La réponse institutionnelle à cette pression est tout aussi significative : le récent projet de redécoupage territorial.
La géographie comme variable d’ajustement structurel
Il existe une corrélation organique entre l’intensification des chocs mondiaux et la multiplication des départements (qui passeraient de 58 à 70). Les crises exogènes amplifient la pression sur les ressources nationales : pour maintenir l’équilibre des comptes face au renchérissement des importations, l’économie doit générer une rente accrue à partir du capital naturel (mines, bois, terres agricoles).
Le redécoupage territorial apparaît alors comme un mécanisme de gestion de cette rente. En créant de nouvelles unités administratives prioritairement dans les zones à fort potentiel de ressources, l’État ne fait pas que « se rapprocher du citoyen ». Il optimise la gouvernance territoriale de ces actifs stratégiques. Cette logique se lit dans la géographie même du nouveau découpage, qui densifie l’administration dans les bassins miniers de l’Est, les zones agro-pastorales du Nord ou les fronts pionniers d’exploitation forestière, transformant les circonscriptions en leviers de la politique économique.
Une stratégie de stabilisation hybride : mobilisation et redistribution
Le modèle camerounais repose sur une hybridation fonctionnelle :
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Le volet de mobilisation des ressources : le maillage administratif accru permet une supervision plus directe et une fiscalité plus efficiente de l’extraction. Dans un contexte où les rentes traditionnelles s’amenuisent (pétrole) ou font face à des contraintes externes (déforestation), une gestion plus fine de chaque ressource devient cruciale pour les finances publiques.
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Le volet de redistribution et de stabilisation : le revenu ainsi mobilisé est réinjecté dans le tissu territorial sous forme de postes administratifs, d’investissements locaux et de budgets de fonctionnement. C’est ainsi que le choc externe est socialement amorti : la transformation d’une partie du capital national finance une stabilité sociale par le développement de l’emploi public et des services déconcentrés.
Si l’argument officiel du rapprochement de l’administration des administrés est légitime, son timing et sa cartographie suggèrent une fonction économique complémentaire et urgente : organiser une réponse territoriale à la pression accrue sur le capital national.
L’administration de l’épuisement : le pari temporel
Cette « résilience par l’érosion » a une limite physique. En utilisant le temps comme variable d’ajustement, le modèle réussit à lisser l’impact des crises actuelles. Chaque point de l’indicateur Π représente un transfert de richesse depuis le patrimoine futur vers le revenu présent.
Le redécoupage territorial n’est donc pas qu’une réforme de gouvernance locale ; c’est une infrastructure de gestion d’une transition économique complexe. Il permet de maintenir la cohésion d’un pays qui, pour faire face au froid de l’économie mondiale, doit aujourd’hui brûler ses meubles pour se chauffer.
Cette image n’est pas une provocation, mais le constat clinique d’un mécanisme de survie économique. Le Cameroun stabilise son présent en liquidant son capital futur.
Le défi n’est plus seulement de résister aux chocs, mais d’opérer un pivot stratégique : passer d’une stabilité financée par la liquidation patrimoniale à une prospérité fondée sur la régénération du capital. La question qui se pose désormais est celle de l’alternative : comment construire un État dont la légitimité s’ancre dans la gouvernance de la régénération, et non dans l’administration de l’épuisement.
Bio express de Gilles Fabrice Zeh Dima
Gilles Fabrice Zeh Dima est entrepreneur en data financière et chercheur en économie politique. Fondateur de DevaMetrics, il conçoit des indices de référence pour la Bourse Régionale d’Afrique Centrale (BVMAC). Il a développé le cadre analytique « Fisher-Smart » sur les régimes de décapitalisation et l’indicateur Pi (Π) pour mesurer la pression sur le capital national. Ses travaux récents portent sur la confusion systémique entre capital et revenu dans les économies en développement.

