Par le Pr. Abderrahmane Mebtoul,
Professeur des universités, expert international
Président de la Commission Transition énergétique 5+5+Allemagne (2019-2021).
Le cours du pétrole dépend de multiples facteurs interdépendants : les tensions géostratégiques, le rythme de croissance de l’économie mondiale — qui conditionne la demande —, les coûts d’exploitation (qui peuvent rendre non rentables des milliers de gisements), ainsi que le développement des énergies substituables, lié aux politiques d’économies d’énergie et à la transition énergétique.
Au 3 janvier 2026, le baril de Brent s’échange autour de 60,75 dollars, tandis que le WTI se situe à 57,32 dollars (soit respectivement 51,83 euros et 48,90 euros). Parallèlement, en 2025, les prix du gaz sur le marché de gros français (PEG) ont fluctué avant de se stabiliser autour de 32 euros le mégawattheure pour les contrats à terme, avec des projections à 23-24 dollars le mégawattheure à prix constant 2025 à l’horizon 2028-2030. Une telle trajectoire pourrait générer de fortes tensions budgétaires pour les pays mono-exportateurs d’hydrocarbures.
La présente contribution analyse les effets des tensions entre les États-Unis et le Venezuela sur les cours mondiaux des hydrocarbures.
Contrairement à certaines supputations, le blocus américain visant les exportations vénézuéliennes d’hydrocarbures, tout comme la récente opération militaire menée à Caracas par les forces armées américaines — au cours de laquelle, informe le président Donald Trump, le président Nicolás Maduro et son épouse auraient été « capturés » puis exfiltrés vers les États-Unis —, n’ont eu, du moins à court terme, qu’un impact très limité sur les cours mondiaux du pétrole.
Le Venezuela constitue un paradoxe économique. Pays extrêmement riche en ressources naturelles, il demeure prisonnier d’une économie sous perfusion de la rente pétrolière, marquée par une hyperinflation chronique. Sa population est relativement modeste — environ 28,5 millions d’habitants — pour un PIB estimé à 83 milliards de dollars en 2024. Le pays dépend à plus de 95 % de ses recettes en devises des hydrocarbures. La dette extérieure est évaluée à plus de 164 milliards de dollars, soit un ratio dette/PIB compris entre 146 % et 164 %, malgré une légère amélioration récente du solde courant.
Pourtant, le Venezuela détient les premières réserves mondiales de pétrole lourd, estimées à près de 300 milliards de barils, devant l’Arabie saoudite, ainsi qu’environ 5 500 milliards de mètres cubes de réserves de gaz naturel (10ᵉ rang mondial). Il dispose également d’importantes richesses minières (or, bauxite, fer, nickel, charbon) et d’un fort potentiel agricole et hydraulique.
Cette situation rappelle que la richesse d’une nation ne se mesure pas à l’abondance de ses ressources naturelles, mais à la qualité de sa gouvernance et à la valorisation du savoir — comme l’illustrent des pays tels que la Suisse ou le Japon, pourtant dépourvus d’hydrocarbures.
Les raisons du faible impact à court terme des tensions américano-vénézuéliennes sur les cours du pétrole sont multiples. Elles tiennent notamment à une surproduction mondiale, à des perspectives de baisse des prix en 2026, à une croissance économique mondiale modérée — 3,1 % selon le FMI, 2,9 % selon l’OCDE —, ainsi qu’au ralentissement de la Chine, dont la croissance se situe entre 4,5 % et 4,9 %, malgré un objectif officiel de 5 % pour 2025. À cela s’ajoute l’augmentation de la production au Moyen-Orient, région détenant les plus importantes réserves mondiales.
Il convient de rappeler que l’OPEP ne représente qu’environ 33 % de la production mondiale. Même au sein de l’OPEP+, qui inclut la Russie, près de 50 % de la production mondiale demeure hors de ce cadre. L’Arabie saoudite, premier producteur mondial, pourrait être amenée à accroître sa production pour répondre à ses besoins de financement.
Par ailleurs, une éventuelle résolution du conflit ukrainien pourrait réactiver les flux énergétiques vers l’Europe — qui dépendait auparavant de la Russie pour 45 à 50 % de ses approvisionnements, notamment l’Allemagne et l’Italie, dont les infrastructures de transport sont aujourd’hui sous-utilisées.
Le marché mondial de l’énergie est également marqué par l’entrée de nouveaux producteurs, notamment en Afrique. Pour le pétrole, le continent africain concentre ses réserves principalement en Libye, au Nigeria, en Algérie, en Angola et en Égypte, qui totalisent près de 87 % des réserves africaines : la Libye en tête (39 %), suivie du Nigeria (30 %) et de l’Algérie (11-12 milliards de barils).
L’Afrique dispose également d’importantes ressources en gaz naturel, avec le Nigeria, le Mozambique, l’Algérie, l’Égypte et la Libye, représentant des volumes de plusieurs milliers de milliards de mètres cubes. Le Nigeria et le Mozambique dépassent chacun les 5 000 milliards de mètres cubes, suivis de l’Algérie avec environ 2 500 milliards.
Les années 2024-2025 ont par ailleurs été marquées par de nouvelles découvertes majeures, notamment en Namibie, en Côte d’Ivoire, ainsi que par l’émergence de nouveaux producteurs comme le Sénégal et la Mauritanie, modifiant en profondeur le paysage énergétique africain. Ces évolutions expliquent pourquoi les décisions américaines à l’égard du Venezuela ont eu un effet très atténué sur les prix du pétrole et du gaz.
Conclusion
À moyen et long terme, une intervention américaine conduisant à un contrôle effectif du plus grand gisement pétrolier mondial pourrait profondément redessiner la carte énergétique mondiale, avec des prix orientés à la baisse sur la période 2026-2030.
Le Venezuela pourrait, en théorie, porter sa production actuelle — limitée à 850 000 à 900 000 barils par jour en raison des sanctions — à des niveaux comparables à ceux des États-Unis (13,2 à 13,8 millions b/j), de la Russie (10,3 à 10,75 millions b/j) ou de l’Arabie saoudite (9,5 à 10,9 millions b/j), soit près de 33 % de la production mondiale, estimée à plus de 104 millions de barils par jour.
Reste la question de la Chine, qui importe environ 500 000 barils/jour en provenance du Venezuela — soit près de 50 % des exportations vénézuéliennes —, un volume toutefois marginal au regard de ses besoins globaux, largement couverts par le Moyen-Orient, l’Iran et la Russie.
Cette situation illustre, une fois encore, le primat des rapports de force et des intérêts stratégiques dans les relations internationales, dans un contexte où l’ONU apparaît de plus en plus marginalisée. Elle met également en évidence la vulnérabilité structurelle des économies fondées sur la rente, et rappelle que toute puissance militaire durable repose avant tout sur une puissance économique solide.
Dr Abderrahmane Mebtoul

