Par Dr. Loubna KARROUM
Dans quelques jours, le Maroc accueillera la CAN 2025. Au-delà de l’événement sportif, c’est l’occasion d’interroger sérieusement le potentiel de l’industrie sportive comme vecteur de développement économique territorial en Afrique.
Les données sont éloquentes. L’industrie sportive mondiale génère 2,65 trillions de dollars annuels, soit 3% du PIB mondial. La part africaine ? 0,5%, environ 14 milliards de dollars. Ce différentiel interpelle d’autant plus que le continent abrite une proportion significative des athlètes de classe mondiale et possède la population la plus jeune de la planète.
Cette sous-représentation économique coïncide avec une crise structurelle de l’emploi. Selon les projections de la Banque mondiale présentées lors des Assemblées annuelles d’octobre 2025, 800 millions de jeunes dans les économies émergentes risquent de se retrouver sans emploi formel dans la prochaine décennie. Pour l’Afrique, où 13 millions de jeunes arrivent annuellement sur le marché du travail mais seulement 3 millions trouvent un emploi salarié, l’enjeu est existentiel.
D’où la question centrale de cette tribune : l’industrie sportive peut-elle constituer un levier crédible de développement économique et de création d’emplois à l’échelle continentale ?
Un déficit de 800 millions d’emplois : l’urgence d’une approche écosystémique
Les projections démographiques et économiques convergent vers un constat préoccupant. Dans les dix prochaines années, 1,2 milliard de jeunes atteindront l’âge de travailler dans les économies émergentes. Or, ces mêmes pays ne devraient créer que 420 millions d’emplois formels. Le déficit s’établit donc à 800 millions de postes.
Le thème des Assemblées annuelles 2025 du FMI et de la Banque mondiale – « Une vision écosystémique pour des créations d’emplois massives » – marque une inflexion stratégique. L’approche par projets isolés cède la place à une logique de construction d’écosystèmes économiques sectoriels complets. Cette évolution méthodologique reconnaît implicitement que la création d’emplois durables nécessite l’articulation de trois piliers : investissement massif dans les infrastructures et le capital humain, réformes institutionnelles favorisant l’entrepreneuriat, et mobilisation du secteur privé à grande échelle.
Pour le président de la Banque mondiale Ajay Banga, « l’emploi est le moyen le plus sûr de sortir de la pauvreté ». Si l’assertion n’est pas nouvelle, elle prend une dimension d’urgence inédite face aux dynamiques démographiques actuelles.
La nouvelle stratégie tourne autour de trois axes : investir massivement dans les infrastructures et le capital humain, réformer les politiques pour faciliter l’entrepreneuriat, et mobiliser le secteur privé à grande échelle. Parce que c’est là que se créent vraiment les emplois.
L’Afrique face à l’équation démographique : dividende ou fardeau ?
La situation africaine présente des spécificités qui amplifient les défis globaux. Avec 400 millions de jeunes âgés de 15 à 35 ans et un flux annuel de 13 millions de nouveaux entrants sur le marché du travail dont seulement 3 millions accèdent à l’emploi salarié, le continent fait face à un double défi : absorber les cohortes actuelles tout en anticipant la croissance démographique future.
La vision stratégique présentée par Sidi Ould Tah, élu président de la BAD en mai 2025 avec 76,18% des voix, s’articule autour de « Quatre Points Cardinaux » qui méritent analyse. Le premier identifie un gap de financement structurel : les 10 milliards de dollars approuvés annuellement par la BAD apparaissent dérisoires face aux besoins estimés entre 100 et 170 milliards uniquement pour les infrastructures.
Le troisième point cardinal pose la question démographique en termes explicites : transformer le poids démographique en dividende économique. D’ici 2050, une personne sur quatre dans le monde sera africaine. Cette projection, souvent citée avec optimisme, comporte un risque systémique rarement explicité : une population jeune sans emploi ni perspective constitue non pas un dividende mais un facteur potentiel d’instabilité socio-économique.
La stratégie emploi de la BAD affiche des objectifs ambitieux : 105 milliards de dollars mobilisés visant la création de 19 millions d’emplois d’ici fin 2025. L’introduction d’un Système de marqueurs pour évaluer la qualité effective des emplois créés constitue une avancée méthodologique importante. Reste à observer la traduction opérationnelle de ces engagements financiers en opportunités économiques réelles et durables.
L’industrie sportive : une asymétrie économique révélatrice
L’analyse comparative des contributions de l’industrie sportive au PIB révèle une asymétrie marquée. Aux États-Unis, le secteur génère 520 milliards de dollars. Au Royaume-Uni, 39 milliards de livres sterling. L’Indian Premier League seule représente 10 milliards de dollars et crée des dizaines de milliers d’emplois saisonniers. Les grands événements sportifs produisent des effets multiplicateurs significatifs : les Jeux Olympiques de Tokyo 2020 ont contribué 20 milliards de dollars au PIB japonais et attiré 15 millions de visiteurs.
Dans ce contexte global, la contribution africaine de 0,5% du PIB (14 milliards de dollars) pour un continent de 1,4 milliard d’habitants dont 70% ont moins de 30 ans soulève une interrogation économique fondamentale : pourquoi cette sous-valorisation d’un secteur à fort potentiel de croissance ?
Plusieurs facteurs explicatifs méritent attention. Premièrement, une exportation non monétisée du capital humain sportif : le continent forme des athlètes de classe mondiale qui génèrent de la valeur économique principalement dans les ligues étrangères. Deuxièmement, une captation marginale des revenus annexes (droits de diffusion, merchandising, sponsoring) qui se négocient sur les places financières occidentales. Troisièmement, seulement 1% du sponsoring sportif mondial est investi en Afrique, révélant un problème structurel d’attractivité du marché.
Les projections du rapport Global Sports Survey de PwC indiquent une croissance potentielle significative : après 2,8% en 2023, le marché africain pourrait doubler d’ici 2028 pour atteindre 20 milliards de dollars en 2035. Toutefois, ces projections restent conditionnelles à des réformes structurelles que nous analyserons ultérieurement.
Parce que le sport, ce n’est pas que les joueurs sur le terrain. C’est tout un écosystème.
Il y a la construction : stades, centres d’entraînement, routes, aéroports. L’hôtellerie et le tourisme : hôtels, restaurants, guides. Les médias : équipes de production, journalistes, créateurs de contenu. La tech : startups de billetterie, d’analytics, de fan engagement. Le commerce : maillots, équipements, merchandising. Les services : événementiel, sécurité, logistique.
Claire Akamanzi, la PDG de NBA Africa, l’explique bien : « L’économie sportive africaine pourrait multiplier par cinq sa contribution au PIB. L’année dernière, plus de 700 startups ont postulé à notre accélérateur. Quatre gagnants du Nigeria, du Kenya et d’Égypte ont reçu des financements. On peut largement dépasser les 0,5%. »
Un exemple concret : la Basketball Africa League a rapporté 5 millions de dollars au Sénégal en 2023 juste via le transport, les hôtels et le divertissement. Un seul tournoi. Multipliez ça à l’échelle du continent.
Le Maroc : une stratégie de développement territorial par le sport
Le cas marocain mérite une analyse approfondie en tant que laboratoire potentiel d’une stratégie de développement territorial articulée autour d’événements sportifs majeurs. L’investissement gouvernemental de 150 milliards de dirhams (15 milliards USD) pour la CAN 2025 et la Coupe du Monde 2030 s’inscrit dans une logique de continuité qui diffère des approches événementielles ponctuelles observées précédemment sur le continent.
Les indicateurs prévisionnels sont substantiels : la CAF projette un profit de 112,84 millions USD pour la CAN 2025, avec 298 000 billets vendus en provenance de 139 pays et la mobilisation de 15 000 volontaires dont 1 500 d’origine panafricaine. L’investissement infrastructurel ne se limite pas aux équipements sportifs mais englobe un programme intégré : réseaux ferroviaires à grande vitesse, expansion aéroportuaire (Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech), projets d’énergies renouvelables (hydrogène vert), infrastructures hydriques, développement urbain et connectivité numérique.
L’objectif affiché de porter le flux touristique de 17,4 millions (2024) à 26 millions de visiteurs (2030) représente une croissance de 50% sur six ans. Cette ambition soulève toutefois des questions méthodologiques essentielles qu’un économiste spécialisé en développement territorial se doit de poser :
Quelle sera la viabilité économique post-événementielle des infrastructures sportives ? L’expérience internationale montre que de nombreux stades olympiques ou de coupes du monde peinent à trouver des modèles d’exploitation durables. La pérennité des emplois créés pendant les phases de construction constitue un enjeu critique : combien d’emplois permanents versus temporaires ? Quels mécanismes de transition professionnelle sont prévus ?
La stratégie marocaine affirme construire un « héritage durable ». L’évaluation rigoureuse de cette affirmation nécessitera des études d’impact longitudinales mesurant non seulement les retombées directes mais aussi les effets d’entraînement sur les territoires secondaires et les secteurs connexes.
Mobilisation du capital institutionnel : signaux et échelle
L’annonce en juillet 2025 d’un investissement de 50 millions USD dans Helios Sports and Entertainment par l’IFC (30 millions) et Proparco (20 millions) constitue un indicateur d’évolution des perceptions institutionnelles du secteur sportif africain. Ce véhicule d’investissement cible les segments clés : droits de propriété intellectuelle, organisation d’événements, développement d’infrastructures, distribution et hôtellerie, en partenariat avec NBA Africa, The Malachite Group (Afro Nation), PFL Africa et Zaria Group.
Le positionnement de Makhtar Diop, Directeur général de l’IFC, est révélateur d’un changement paradigmatique : « Ce secteur est prêt pour des capitaux stratégiques à long terme. » Cette affirmation marque la reconnaissance du sport comme secteur économique viable, au-delà de sa dimension culturelle ou sociale.
Sur les deux dernières années, l’IFC a mobilisé 800 millions USD pour les secteurs créatifs des marchés émergents, dont une part croissante est allouée à l’Afrique. Cette dynamique d’investissement institutionnel soulève néanmoins une question d’échelle : 50 millions USD, bien que symboliquement significatifs, demeurent modestes face aux besoins de financement estimés en centaines de milliards pour structurer l’industrie sportive continentale.
L’enjeu réside moins dans le montant absolu de cet investissement que dans sa capacité à catalyser d’autres flux de capitaux. L’effet de démonstration auprès des investisseurs privés africains, des fonds de pension continentaux et des autres institutions de développement déterminera l’impact réel de cette initiative.
Cinq leviers structurels pour la transformation sectorielle
La transition d’une contribution de 0,5% à 5% du PIB continental représente un potentiel de création de valeur dépassant 100 milliards USD annuels. Cette transformation nécessite l’activation simultanée de cinq leviers structurels.
Premier levier : l’investissement infrastructurel stratégique. Les exemples rwandais, sénégalais et kényan démontrent qu’un engagement politique matérialisé par une allocation budgétaire significative (le Maroc alloue 1,1% de son PIB au sport) produit des effets mesurables. L’infrastructure ne se limite pas aux équipements sportifs mais englobe l’écosystème complet : centres de formation, installations médicales spécialisées, infrastructures de diffusion. La question centrale reste celle de la durabilité : chaque investissement infrastructurel doit s’accompagner d’un modèle économique d’exploitation validant sa viabilité à moyen et long terme.
Deuxième levier : le cadre juridique et réglementaire. L’absence de législation spécifique à l’industrie sportive dans la majorité des pays africains constitue un frein majeur à l’investissement privé. Les incertitudes fiscales, la protection insuffisante des droits de propriété intellectuelle et l’instabilité contractuelle découragent les flux de capitaux. La mise en place de cadres réglementaires prévisibles, inspirés des meilleures pratiques internationales mais adaptés aux contextes locaux, apparaît comme une condition sine qua non. Les partenariats public-privé structurés selon des modèles juridiquement robustes pourraient débloquer des capitaux significatifs.
Troisième levier : la valorisation des droits médias. L’analyse des flux financiers révèle une anomalie structurelle : sur les 2,9 trillions USD de revenus de diffusion captés par la FIFA en 2022, l’Afrique subsaharienne n’a contribué qu’à hauteur de 3%. Cette sous-valorisation résulte de capacités de négociation fragmentées, d’une absence de plateformes de streaming continentales compétitives et de stratégies de commercialisation sous-optimales. La création d’une agence continentale de négociation des droits sportifs, sur le modèle de certaines structures régionales européennes, pourrait rééquilibrer significativement les termes de l’échange.
Quatrième levier : la diversification sectorielle. La concentration actuelle sur le football limite le potentiel de développement. Le basketball affiche une croissance soutenue (Basketball Africa League), l’athlétisme bénéficie d’une visibilité mondiale, le rugby sud-africain génère des revenus substantiels, et les sports traditionnels (lutte sénégalaise) démontrent un potentiel de monétisation significatif. La diversification permet non seulement d’élargir la base de revenus mais aussi de créer des opportunités d’emploi dans des segments variés de la chaîne de valeur sportive.
Cinquième levier : le développement du capital humain. L’expérience de l’Institut Diambars au Sénégal, affichant 80% de réussite aux examens nationaux tout en formant des athlètes de haut niveau, démontre la viabilité d’un modèle intégrant excellence sportive et académique. La généralisation de ce modèle, appuyée par la Stratégie continentale de l’EFTP de l’Union Africaine, permettrait de construire un écosystème professionnel durable. L’enjeu n’est pas uniquement de former des athlètes mais de développer l’ensemble des compétences nécessaires à l’industrie : gestion d’événements, marketing sportif, analyse de données, production médiatique, kinésithérapie sportive, etc.
Conclusion : de l’analyse à l’impératif d’action
L’analyse qui précède démontre que l’industrie sportive africaine présente un potentiel de développement économique territorial considérable, actuellement sous-exploité. Les données convergent : une population jeune (400 millions de 15-35 ans), une passion sportive avérée, des talents de classe mondiale, et une croissance démographique soutenue créent les conditions objectives d’un secteur à fort potentiel multiplicateur.
Pourtant, plusieurs décennies d’événements sportifs n’ont pas produit la transformation structurelle espérée. Cette apparente contradiction mérite une explication économique : en l’absence des cinq leviers structurels identifiés (infrastructure durable, cadre réglementaire attractif, valorisation des droits médias, diversification sectorielle, développement du capital humain), les événements sportifs génèrent principalement des externalités positives temporaires sans construction d’écosystèmes économiques pérennes.
La fenêtre démographique africaine est limitée dans le temps. La transformation du dividende démographique en croissance inclusive nécessite une action coordonnée et immédiate. L’industrie sportive ne constitue évidemment pas la solution unique à la création de 800 millions d’emplois requis globalement, ni aux 10 millions d’emplois annuels nécessaires en Afrique. Mais elle représente un secteur stratégique dont la contribution pourrait passer de 14 milliards à plus de 100 milliards USD annuels, créant des millions d’emplois directs et indirects.
Les investissements de la Banque mondiale, de la BAD, de l’IFC et de Proparco signalent une reconnaissance institutionnelle croissante de ce potentiel. La stratégie marocaine CAN 2025-Coupe du Monde 2030 offre un cas d’étude en temps réel dont les enseignements, positifs ou négatifs, éclaireront les décisions futures.
En tant qu’économiste spécialisée en développement territorial, ma conviction est que la transformation de l’industrie sportive africaine requiert moins de nouvelles études que de volonté politique et de capacité d’exécution. Les leviers sont identifiés. Les financements, bien que insuffisants, commencent à se mobiliser. Les modèles internationaux existent et peuvent être adaptés.
Ce qui manque, c’est l’urgence politique proportionnée à l’urgence démographique. La prochaine décennie déterminera si l’Afrique aura su transformer son potentiel sportif en outil de développement économique ou si nous continuerons à exporter du talent non monétisé pendant que nos jeunes cherchent ailleurs les opportunités que nous n’aurons pas su créer.
La question posée en introduction trouve sa réponse : oui, l’industrie sportive peut constituer un levier significatif de développement territorial et de création d’emplois. Mais cette potentialité ne se réalisera qu’à travers des choix politiques délibérés, des investissements structurants et une gouvernance rigoureuse.
Le temps de l’analyse est révolu. Le temps de l’action est maintenant.

