Par Dr Abdourahmane Ba
Président, Think Tank FOYRE
Expert en évaluation des politiques publiques, évidence, management et stratégie de développement.
Le rebasing du Produit Intérieur Brut (PIB) du Sénégal intervient à un moment où la crédibilité financière de l’État traverse une crise profonde, alimentée par la révélation d’une dette publique cachée dont l’ampleur a surpris tant les analystes que les institutions internationales. La décision d’adopter la nouvelle base 2021 pour les comptes nationaux, officiellement mise en œuvre par l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) en novembre 2025, confère à cet exercice statistique une portée qui dépasse largement ses fondements méthodologiques. Le pays procède à cette révision alors que l’architecture de ses finances publiques est contestée, et cette simultanéité impose une exigence particulière : démontrer que la revalorisation du PIB constitue une correction technique indispensable, et non une manœuvre conjoncturelle destinée à atténuer la perception de la crise de dette.
La mise à jour opérée par l’ANSD repose sur une recomposition profonde de la méthodologie nationale. La nouvelle année de référence intègre des sources administratives enrichies, des enquêtes plus fréquentes et une couverture élargie des activités informelles. Le résultat est significatif : le PIB de 2021, initialement estimé à 15 261 milliards de FCFA, atteint désormais 17 316 milliards, soit une revalorisation de 13,5 %, l’équivalent de 2 054,7 milliards supplémentaires. Cette révision révèle une économie plus diversifiée qu’anticipé, où les services représentent désormais 53,4 % du PIB, contre 50,5 % dans l’ancienne base, et confirme l’essor d’activités informelles, agro-industrielles et extractives souvent sous-mesurées.
Cette correction méthodologique modifie sensiblement les principaux agrégats macroéconomiques. Pour 2021, le ratio dette publique/PIB passe de 90,8 % à 80,0 % avec la nouvelle base, le déficit budgétaire se réajuste à –11,8 % du PIB, et la pression fiscale tombe de 18,0 % à 15,9 %. Le solde courant s’améliore également, passant à –10,7 % du PIB contre –12,1 % auparavant. Ces ajustements offrent pour la première fois une image plus cohérente de l’économie réelle, tout en rappelant les limites des anciennes estimations, qui tendaient à surestimer les déséquilibres.
Cependant, ces gains statistiques ne sauraient masquer la crise plus profonde révélée par les audits récents. La dette publique centrale, réévaluée par la Cour des comptes et le cabinet Forvis Mazars, atteint 23 666,8 milliards de FCFA à fin 2024, un niveau correspondant à près de 119 % du PIB en base ancienne et à 110–115 % en estimations ajustées sur la nouvelle base. La dette consolidée, intégrant les entreprises publiques, les passifs contingents et les arriérés, dépasse ce seuil. Le Sénégal figure ainsi parmi les pays africains présentant les ratios d’endettement les plus élevés, dans une zone de vulnérabilité qui renforce les inquiétudes sur sa capacité à engager un cycle de croissance soutenable.
Le rebasing produit donc un effet paradoxal : il améliore certains indicateurs essentiels, mais met en lumière la déconnexion persistante entre la taille statistique de l’économie et la contrainte budgétaire réelle. La dette nominale demeure inchangée. Le service de la dette absorbe une part croissante des recettes, tandis que les maturités se raccourcissent et que les taux se durcissent sur les marchés régionaux. Le Sénégal ne peut espérer restaurer sa soutenabilité qu’en rééquilibrant ses finances publiques, en consolidant la gouvernance de la dette et en renforçant la transparence, notamment sur les engagements hors bilan.
Dans ce contexte, la baisse mécanique du ratio dette/PIB doit être interprétée avec prudence. Les institutions financières internationales, conscientes de la volatilité induite par les changements méthodologiques, s’appuient aujourd’hui davantage sur les ratios dette/recettes, service de la dette/recettes et service de la dette/exportations, beaucoup plus révélateurs de la contrainte financière réelle. Sur ces métriques, la situation sénégalaise reste préoccupante : une mobilisation fiscale à 15–16 % du PIB demeure insuffisante pour financer durablement les dépenses publiques essentielles et assurer un service de la dette croissant.
L’un des apports majeurs du rebasing réside précisément dans cette mise en évidence de la faible capacité de mobilisation fiscale. La révision à la baisse de la pression fiscale ne traduit pas un relèvement de la charge supportée par les ménages et les entreprises, mais plutôt la reconnaissance d’une base productive beaucoup plus large. Ce constat justifie un débat renouvelé sur la nécessité de réformes fiscales ambitieuses, visant l’élargissement de l’assiette, la rationalisation des exonérations, la modernisation de l’administration et l’intégration progressive de segments informels à forte valeur ajoutée.
La crise de la dette cachée illustre quant à elle des déficiences structurelles dans la gouvernance de la dette publique. Les passifs non consolidés, les engagements non autorisés et les arriérés non déclarés révèlent un déficit profond de contrôle interne et externe. Le rebasing, dans ce cadre, ne peut fonctionner comme un simple exercice technique : il doit s’inscrire dans une refondation de la chaîne de responsabilité, de la Cour des comptes aux entreprises publiques, en passant par l’administration centrale et le Parlement.
L’opération revêt aussi une dimension politique. La communication autour du rebasing peut servir d’indicateur de la volonté du gouvernement de rompre avec les pratiques antérieures. Un discours précis, scientifiquement étayé et intégralement transparent renforcerait la crédibilité du pays, tant auprès de sa population qu’auprès des marchés. À l’inverse, une appropriation politique excessive ou une communication imprécise risqueraient de nourrir les soupçons de manipulation.
La perception par les investisseurs constitue un enjeu déterminant. Les marchés réagissent moins à la valeur du ratio dette/PIB qu’à la cohérence entre révision des chiffres, stratégie budgétaire et suivi des engagements. Si le rebasing s’accompagne de réformes concrètes, la confiance peut se stabiliser ; sinon, il pourrait être interprété comme un artifice destiné à retarder les ajustements nécessaires, ce qui entraînerait une hausse du coût du financement.
Dans une perspective stratégique, le rebasing offre pourtant au Sénégal une occasion unique de repenser son cadre de gouvernance économique. Les nouvelles données permettent de recalibrer les trajectoires de croissance, d’ajuster la programmation budgétaire et d’améliorer l’évaluation des politiques publiques. Les résultats détaillés sur la structure sectorielle ouvrent la voie à une priorisation plus fine des investissements publics, notamment dans les services à haute valeur ajoutée, l’agro-transformation et les chaînes logistiques.
Le défi consiste maintenant à transformer la révision du PIB en un levier de redressement plutôt qu’en un simple refuge statistique. Le pays doit s’attaquer aux causes structurelles de la dette, moderniser sa gouvernance financière, renforcer la discipline budgétaire et optimiser la gestion des entreprises publiques, tout en maintenant l’effort de transparence engagé depuis la révélation de la dette cachée.
En conclusion, le rebasing du PIB représente une avancée majeure pour la qualité des statistiques nationales et la compréhension de l’économie sénégalaise. Il corrige une sous-évaluation persistante, améliore la lisibilité des agrégats macroéconomiques et fournit un socle plus fiable pour l’élaboration des politiques. Toutefois, dans un contexte de dette cachée, il ne peut être considéré comme une solution en soi. Le Sénégal ne tirera profit de cette révision que s’il l’inscrit dans une stratégie rigoureuse de soutenabilité, de transparence et de réforme institutionnelle. Le rebasing éclaire mieux l’économie réelle ; il revient désormais aux autorités de bâtir, sur cette base rénovée, une gouvernance budgétaire solide et durable.

