Chaque année, la diaspora africaine transfère vers le continent près de 100 milliards de dollars. Un volume financier supérieur à l’aide publique au développement et, dans plusieurs pays, aux investissements directs étrangers. Ces flux traduisent un attachement profond, une solidarité active et une volonté sincère de contribuer à la transformation économique de l’Afrique. Pourtant, leur impact réel demeure largement en deçà de leur potentiel. Non par manque de moyens, mais par déficit de méthode, de gouvernance et d’accompagnement.
La première erreur tient à une illusion largement partagée : celle du messianisme économique. Beaucoup reviennent avec l’idée de « sauver leur pays », de « changer les choses », de « contribuer au développement ». L’intention est louable. Mais un projet économique ne se construit pas sur l’émotion. Il est d’abord individuel, rationnel, structuré. Il doit viser la rentabilité, la viabilité et la pérennité. Ce n’est qu’ensuite, par effet d’entraînement, qu’il peut produire un impact collectif. L’histoire montre que le développement naît d’entreprises solides, pas de sacrifices personnels mal organisés. On ne développe pas un pays en sacrifiant son propre projet.
La deuxième erreur est celle de la gestion familiale improvisée. Le scénario est connu : « J’ai envoyé de l’argent à mon oncle, à mon cousin ou à mon frère pour lancer mon business, construire ma maison, acheter un taxi, cultiver du riz. Tout a disparu. » Dans bien des cas, il ne s’agit pas de détournement volontaire, mais d’une confusion des rôles. Le gestionnaire local n’a ni contrat, ni objectifs clairs, ni système de reporting, ni rémunération formalisée. Il devient à la fois exécutant, bénéficiaire et décideur. Le projet se transforme en caisse sociale informelle. Sans gouvernance, l’investissement devient une donation déguisée.
La troisième erreur réside dans la charité improductive. Forages, fêtes, dons, rénovations, cérémonies : la diaspora finance massivement les villages d’origine. Mais ces flux restent souvent sans effet durable. Le problème n’est pas l’aide. Le problème est l’absence de contrepartie économique. Un transfert sans suivi, sans évaluation, sans obligation de résultat devient une dépense à fonds perdus. Aider durablement un village, ce n’est pas financer la consommation, mais soutenir des micro-entreprises, des coopératives, des activités agricoles structurées et des services générateurs de revenus.
La quatrième erreur consiste à privilégier le symbolique au détriment du fondamental. La rénovation des mosquées, des cimetières, des places publiques ou des maisons communautaires occupe une place centrale dans les projets diasporiques. Ces initiatives ont une forte portée identitaire et sociale. Mais elles ne produisent pas de richesse. Or, le développement commence par les besoins essentiels : alimentation, santé, eau, éducation, emploi. Sans revenus stables, les infrastructures symboliques deviennent des charges, non des leviers. Le vrai développement commence par l’économie réelle.
La cinquième erreur concerne les caisses villageoises et les associations communautaires. Dans de nombreuses diasporas, des fonds importants sont collectés chaque mois. Mais peu de structures disposent de budgets formalisés, d’audits, d’états financiers ou de mécanismes crédibles de reddition de comptes. Il en résulte opacité, soupçons, conflits et inefficacité. L’argent circule, mais ne transforme pas. Sans gouvernance, la mutualisation devient une dilution des responsabilités.
Ces erreurs se produisent dans un contexte paradoxal. Alors que la diaspora injecte près de 100 milliards de dollars par an, les systèmes financiers africains peinent à capter et structurer ces flux. Face aux coûts élevés des transferts, de nombreux travailleurs préfèrent les circuits informels, avec leurs risques réels : pertes, vols, fraudes, absence de traçabilité. Faute d’accompagnement bancaire crédible, les investisseurs improvisent, bricolent et s’exposent.
Le continent manque de financement, tandis que ses enfants à l’étranger alimentent chaque année l’équivalent d’un plan de relance massif… sans effet de levier.
L’erreur centrale reste la confusion entre solidarité, loyauté familiale, patriotisme et investissement. Un projet rentable crée naturellement de l’emploi, des revenus, des impôts et du développement. Un projet émotionnel crée surtout des frustrations.
La diaspora n’est pas un guichet social. Elle est un investisseur stratégique. Elle a besoin de gouvernance, de transparence, d’accompagnement et de confiance institutionnelle. Sans cela, les 100 milliards continueront à se disperser. Avec cela, ils pourraient devenir l’un des principaux moteurs de transformation économique du continent.

