Qu’on se le dise une fois pour toutes. Au-delà de la victoire d’un homme, l’élection de l’Ivoirien Mamadou Koné, le 11 février, à la présidence de la FANAF consacre avant tout la réussite d’une OPA. Une OPA amicale, certes, mais bien réelle : celle de la joint-venture supranationale et supra-juridictionnelle Sanlam–Allianz aussi africaine par ses 27 filiales qu’internationale par un board ultra-conservateur. Mais là n’est pas le débat.
Leader incontesté en Côte d’Ivoire avec plus de 100 milliards de FCFA de chiffre d’affaires, Sanlam–Allianz est désormais aux commandes d’une organisation restée relativement discrète tout au long du mandat du loyal César Ekomé.
Cette prise de contrôle du leader germano-sud-africain, favorisée par son poids électoral, et au pedigree de son candidat, l’excellent Mamadou Koné qui, soit-dit en passant, mériterait sans doute de siéger au board encore très monocolore de la joint-venture. Cette élection s’est toutefois jouée sur une majorité quasi simple, révélant une certaine méfiance des acteurs de taille en termes de réseaux et d’acteur plus nationaux face à l’hégémonie potentielle des grands groupes.
Cette nouvelle configuration ouvre une séquence inédite pour la profession.
Le marché espère désormais que le nouveau bureau saura faire aboutir des réformes essentielles et, en partenariat avec la Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurances (CIMA), de l’harmonisation fiscale et de la libre circulation des capitaux entre l’UEMOA et la CEMAC. Deux espaces bancaires distincts, mais confondus sur le plan assurantiel, leur addition donnant l’espace CIMA.
Cette nouvelle gouvernance doit surtout créer les conditions d’un dialogue fécond entre grandes et petites compagnies, entre assureurs, courtiers et réassureurs. Et favoriser l’indispensable vague de consolidation tout en veillant à ce que les intérêts de l’assuré et de l’Etat convergent dans l’indispensable augmentation du taux de rétention locale . Car, au-delà des satisfecit et des congratulations, le cinquantenaire de la FANAF impose un regard lucide.
En Côte d’Ivoire, marché leader de la zone CIMA, la croissance de l’assurance progresse moins vite que le PIB. Dans ce marché vitrine, le premier acteur dépasse les 100 milliards de FCFA quand le dernier plafonne autour du milliard. Un écart révélateur. Sur un marché qui compte encore 27 acteurs, la consolidation n’est plus une option, mais une nécessité, le cas Ivoirien n’est pas isolé, d’autres pays membres de l’espace CIMA doivent également suivre cette même trajectoire.
Le régulateur devra encadrer cette mutation avec méthode. Attention toutefois à ne pas céder à la tentation d’une hausse généralisée des assurances obligatoires. En l’état, cela reviendrait à créer de nouvelles taxes déguisées pour les ménages et les entreprises. Au-delà des enjeux de gouvernance et de consolidation, le véritable test pour le secteur reste la qualité du service rendu aux assurés. Or, la lenteur des expertises, les délais de règlement souvent excessifs et les pratiques perçues comme dilatoires continuent d’alimenter une défiance croissante. Cette situation est d’autant plus marquante que les compagnies ont déjà bénéficié d’avancées réglementaires majeures, notamment à travers l’article 13 du Code CIMA, qui a sécurisé l’encaissement préalable des primes et amélioré leur équilibre financier. Mais ce gain structurel, largement favorable aux assureurs, n’a pas encore trouvé sa traduction dans une amélioration tangible de l’expérience assuré. Les tensions entre compagnies et gestionnaires santé en sont une illustration supplémentaire. L’assurance automobile, obligatoire et donc vitrine du secteur, révèle particulièrement ce décalage : entre manque de diligence dans le traitement des sinistres et inflation des coûts de réparation, l’assuré se retrouve trop souvent au milieu d’un système qu’il ne comprend plus. Avant de réfléchir à élargir le champ des assurances obligatoires, il serait sans doute opportun de démontrer que les avantages déjà accordés au secteur se traduisent enfin par un service efficace, prévisible et équitable pour ceux qui en financent le fonctionnement : les assurés eux-mêmes. Car, faut-il le rappeler, la CIMA à elle seule ne fait pas le printemps. L’apport des Directions nationales des assurances (DNA), structures, souvent sous-dotées et privées de véritables leviers d’action, est nécessaire dans la convergence et l’uniformisation des marchés.
L’un des enjeux majeurs et prioritaire que certains groupes attendent de ce nouveau bureau est sa capacité à convaincre les autorités de l’urgence d’avancer vers l’agrément unique.
L’idée d’un agrément unique au sein de l’espace CIMA constitue une avancée logique vers une plus grande intégration du marché. Mais elle soulève une question de fond rarement abordée : celle de la structuration du capital. Aujourd’hui, chaque filiale d’assurance doit immobiliser un capital réglementaire significatif parfois autour de plusieurs milliards de FCFA ce qui garantit un ancrage local des ressources financières. Dans un modèle d’agrément unique, une holding régionale pourrait mutualiser ces exigences de capital au niveau du groupe et engendrer du capital release. En prenant l’exemple d’un acteur panafricain de la taille de SanlamAllianz, cette mutualisation pourrait conduire à un effet d’upstreaming of excess capital jusque-là immobilisés dans chaque filiale nationale. Si cette optimisation est économiquement rationnelle pour les groupes, elle pose néanmoins une question macroéconomique : celle d’une possible remontée accrue de capitaux vers des structures de participation situées hors de l’espace CIMA, avec un impact potentiel sur la profondeur des marchés financiers locaux et sur la capacité du secteur à financer durablement les économies nationales.
Lors de l’ouverture des assemblées générales à Abidjan, le ministre des Finances, Adama Coulibaly, a pris le temps de délivrer une consigne de vote en faveur de son candidat. Mais il est regrettable qu’il ne soit pas resté jusqu’au bout pour écouter les doléances de la profession, notamment celles de Jean Kacou Diagou et de Richard Lowe, deux capitaines d’industrie qui ont, bien avant l’heure, œuvré à la construction d’une souveraineté aujourd’hui érigée en leitmotiv.
Le ministre s’est inscrit dans l’air du temps : transformer les réserves des compagnies d’assurance en ressources longues. L’objectif est louable. À condition, toutefois, que l’assurance commence par « payer le pare-chocs ».
Espérons enfin que la FANAF sorte de sa torpeur et redevienne une véritable force de proposition, comme elle l’était au temps béni de Protais Ayangma ou d’Adama Ndiaye. Pourvu que cette OPA, même amicale, débouche sur une transformation réelle de la FANAF.

