Abidjan se veut le nouveau hub technologique majeur de l’Afrique de l’Ouest. Mais alors que le pays déploie son cloud souverain et son futur Hub IA national, la question de la protection des infrastructures devient centrale. Entre cyberdéfense et sécurité matérielle, l’expert en sécurité Dominique Amata rappelle que l’indépendance technologique ivoirienne repose d’abord sur la résilience de ses points névralgiques.
La Côte d’Ivoire entre dans une ère de maîtrise de ses propres actifs numériques. À travers la “stratégie nationale de l’IA”, l’État va investir massivement pour rapatrier ses données et sa puissance de calcul sur son sol. Cette ambition se matérialise par des projets structurants qui font d’Abidjan et de sa périphérie le cœur de la donnée en Afrique francophone.
Entre hub IA et cloud souverain
L’un des piliers de cette autonomie est l’installation du Hub IA national, actuellement basé au Centre national de calcul (CNCCI) à Bingerville. Ce centre pilote prépare le terrain pour une migration à terme vers le VITIB de Grand-Bassam. L’objectif est de créer des solutions locales notamment dans l’agriculture et la santé sans dépendre d’algorithmes étrangers. Cette concentration d’intelligence s’appuie sur une infrastructure de stockage robuste. L’inauguration récente du site de ST Digital à Grand-Bassam illustre ce basculement. Avec 4 000 m² de surface et une certification Tier III, ce datacenter 100 % africain vise à garantir que les données restent sur le territoire, sous juridiction nationale.
L’intelligence artificielle et le cloud sont des outils au service de la souveraineté et de l’économie, notamment pour le Port Autonome d’Abidjan (PAA). Mais sa digitalisation via l’automatisation des terminaux et la gestion des flux logistiques en fait une cible de choix. Le panel international CYBERMAR 2025 a révélé une réalité froide : plus de 600 incidents cyber ont été enregistrés dans le secteur en 2024.
Pour Dominique Amata, “la sécurité physique n’est pas une option”
Dans ce paysage de haute technologie, Dominique Amata souligne que la donnée, aussi virtuelle soit-elle, reste logée dans du béton. Pour ce spécialiste des enjeux de sécurité, la souveraineté numérique est une chaîne dont le premier maillon est matériel, surtout lorsque l’on choisit de centraliser les ressources.
« Le choix de regrouper les capacités de calcul et les données souveraines sur des sites comme le VITIB procure une synergie potentielle nécessaire, mais cela crée aussi ce qu’on appelle un « point de rupture unique”. Par expérience, pour les sites stratégiques, nous constatons que plus une infrastructure est intelligente, plus elle devient une cible sensible. La souveraineté ne peut pas se permettre d’être à la merci d’un incident de terrain. Que ce soit au Port d’Abidjan ou dans un centre de calcul, un simple départ de feu non maîtrisé, une intrusion physique ou un sectionnement de câble lors de travaux de voirie peut paralyser tout un pan de l’économie. On ne peut pas confier l’intelligence de la Nation à des sites qui ne seraient pas sanctuarisés. La sécurité physique n’est pas une option, c’est le socle qui permet au numérique de ne jamais s’arrêter, quelles que soient les tensions ou les accidents extérieurs. »
Cette vision rejoint les enjeux soulevés par Djibril Ouattara, nouveau ministre de la transition numérique, qui identifie la gestion des infrastructures critiques comme un chantier prioritaire pour assurer la pérennité de la digitalisation des services publics, améliorer leur qualité, mais aussi renforcer la cybersécurité. Sans oublier, donc, la défense physique des espaces critiques.
L’avenir numérique de la Côte d’Ivoire repose sur un équilibre entre innovation et protection. Le succès du Hub IA et la viabilité du cloud souverain dépendront de leur capacité à résister aux chocs, qu’ils soient cybernétiques ou physiques. Comme le montre le dynamisme du VITIB, premier parc technologique d’Afrique de l’Ouest, et l’engagement d’acteurs locaux comme ST Digital, le pays dispose des leviers pour réussir. Sa souveraineté ne sera cependant pleinement totale que si les coffres-forts numériques de la nation sont physiquement invulnérables.

