Propos recueillis par Dominique Mabika
Alors que l’Assemblée générale de la FANAF se tient à Abidjan du 9 au 13 février, sous le thème de la « souveraineté financière », Financial Afrik propose un entretien exclusif avec Jean Kacou Diagou, président fondateur du Groupe NSIA, figure tutélaire et pionnier de l’assurance africaine contemporaine. En janvier 1995, en Côte d’Ivoire, il pose les fondations de la Nouvelle Société Interafricaine d’Assurance (NSIA) avec une ambition sans tapage, mais parfaitement assumée : bâtir un groupe africain répondant aux standards internationaux. Trente ans plus tard, NSIA s’impose comme un acteur central de la bancassurance sur le continent, porté par une vision intégrée de l’inclusion financière, de la gouvernance et de la proximité avec les territoires. Dans cet entretien, à lire également dans Financial Afrik n°127, Jean Kacou Diagou revient sur les ressorts de son engagement entrepreneurial, les jalons structurants de son parcours, les arbitrages stratégiques qui ont façonné le Groupe NSIA, ainsi que sa lecture fine des mutations à l’œuvre dans l’assurance et la banque africaines.

« …Toi, Diagou, tu n’as pas le droit d’échouer !»
En janvier 1995, en Côte d’Ivoire, vous créez la Nouvelle Société Interafricaine d’Assurance (NSIA). Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans le secteur de l’assurance?
J’ai toujours eu la conviction que le développement de l’Afrique passait par la capacité de ses acteurs économiques à proposer des solutions durables aux défis locaux. L’assurance est un secteur noble, porteur de sécurité, de stabilité, de prévoyance. À l’époque, il y avait peu de sociétés africaines véritablement enracinés dans ce métier et gérées selon les normes internationales. J’ai voulu créer une entreprise solide, ancrée sur le continent, avec une vision panafricaine, capable de répondre aux besoins de protection de nos populations et de nos économies et de gérer les normes modernes avec le respect scrupuleux des engagements pris, d’où la devise « Le vrai visage de l’assurance », adoptée dès le départ.
Avant de fonder le Groupe NSIA, vous avez été cadre et occupé plusieurs postes à responsabilités. Pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel ?
Après une Maîtrise en Sciences économiques à l’Université Félix Houphouët-Boigny et une spécialisation en assurance au CNAM à Paris, j’ai débuté ma carrière professionnelle en 1972 dans une agence de l’Union des Assurances de Paris (UAP), leader français, avant de rejoindre sa succursale en Côte d’Ivoire en 1976 comme Secrétaire Général. En 1983, j’ai pris la direction générale de l’Union Africaine puis cumulativement de l’Union Africaine Vie, filiales de UAP, avant d’en devenir Vice-Président. En février 1990, j’ai été élu Président de la FANAF, à son Assemblée Générale de BAMAKO. Très vite, le nouveau bureau de la FANAF, au cours de ses premières réunions, a entamé des réflexions sur la situation difficile, voire catastrophique des marchés de l’assurance de la zone francophone. Ces réflexions nous ont conduit à proposer à une réunion de la Zone Franc à Dakar , et la nécessité d’une réforme profonde de ce secteur pour lui permettre d’évoluer dans un cadre assaini en vue de sa contribution au développement économique de la zone. Ma participation aux travaux de cette réforme m’a permis de contribuer à l’élaboration du Traité et du Code CIMA, socle réglementaire du marché de notre zone, et d’affirmer ma vision assurantielle africaine, fondée sur la rigueur et la gouvernance éthique.

des Finances du Sénégal M. Abdoulaye DIOP.
Quel a été le déclic vers l’entrepreneuriat ? Qu’est-ce qui vous a encouragé à créer NSIA ?
J’avais au fond de moi une vision, celle d’une assurance portée par les réalités africaines, au service des Africains. J’ai souhaité mettre mes expériences, au service d’un projet qui me ressemblait, avec des valeurs fortes : l’éthique, l’excellence et l’engagement pour l’Afrique. Créer NSIA, c’était aussi vouloir montrer qu’un groupe africain pouvait naître ici, grandir ici, et s’étendre sur tout le continent, en restant performant, crédible et respecté.

En 2006, vous vous lancez dans la bancassurance. Pourquoi avoir décidé de prendre position dans le secteur bancaire ?
Très vite, nous avons compris que les besoins financiers des Africains sont globaux et souvent interdépendants. L’intégration bancaire, amorcée en 2006 avec l’acquisition de la BIAO Côte d’Ivoire et Guinée, puis l’acquisition en 2017 des filiales DIAMOND BANK au Bénin, au Sénégal et au Togo, a permis au Groupe de croître rapidement. À travers cette démarche, notre ambition était d’offrir une approche intégrée, plus accessible et de proximité, pour favoriser l’inclusion financière. Cette stratégie s’appuie sur les synergies naturelles entre la banque et l’assurance, notamment en capitalisant sur le maillage des réseaux bancaires pour toucher davantage de clients, et en proposant des produits d’assurance adaptés aux profils des clients bancaires. Cela crée une véritable valeur ajoutée, en simplifiant l’accès à des services financiers complets et cohérents. Aujourd’hui, avec la restructuration finalisée en 2025 et la création des deux sous-holdings spécialisées, NSIA Holding Assurances et NSIA Holding Financière, le Groupe devrait consolider et amplifier ce positionnement.
Comment percevez-vous l’évolution du modèle banque-assurance en Afrique ?
Aujourd’hui, très peu d’Africains ont une assurance (seulement 3 % en moyenne) et moins de la moitié ont un compte bancaire, y compris la micro finance. Pourtant, les besoins de protection sont nombreux : santé, retraite, études, sécurité des biens ou des activités économiques. C’est là que le modèle banque-assurance prend tout son sens. En utilisant les réseaux des banques et les outils numériques, nous pouvons rendre l’assurance plus accessible, plus simple et mieux adaptée à la réalité de chacun. Le vrai défi, c’est d’expliquer à tous à quoi sert une assurance, de proposer des solutions concrètes, utiles et abordables, et de les rendre disponibles partout. Avec une fine connaissance du terrain et des offres pensées pour les Africains et portées par les réseaux bancaires, le modèle banque-assurance a un potentiel immense. Mais pour y parvenir, il faut un accompagnement efficace et efficient des autorités de tutelle.
Quelles sont, selon vous, les innovations prioritaires pour renforcer l’inclusion financière grâce à l’assurance?
Je suis convaincu que l’inclusion financière ne peut se faire sans une assurance accessible à tous. Les innovations digitales sont des catalyseurs puissants, mais elles ne suffisent pas à elles seules. Il faut les ancrer dans la réalité africaine. Nous devons développer des produits simples, abordables et adaptés, comme la micro-assurance avec des parcours clients fluides, compréhensibles, et surtout, une vraie proximité terrain. Mais l’un des leviers les plus structurants reste l’éducation financière, qui doit être entreprise depuis l’école primaire et poursuivi pendant tous les cycles éducationnels. Expliquer l’assurance, la rendre concrète et utile dans la vie quotidienne, c’est ainsi que nous bâtirons une culture de la prévoyance en Afrique. En conclusion, mon rêve est de voir notre Afrique prendre en main son destin économique, à partir d’une révolution mentale structurée incluant un environnement propice à une éducation de masse de qualité et l’émergence de sociétés et groupes financiers africains solides, solvables et respectueux de leurs engagements à tous les niveaux, envers les populations.

