Faire de l’assurance africaine non pas un instrument fiscal déguisé, mais un levier de sécurité, d’investissement et de prospérité partagée
Cinquante ans. Dans l’histoire institutionnelle africaine, peu d’organisations sectorielles peuvent se prévaloir d’une telle longévité sans avoir perdu leur âme, leur cap et leur crédibilité. La Fédération des sociétés d’assurances de droit national africaines, plus connue sous l’acronyme FANAF, célèbre aujourd’hui un demi-siècle d’existence, de combats et de construction patiente d’un marché continental encore jeune, mais déjà structuré. Cinquante ans d’engagement pour une assurance africaine pensée par les Africains, adaptée aux réalités locales et inscrite dans une vision d’intégration régionale. Cet anniversaire fêté cette semaine à Abidjan à l’occasion de la 50e assemblée générale annuelle de l’organisation est d’abord un devoir de mémoire.
Celui rendu aux pères fondateurs, à ces pionniers souvent discrets qui, dans un contexte pos-tcolonial marqué par la fragilité institutionnelle et la dépendance financière, ont compris que l’assurance ne pouvait rester un simple appendice de groupes étrangers. Ils ont posé les fondations d’un secteur souverain, professionnalisé, capable d’accompagner l’industrialisation, les infrastructures et la modernisation des économies. Leur héritage ne se mesure pas seulement en textes, en institutions ou en statistiques, mais en une culture du métier, faite de rigueur, de prudence et de responsabilité. Pour autant, à cinquante ans, la mission n’est pas terminée. Elle est même loin d’être achevée. L’un des grands chantiers structurels demeure l’agrément unique, véritable graal de l’intégration assurantielle.
Dans ce contexte, il serait dangereux de céder à une illusion récurrente : croire que la faiblesse scandaleuse du taux de pénétration de l’assurance en Afrique se résoudra par la multiplication des assurances obligatoires. Cette approche, souvent défendue par facilité, revient à transformer l’assurance en taxe déguisée.
Dans un espace fragmenté par des cadres nationaux parfois contradictoires, la reconnaissance mutuelle des agréments permettrait aux groupes africains de déployer plus librement leurs capacités, de mutualiser leurs risques et de renforcer leur compétitivité face aux acteurs globaux. Sans cet outil, l’ambition d’un véritable marché unique reste incomplète. Dans ce contexte, il serait dangereux de céder à une illusion récurrente : croire que la faiblesse scandaleuse du taux de pénétration de l’assurance en Afrique se résoudra par la multiplication des assurances obligatoires. Cette approche, souvent défendue par facilité, revient à transformer l’assurance en taxe déguisée. Elle alimente une logique de contrainte plutôt que de confiance. Or, un marché sain ne se bâtit pas sur l’obligation administrative, mais sur l’adhésion volontaire fondée sur la crédibilité du service rendu. La réalité est plus complexe. Le faible taux de règlement effectif des sinistres, dans plusieurs segments, révèle que le problème n’est pas seulement quantitatif, mais qualitatif.
Tant que l’assuré percevra l’assurance comme un prélèvement sans contrepartie tangible, la défiance persistera. La vérité est ailleurs : dans la solidité des pratiques, la transparence des procédures et la rapidité d’indemnisation. C’est pourquoi l’encadrement rigoureux de la relation assureur-assuré par la règle de droit demeure central. La consolidation du cadre prudentiel de la CIMA, la maîtrise des frais généraux, le respect strict des ratios réglementaires et la qualité de la gouvernance sont les piliers d’un espace assurantiel efficient. Sans discipline financière, sans reporting fiable et sans contrôle effectif, aucune croissance durable n’est possible. Mais l’intégration africaine en matière d’assurance se heurte aussi à une autre contradiction majeure : la discontinuité des réglementations bancaires et financières, notamment en matière de circulation des capitaux.
Cette fragmentation pénalise fortement les compagnies de la zone CEMAC, dont les marges de manœuvre financières restent limitées. Là où leurs homologues de l’UEMOA peuvent s’appuyer sur la profondeur relative de la BRVM pour valoriser leurs réserves techniques, les assureurs d’Afrique centrale demeurent contraints par la faiblesse structurelle de la BVMAC. Cette asymétrie financière fragilise l’équilibre régional et limite les capacités d’investissement à long terme. Or, l’assurance moderne ne peut se contenter d’une gestion passive des fonds. Elle doit être un acteur majeur du financement des économies, des infrastructures, de la transition énergétique et du logement. Sans marchés financiers intégrés et liquides, cette vocation reste bridée.
À cinquante ans, la FANAF se trouve donc à un moment charnière. Forte de son histoire, respectée pour son rôle structurant, elle doit désormais assumer pleinement une mission politique au sens noble : porter la voix d’un secteur stratégique, défendre une intégration réelle et promouvoir un modèle africain d’assurance fondé sur la confiance, la performance et la responsabilité. Honorer les pères fondateurs, ce n’est pas seulement célébrer le passé. C’est prolonger leur ambition. Faire de l’assurance africaine non pas un instrument fiscal déguisé, mais un levier de sécurité, d’investissement et de prospérité partagée. À ce prix seulement, la FANAF pourra continuer, sans rides, à écrire l’une des plus belles pages de l’intégration économique du continent.

