Le lundi 29 décembre, plusieurs médias guinéens ont annoncé la reprise des activités de bauxite par la société AGB2A-GIC à Boffa et Fria, sur des périmètres auparavant couverts par le titre minier détenu par Axis Mineral. Présentée comme un dénouement heureux après plusieurs mois d’arrêt, l’information a été accueillie avec soulagement dans les zones concernés, au point de donner lieu à une cérémonie de lecture du Coran.
Dans un pays où la relance de l’activité minière est perçu comme un levier essentiel pour l’emploi, les recettes publiques et la stabilité économique, cet enthousiasme n’a rien de surprenant. Il n’efface toutefois pas les interrogations et non-dits que soulève cette reprise. Nos confrères de Africa Intelligence ont repris une partie la semaine dernière.
Car le titre minier ayant servi de socle juridique à l’ensemble du projet, le permis initialement détenu par Axis Minerals, a été retiré par l’État guinéen et remis dans le patrimoine de l’Etat. Dès lors, sur quelle base cette reprise peut aujourd’hui vraiment s’opérer ?
Cette interrogation est d’autant plus sensible que l’État guinéen est déjà engagée dans un arbitrage international relatif au retrait du titre initial avec des réclamations d’Axis Minéral s’élévant à 28.9 milliards de dollars.
Une reprise annoncée dans un climat de tensions persistantes
Cette reprise intervient dans un contexte déjà marqué par des tensions entre partenaires du projet. Depuis plusieurs mois, certains acteurs font état de désaccords, de difficultés de gouvernance et de fragilités dans la gestion sociale. Autant d’éléments perçus par les observateurs comme des facteurs de vulnérabilité pour le projet.
Derrière l’annonce d’un redémarrage se pose ainsi une question simple, que ni les communiqués officiels ni les raccourcis médiatiques ne peuvent éluder : comment reprendre une activité minière lorsque le titre qui en constituait le socle a disparu ? Comment une autorisation administrative qualifiée de « provisoire » peut-elle être accordée dans le cadre minier guinéen ? Qu’est-ce que la Guinée en tire en termes de transformation locale ? Quel impact sur la procédure en cours à la CRIEF ? quid des autres contentieux en cours ?
À défaut, le risque est de voir s’installer une pratique exceptionnelle susceptible de créer un précédent difficile à encadrer.
Une autorisation provisoire encore peu explicitée
L’article annonçant la reprise s’était voulu rassurant, indiquant que « l’administrateur général d’AGB2A-GIC, Ahmed Kanté, peut enfin afficher un sourire » après l’obtention d’une autorisation du ministère des Mines et de la Géologie, permettant la reprise des activités d’extraction et d’exportation.
À ce stade, aucune communication officielle détaillée n’a toutefois permis de préciser la base légale, la durée ni les conditions exactes de cette autorisation. Une telle clarification serait de nature à rassurer l’ensemble des acteurs concernés.
La période ayant précédé cette reprise a par ailleurs été marqué par une mobilisation institutionnelle et médiatique notable autour du projet. Sans préjuger des intentions des parties prenantes, la concomitance entre cette mobilisation et l’octroi d’une autorisation exceptionnel alimente des interrogations sur la lisibilité du processus décisionnel.
Des interrogations sur les modalités financières
Selon plusieurs sources, cette autorisation provisoire aurait été accompagnée du versement d’un montant significatif s’élevant à des centaines de millions de dollars au profit du ministère des Mines et de la Géologie. Comment AGB2A-GIC a-t-elle eu un tel montant ? Aussi, la nature juridique de cette somme demeure, à ce jour, peu documentée publiquement. S’agit-il d’une caution, d’une redevance exceptionnelle ou d’un mécanisme prévu par les textes en vigueur ? L’absence d’information officielle entretient une longue zone d’incertitudes.
Certains observateurs s’interrogent également sur la structuration financière de la reprise et sur l’intervention éventuelle de partenaires industriels. Pour les bailleurs et partenaires économiques, la lisibilité des flux financiers constitue un élément central de confiance.
Une recomposition des partenariats sous tension
Contrairement à certaines présentations, selon nos informations, AGB2A-GIC n’a jamais été une filiale d’Axis Minéral, mais un partenaire lié à celle-ci par un contrat d’amodiation. Faute de ressources financières suffisantes pour porter seul le développement du projet, AGB2A-GIC a fait appel, dès 2023, à des partenaires industriels étrangers à savoir Sinohidro et Wenfen. Des contrats ont alors été conclus, confiant à ces partenaires l’exécution des travaux en contrepartie de droits d’achat sur la production.
Cette architecture contractuelle n’a cependant pas permis d’éviter l’émergence de désaccords profonds entre partenaires.Qu’en sera-t-il avec cette reprise ?
C’est dans ce contexte de fragilité institutionnelle que la reprise des activités est aujourd’hui annoncée. Pour les travailleurs, les communautés riveraines et les collectivités locales, l’enjeu n’est pas seulement celui de la reprise, mais celui de la stabilité et de la durabilité.
Un test pour le cadre minier guinéen
Au-delà du cas AGB2A-GIC, la manière dont cette situation est traitée pourrait servir de référence pour d’autres projets confrontés, à l’avenir, à des retraits ou suspensions de titres miniers. La gestion de cette reprise est ainsi observée comme un test pour le cadre minier guinéen.
Dans un secteur aussi stratégique que les mines, la crédibilité institutionnelle se construit autant dans les décisions que dans la clarté avec laquelle elles sont expliquées. La question n’est pas de savoir si une reprise est souhaitable, mais de déterminer dans quelles conditions.
Une clarification officielle permettrait de rassurer les partenaires, de protéger l’État et de renforcer la crédibilité du cadre minier guinéen. Car, dans le secteur extractif, la clarté et la transparence demeurent le socle le plus sûr d’une reprise durable. La Guinée ne peut pas se permettre d’enchainer les litiges et arbitrages miniers.

