En Côte d’Ivoire, les organisations professionnelles du caoutchouc ont adopté, fin 2025, une feuille de route ambitieuse. Dopée par l’amélioration des rendements et la croissance de la demande mondiale, la filière du caoutchouc est devenue la deuxième source de devises agricoles du pays. Pour capitaliser sur cette dynamique, Abidjan parie à la fois sur l’extension des surfaces cultivées et sur l’émergence d’une industrie locale de transformation secondaire.
Le 20 décembre 2025, l’Association des producteurs pour la redynamisation de l’hévéaculture en Côte d’Ivoire (APRHECI) s’est fixé l’objectif de mettre en production 500 000 hectares (ha) supplémentaires d’hévéa d’ici 2036. Sur une décennie, le plan prévoit une mise en culture annuelle de 20 000 ha d’anciens vergers et de 30 000 ha de nouvelles plantations. S’il est mené à son terme, ce programme entraînerait une hausse de 70 % des surfaces plantées en hévéa.
Conjoncture porteuse pour la filière de l’hévéa-caoutchouc
Cette initiative de l’APRHECI s’inscrit dans une stratégie plus large portée par le gouvernement ivoirien et l’Association des professionnels du caoutchouc naturel de Côte d’Ivoire (APROMAC). La filière ivoirienne du caoutchouc naturel bénéficie d’un contexte mondial porteur, marqué par une progression soutenue de la demande et des prix. D’après le cabinet Mordor Intelligence, le marché mondial devrait croître de 4,58 % par an entre 2025 et 2030 (6,2 % en Afrique), pour atteindre 51,8 milliards d’euros contre 41,4 milliards aujourd’hui.
À la fin des années 2010, les autorités ivoiriennes ont engagé un plan de modernisation de la filière hévéa-caoutchouc. Entre 2019 et 2023, l’amélioration des pratiques agricoles et des rendements a permis de doubler la production. Elle atteint désormais 1,7 million de tonnes par an, en deçà toutefois de l’objectif gouvernemental de 2 millions. Les surfaces cultivées n’ont, en effet, progressé que de 3 % sur la période, de 701 481 ha à 722 502 ha, faisant de leur extension un chantier prioritaire pour la prochaine décennie.
Production doublée, revenus d’exportation triplés
Cette forte hausse a hissé la Côte d’Ivoire au rang de troisième producteur mondial de caoutchouc naturel, derrière la Thaïlande et l’Indonésie, avec environ 10 % du total planétaire. Les prix du caoutchouc ayant augmenté de 25 % entre 2019 et 2024, la balance commerciale profite particulièrement de cette dynamique.
Selon la Direction générale des douanes, les revenus tirés des exportations ont bondi de 531 milliards de francs CFA (809 millions d’euros) en 2019 à 1 489 milliards de francs CFA (2,2 milliards d’euros) en 2024. Ce triplement des revenus a fait du caoutchouc la deuxième source de devises d’exportation agricoles pour la Côte d’Ivoire, derrière le cacao mais devant l’anacarde, les fruits et le café.
Vers une première transformation intégralement locale
Mais, comme pour la plupart des matières premières, l’essentiel de la valeur ajoutée réside dans l’industrialisation. Le gouvernement ivoirien a d’abord misé sur la transformation primaire – caoutchouc sec et latex concentré –, avec l’objectif d’en assurer l’intégralité sur le territoire d’ici à 2025, en s’appuyant sur un réseau dense de petits industriels. L’exécutif est allé jusqu’à interdire l’exportation de la matière première brute en 2023.
Ce pari est en passe d’être gagné. Le 4 juin 2025, le Conseil du caoutchouc et de l’huile de palme de Côte d’Ivoire a annoncé qu’il ne délivrerait plus de permis pour de nouvelles usines de première transformation ou pour l’extension des sites existants. D’après les autorités, les installations actuelles peuvent largement absorber l’ensemble de la production nationale.
La seconde transformation, nouveau cap pour la Côte d’Ivoire
Le Conseil invite désormais les investisseurs à se réorienter vers la seconde transformation, qui concentre l’essentiel de la valeur ajoutée. L’objectif est de doter la Côte d’Ivoire d’usines de pneus, de pièces moulées en caoutchouc ou en latex, et d’autres produits techniques – dont des courroies, joints ou amortisseurs.
En novembre 2025, une étude commandée par l’APROMAC et le Fonds interprofessionnel pour la recherche et le conseil agricoles (FIRCA) a confirmé la nécessité de soutenir cette seconde transformation pour accroître la rentabilité et la compétitivité de la filière. Elle révèle que moins de 0,1 % de la production nationale – environ 2 000 tonnes – est actuellement transformée localement en produits finis, principalement des matelas fabriqués par de petites entreprises.
Pour Ehouman Moulokoni, du département cultures d’exportation et de diversification au FIRCA, doter la Côte d’Ivoire d’une industrie nationale du caoutchouc couvrant toute la chaîne de valeur « n’est plus une option, mais une nécessité stratégique, économique et sociale ».
Débouchés énergétiques
Le Conseil du caoutchouc et de l’huile de palme encourage également le développement de débouchés énergétiques, par la valorisation du bois mort et des graines d’hévéa. La New Energy Company (SODEN) va ainsi construire à Divo une centrale électrique biomasse de 76 MW, alimentée par des déchets agricoles, dont des hévéas en fin de vie. L’Italien Eni a signé, en mai 2025, une convention avec le gouvernement ivoirien pour développer une filière nationale des biocarburants s’appuyant notamment sur l’huile d’hévéa.
La victoire du Parti démocratique de Côte d’Ivoire aux élections législatives de décembre 2025 devrait assurer la continuité des politiques en faveur de la transformation locale des matières premières. Le caoutchouc naturel s’annonce déjà comme l’un des vaisseaux amiraux de cette révolution industrielle.

