Par Amara Dramé, directeur général de GRACECORP AMD GROUP (GraceRoad)
Depuis la fermeture de la route de Kidira, le fret qui part du port de Dakar vers le Mali passe par Kédougou et le poste frontalier de Moussala. Les files de camions s’y allongent, les camions manquent et les routes maliennes s’usent. Quelques mesures, pour la plupart à portée de main, limiteraient les dégâts en attendant la réouverture de l’axe nord.
Avec Abidjan, le port de Dakar est l’une des deux grandes portes d’entrée du Mali. Pendant des années, l’essentiel du fret a pris la route nord, par Tambacounda, Kidira et Kayes. Ce schéma ne tient plus. Le blocus des carburants annoncé le 3 septembre 2025 par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), rétabli fin avril 2026 après les attaques coordonnées du 25 avril, a fait de l’axe Kidira-Kayes le plus exposé aux attaques contre les convois, selon l’Institut d’études de sécurité (ISS Africa). Les citernes n’y circulent plus que sous escorte militaire.
Kidira fermée, Moussala saturée
Le 1er octobre, en visite au poste frontalier de Moussala, dans la région de Kédougou, le ministre sénégalais de l’Intérieur Mouhamadou Makhtar Cissé a constaté une file de camions longue de plusieurs dizaines de kilomètres. Il l’a reliée sans détour à la situation de l’axe nord : « la route de Kidira est fermée », a-t-il rappelé, avant de demander d’accélérer les travaux du dernier tronçon, rapportent l’APS et PressAfrik.
Le phénomène n’est pas nouveau, il s’aggrave. Le 13 août, une mission du Conseil sénégalais des chargeurs relevait déjà une file d’environ 15 kilomètres à Moussala, et une dizaine de kilomètres de route encore non bitumés. Sept semaines plus tard, la file s’est encore allongée.
Le report du trafic a des effets en chaîne. À Kédougou, l’essence manquait dans plusieurs stations à la fin de septembre, selon SeneNews. À Kidira, l’APS décrivait dès le mois d’août des commerçants et des transporteurs en perte d’activité.
Moins de camions, et des routes usées
Le corridor manque aussi de camions. Les attaques détruisent les citernes par dizaines : fin janvier 2026, plusieurs dizaines ont été incendiées entre la frontière sénégalaise et Kayes, et au moins quinze chauffeurs ont été tués, selon France 24 et l’AFP. En novembre 2025, le JNIM avait déclaré les chauffeurs de citernes « cibles militaires », rapportait Jeune Afrique, qui citait encore en mars 2026 la pénurie de camions-citernes et la réticence des transporteurs parmi les causes des ruptures à Bamako.
La demande de camions, elle, monte ailleurs dans la région. Le Burkina Faso vise environ 532 000 tonnes de coton graine pour la campagne 2026-2027, soit 69 % de plus que la précédente, avec une collecte qui démarre en octobre, selon leFaso.net. Cette collecte mobilisera, elle aussi, un grand nombre de camions.
Enfin, les routes maliennes elles-mêmes sont usées. En juin 2026, le syndicat malien des chauffeurs routiers, le SYNACOR, menaçait de suspendre le transport sur les axes Bamako-Kayes, Bamako-Kéniéba et Bamako-Kadiolo, en dénonçant des affaissements et des nids-de-poule profonds, selon Bamada et Maliweb. Or la route de Kéniéba est le prolongement malien du corridor sud. Le report du trafic vers Moussala fait donc passer un nombre croissant de camions sur une route déjà fragile.
Le Mali ravitaillé par à-coups
Côté malien, l’approvisionnement tient, mais par grands convois escortés plutôt que par un flux régulier. Le 3 octobre, 643 citernes sont entrées dans Bamako après une escorte de nuit des forces armées maliennes, selon Malijet. Du 14 au 20 septembre, 1 273 citernes avaient livré près de 58 millions de litres de gasoil et d’essence. Le financement suit : le 24 septembre, la BOAD a accordé 8 milliards de FCFA à la SOTRAKA pour importer environ 20 millions de litres, comme l’a rapporté Financial Afrik.
Ces convois sécurisent Bamako, pas le reste du pays. Le gasoil y est fixé à 940 FCFA le litre depuis le 28 mars 2026, alors qu’il se vendait en mars de 1 250 à 2 500 FCFA dans le centre et le nord, selon Sikafinance et APAnews.
Abidjan n’est pas une échappatoire
Basculer vers le corridor ivoirien ne règle rien à court terme. Il a acheminé 1,47 million de tonnes vers le Mali en 2025, selon ISS Africa, et des citernes y sont attaquées autour de Sikasso depuis octobre 2025. Le risque se déplace plus qu’il ne disparaît. Pour le chargeur comme pour le transporteur, la question n’est donc plus de trouver une route sans risque, mais de gérer celle qui reste ouverte.
Ce qui peut être fait en quelques semaines
Six mesures peuvent être prises sans attendre la fin de la crise.
- Achever le tronçon de Moussala. Le ministre l’a demandé ; c’est au poste frontalier que se joue le débit de tout le corridor sud.
- Réparer d’abord les points noirs côté malien. Les transporteurs ne réclament pas une réhabilitation complète, mais une intervention rapide sur les tronçons les plus abîmés de Bamako-Kéniéba et de Bamako-Kayes.
- Organiser l’attente. Une aire de stationnement aménagée avant le poste, avec un ordre de passage clair, éviterait que la file ne déborde sur la chaussée et protégerait chauffeurs et marchandises.
- Publier les temps d’attente. Les douanes, les forces de sécurité et les conseils de chargeurs disposent de ces chiffres. Les rendre publics chaque jour permettrait aux chargeurs de choisir leur date de départ, et aux transporteurs de fixer un prix juste.
- Écrire le risque dans les contrats. La question n’est plus seulement le prix du voyage, mais qui paie l’attente : jours d’immobilisation du camion, frais de conteneur, stockage. Les fixer avant le départ évite les litiges à l’arrivée.
- Constituer des stocks de sécurité au Mali. Pour les industriels et les mines, quand l’approvisionnement arrive par à-coups, quelques semaines de stock valent mieux qu’un prix d’achat plus bas.
Des données publiques, datées et sourcées
Ce qui frappe dans cette crise, c’est la dispersion de l’information. L’état d’une route se lit tour à tour dans un communiqué ministériel, une dépêche, une note de conseil de chargeurs ou un message de chauffeur, alors que les décisions de transport se prennent chaque jour.
C’est pour cela que GraceRoad publie chaque lundi une météo des corridors : l’état de sept axes au départ de Dakar, Abidjan, Lomé, Cotonou et Conakry, les prix officiels du carburant dans neuf pays de la région, et les événements qui pèsent sur le transport, chaque information datée et sourcée. Elle est gratuite et ouverte à tous : https://graceroad-group.com/meteo-des-corridors
Nous invitons les conseils de chargeurs, les douanes et les transporteurs à y contribuer : un chiffre public vaut mieux que dix rumeurs. Le corridor Dakar-Bamako a déjà traversé des crises. Il sortira de celle-ci plus vite si chacun travaille sur les mêmes faits.
L’auteur
Amara Dramé dirige GRACECORP AMD GROUP, à Dakar. La société organise le transport de marchandises du Sénégal vers le Mali, la Mauritanie, la Guinée, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Togo et le Bénin, vend et livre des produits pétroliers raffinés, et achète des matières premières agricoles pour le compte de ses clients. Titulaire d’un Master of Science in Commodity Trading de l’Université de Genève, il a passé neuf ans chez QPTC dans le financement du commerce international en Afrique subsaharienne. Avec son équipe, il publie chaque lundi la météo des corridors de GraceRoad. https://graceroad-group.com.
Sources (note pour la rédaction, non destinée à publication)
- ISS Africa, 4 juin 2026 : blocus rétabli fin avril 2026, axe Kidira-Kayes, corridor ivoirien (1,47 million de tonnes vers le Mali en 2025), attaques autour de Sikasso.
- AFP, via Connaissance des énergies : blocus annoncé le 3 septembre 2025, convois sous escorte.
- APS et PressAfrik, 1er et 2 octobre 2026 : visite du ministre de l’Intérieur à Moussala, fermeture de la route de Kidira.
- Tambacounda.info, 13 août 2026, et Conseil sénégalais des chargeurs : file d’environ 15 km à Moussala, tronçon non bitumé.
- APS, août 2026 : « Le commerce en perte de vitesse à Kidira ».
- SeneNews, 1er octobre 2026 : pénurie d’essence à Kédougou.
- France 24, 31 janvier 2026, et AFP (Sahel Intelligence) : citernes incendiées entre la frontière sénégalaise et Kayes, au moins 15 chauffeurs tués.
- Jeune Afrique : déclaration du JNIM de novembre 2025 sur les chauffeurs de citernes ; pénurie de camions-citernes, mars 2026.
- leFaso.net, 2026 : objectif d’environ 532 000 tonnes de coton graine pour 2026-2027.
- Bamada et Maliweb, juin 2026 : menace de suspension du SYNACOR sur les axes Bamako-Kayes, Bamako-Kéniéba et Bamako-Kadiolo.
- Malijet, 3 octobre 2026 : 643 citernes à Bamako ; 1 273 citernes et près de 58 millions de litres du 14 au 20 septembre.
- Financial Afrik, 28 septembre 2026 : 8 milliards de FCFA de la BOAD à la SOTRAKA.
- Sikafinance et APAnews, mars 2026 : prix du carburant au Mali.

