Par Pr Abderrahmane Mebtoul, expert international, docteur d’État en management stratégique, ancien président du Conseil national des privatisations et ancien président de l’Association algérienne de développement de l’économie de marché (ADEM)
L’année 2027 pourrait constituer un tournant majeur dans la trajectoire économique de l’Algérie. Le président Abdelmadjid Tebboune a annoncé, devant les opérateurs économiques, une transition vers une économie davantage libéralisée, avec notamment la mise en service effective, dès janvier 2027, d’un guichet unique destiné aux investisseurs. Cette orientation ne signifie toutefois ni un retrait brutal de l’État ni l’abandon de la dimension sociale du modèle algérien. Le chef de l’État a insisté sur le maintien d’un « bouclier social », certains secteurs devant continuer à être régulés afin de protéger le pouvoir d’achat et de prévenir les dérives inflationnistes.
La question centrale est donc celle du modèle économique qui doit accompagner cette inflexion. Depuis plusieurs décennies, je défends pour l’Algérie une stratégie reposant sur trois leviers interdépendants : la privatisation, la démonopolisation et le développement des partenariats public-privé, auxquels s’ajoute l’attraction ciblée des investissements directs étrangers.
L’amélioration du climat des affaires ne saurait, en effet, être réduite à une accumulation de textes juridiques. Elle suppose des réformes structurelles capables de modifier profondément les mécanismes de fonctionnement de l’économie.
La privatisation, un outil et non une fin en soi
La privatisation correspond à la cession totale ou partielle des actifs d’entreprises publiques à des opérateurs privés. Elle peut également prendre la forme d’une ouverture du capital par le marché boursier. Une politique crédible de privatisation suppose cependant un cadre institutionnel clair. Il est indispensable de distinguer les fonctions de l’État propriétaire, de l’État régulateur et des organismes chargés de conduire les opérations.
Une agence autonome, dotée d’une mission temporaire et d’un calendrier précis, pourrait ainsi être chargée de préparer les transactions, d’organiser la sélection des acquéreurs, de superviser les opérations et de contrôler leur bonne exécution. L’expérience internationale montre cependant qu’il n’existe pas de modèle universel de privatisation. Chaque pays doit adapter ses mécanismes à son environnement politique, économique et social. La question du prix des actifs est également fondamentale. Les méthodes d’évaluation patrimoniale, les approches prospectives ou encore la valorisation du goodwill donnent parfois des résultats très différents selon les hypothèses retenues.
La privatisation n’est donc pas seulement une question de vendeurs, mais également d’acheteurs. La valeur réelle d’un actif dépend de la capacité du marché à absorber l’opération et des perspectives de rentabilité offertes aux investisseurs. Il ne s’agit pas, pour autant, de considérer les entreprises publiques comme intrinsèquement inefficaces. Certaines peuvent parfaitement fonctionner dans un environnement concurrentiel.
Le véritable problème réside davantage dans l’absence de discipline économique lorsque certaines entreprises publiques accumulent durablement des déficits, lesquels finissent par fragiliser les banques qui les financent.
Démonopoliser pour recréer la concurrence
Le deuxième pilier est la démonopolisation. Elle consiste à permettre à de nouvelles entreprises privées, nationales ou étrangères, d’opérer aux côtés du secteur public. L’objectif n’est pas de supprimer celui-ci mais de rétablir une véritable concurrence. Qu’il soit public ou privé, un monopole tend en effet à réduire les incitations à l’efficacité, à la productivité et à l’innovation. Dans un système insuffisamment concurrentiel, les prix peuvent être administrés, les effectifs surdimensionnés et les mécanismes de rémunération déconnectés de la performance.
Ces déséquilibres peuvent être temporairement compensés par les recettes des hydrocarbures, mais ils réduisent à long terme la compétitivité de l’économie. La démonopolisation doit ainsi aller de pair avec une amélioration profonde de l’environnement des affaires : simplification des procédures administratives, réduction des délais de création des entreprises, amélioration de l’accès au foncier, modernisation du système bancaire, protection du droit de propriété, efficacité de la justice commerciale et amélioration des mécanismes de financement. L’investissement national comme étranger dépend de la lisibilité de cet environnement.
Sans sécurité juridique, sans cadastre fiable, sans transparence et sans règles stables, l’attractivité économique restera limitée, quelles que soient les incitations financières mises en place.
Le partenariat public-privé comme troisième pilier
Le troisième axe est celui des partenariats public-privé, ou PPP. Ils ne doivent pas être confondus avec une privatisation. Dans une privatisation, l’État cède tout ou partie d’une entreprise ou d’un actif au secteur privé. Dans un PPP, il demeure partie prenante du projet et conserve généralement une responsabilité directe dans la fourniture du service public. Les PPP peuvent prendre plusieurs formes : sociétés d’économie mixte, joint-ventures, contrats de conseil pour la valorisation d’actifs publics ou encore mécanismes de financement privé d’infrastructures.
Dans leur forme la plus élaborée, les contrats de partenariat peuvent confier à une entreprise privée la conception, le financement, la construction, l’entretien et parfois l’exploitation d’une infrastructure sur une période allant de dix à trente-cinq ans, voire davantage.
L’enjeu central réside alors dans le partage des risques. Le partenaire privé peut prendre en charge les risques de construction et de performance, tandis que la puissance publique conserve certaines responsabilités économiques ou sociales. Utilisés correctement, les PPP peuvent accélérer la modernisation des infrastructures et permettre une meilleure maîtrise des coûts. Mais leur réussite dépend directement de la qualité de la gouvernance, de la transparence des contrats et de la capacité de l’État à en contrôler l’exécution.
Vers une économie de marché à finalité sociale
Le tournant annoncé pour 2027 ne doit donc pas être interprété comme un simple passage mécanique d’une économie administrée vers un libéralisme intégral. L’enjeu est plutôt de construire une économie de marché concurrentielle à finalité sociale. Privatisation, démonopolisation et partenariats public-privé peuvent être conduits simultanément, mais ils doivent s’inscrire dans une stratégie globale. Le libéralisme économique ne signifie ni bradage du patrimoine public ni disparition de l’État. Au contraire, l’État doit renforcer son rôle de régulateur afin de concilier efficacité économique, compétitivité des entreprises et cohésion sociale.
La levée des contraintes bureaucratiques, la réforme du foncier, la modernisation des banques, l’intégration progressive de la sphère informelle, la clarification de la fiscalité applicable à l’investissement ainsi que la garantie du droit de propriété constituent autant de conditions indispensables.
Mon expérience à la tête du Conseil national des privatisations entre 1996 et 1999, ainsi que les enseignements tirés de nombreux pays ayant conduit des transitions économiques, m’amènent à une conclusion essentielle : aucune réforme économique profonde ne peut réussir sans forces sociales capables de l’accompagner. L’économie et le politique demeurent intimement liés. Les transformations engagées ou annoncées en Algérie devront donc trouver leur traduction dans des réformes institutionnelles durables.
À l’horizon 2030, la question ne sera pas uniquement de savoir si l’Algérie aura libéralisé son économie, mais si elle aura réussi à construire un modèle concurrentiel capable de produire de la croissance, de l’investissement et de l’emploi tout en préservant les équilibres sociaux.
C’est à cette condition que 2027 pourra véritablement devenir le grand virage économique annoncé.

