Par Nassrallah Belkhayate, depuis Astana
Astana, capitale du Kazakhstan, au cœur de l’Asie centrale. Pour un lecteur africain, cette région reste parfois lointaine. Elle rassemble cinq anciennes républiques soviétiques — Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizstan, Tadjikistan et Turkménistan — prises entre la Russie au nord, la Chine à l’est, la mer Caspienne à l’ouest et, plus au sud, l’Afghanistan et l’Iran. Le Kazakhstan en est le géant territorial : un immense pays continental, riche en pétrole, gaz, uranium et minerais, situé sur plusieurs routes reliant la Chine, la Russie, l’Europe et la mer Caspienne.
À quelque 3 000 kilomètres plus au sud-ouest se trouve Oman, sultanat de la péninsule Arabique et membre du Conseil de coopération du Golfe aux côtés de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Qatar, du Koweït et de Bahreïn. Sa capitale, Mascate, regarde vers la mer d’Arabie et l’océan Indien. Oman se trouve donc à la jonction du Golfe, de l’Asie du Sud et des routes maritimes conduisant vers l’Afrique orientale. Historiquement, le sultanat entretient d’ailleurs des liens particulièrement anciens avec cette partie du continent, notamment avec Zanzibar.
C’est entre ces deux géographies que quelque chose commence à se mettre en place.
Les 5 et 6 octobre 2026, le Sultan Haitham bin Tarik d’Oman effectuait à Astana la première visite d’État d’un souverain omanais au Kazakhstan. Le lendemain, 7 octobre, le Palais de la Paix et de la Réconciliation de la capitale kazakhe accueillait la XXIVe réunion du Secrétariat du Congrès des dirigeants des religions mondiales et traditionnelles.
D’un côté : banques, fonds souverains, investissements, infrastructures et corridors commerciaux. De l’autre : religions, intelligence artificielle, climat, éthique et paix. À première vue, deux agendas. En réalité, deux dimensions d’une même stratégie : faire d’Astana une plateforme où se rencontrent capitaux, États, civilisations et nouvelles normes du monde multipolaire.
Deux dirigeants, deux stratégies de diversification
Cette dynamique porte d’abord la marque de deux dirigeants. À Astana, Kassym-Jomart Tokaïev, président du Kazakhstan depuis 2019, est un diplomate de carrière. Ancien ministre des Affaires étrangères, ancien Premier ministre, ancien président du Sénat et ex-directeur général de l’Office des Nations unies à Genève, il a progressivement fait de la diplomatie multivectorielle l’une des marques de son pouvoir : maintenir les relations avec la Russie, approfondir les liens avec la Chine, continuer à traiter avec l’Europe et les États-Unis, tout en ouvrant davantage le Kazakhstan vers les puissances du Golfe, la Turquie et l’Asie.
À Mascate, Haitham bin Tarik, Sultan d’Oman depuis 2020 après le décès du Sultan Qaboos, poursuit lui aussi une politique de diversification. Son projet économique, articulé notamment autour d’Oman Vision 2040, vise à réduire la dépendance du pays aux hydrocarbures en développant la logistique, l’industrie, les investissements, les technologies, le tourisme et les services financiers. Sur le plan diplomatique, Oman cultive depuis longtemps une position singulière : proche de ses voisins arabes tout en maintenant des canaux avec l’Iran, l’Occident et l’Asie.
Autrement dit, Tokaïev et Haitham partagent une même contrainte : ne pas dépendre d’un seul axe économique ou géopolitique.
La visite omanaise change d’échelle
La visite du Sultan Haitham n’a pas produit une simple déclaration d’intention. Les deux gouvernements ont conclu un ensemble d’accords couvrant notamment la protection des investissements, les transports aériens, la finance, l’investissement et la coopération économique.
L’un des projets les plus visibles est la mise en place d’une structure commune d’investissement associant Samruk-Kazyna, le puissant fonds souverain kazakh, et l’Oman Investment Authority, bras financier de l’État omanais.
Mais le véritable changement de dimension apparaît dans la finance institutionnelle.
Le Sultanat doit rejoindre la Banque eurasienne de développement et accueillir une présence de cette institution sur son territoire. Le Golfe entre ainsi plus directement dans une architecture financière historiquement tournée vers l’Eurasie, tandis que le Kazakhstan se rapproche d’un État ouvert sur l’océan Indien.
La Banque eurasienne de développement est une institution multilatérale destinée à financer l’intégration économique et les projets de développement dans son espace d’intervention. L’arrivée d’Oman crée donc un pont institutionnel inédit entre une banque historiquement tournée vers l’Eurasie et un État directement ouvert sur l’océan Indien.
Pour le Kazakhstan, l’intérêt est évident : rapprocher son économie continentale des places financières du Golfe. Pour Oman, c’est l’occasion d’accéder plus directement aux projets, ressources naturelles et infrastructures d’Asie centrale. Cette relation possède également une dimension de marché. Les deux pays veulent approfondir les connexions entre leurs institutions financières, tandis que l’Astana International Financial Centre cherche depuis plusieurs années à se positionner comme une plateforme internationale.
Le mouvement est donc plus large que le commerce : il s’agit désormais de faire circuler les capitaux qui financent le commerce, les infrastructures et les investissements.
Le Kazakhstan est le pays le plus vaste d’Asie centrale. Il se trouve au milieu des grands axes terrestres eurasiatiques, entre Chine, Russie, Caucase et Europe. Mais il ne dispose pas d’un accès direct aux océans. Oman se trouve dans la situation presque inverse. Le sultanat possède une façade maritime exceptionnelle sur le golfe d’Oman et la mer d’Arabie, ouverte sur l’océan Indien. Ses ports, notamment Sohar, Duqm et Salalah, peuvent servir de relais vers l’Inde, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique de l’Est.
L’un possède donc la profondeur continentale. L’autre, l’ouverture maritime.
C’est dans cette complémentarité que se dessine ce que l’on pourrait appeler — sans qu’il s’agisse à ce stade d’une appellation officielle — le corridor financier Astana-Mascate.
Astana peut devenir une porte d’entrée financière vers les économies d’Asie centrale et certains marchés eurasiatiques. Mascate peut servir d’interface avec les capitaux du Golfe et les routes maritimes de l’océan Indien.
L’enjeu n’est évidemment pas de créer demain un nouveau Wall Street.
Il est plus concret : construire une chaîne permettant à un investisseur, un fonds souverain, une banque ou une entreprise d’articuler plus facilement capital du Golfe, projets d’Asie centrale, infrastructures logistiques et marchés extérieurs.
Le 7 octobre ajoute une autre dimension
C’est précisément ce qui rend la séquence du 7 octobre intéressante. À peine la visite omanaise achevée, Astana accueillait la XXIVe réunion du Secrétariat du Congrès des dirigeants des religions mondiales et traditionnelles.
Plus de trente représentants de traditions religieuses, d’organisations internationales et d’institutions publiques venus d’une vingtaine de pays y ont participé. Deux textes ont notamment été adoptés : l’un sur le rôle des religions face au changement climatique, l’autre constituant un code éthique pour l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la sphère religieuse. Les travaux ont également porté sur une Charte des droits de l’enfant atteint d’une maladie incurable.
Le Kazakhstan cherche ainsi à donner à ce rendez-vous une fonction qui dépasse le dialogue religieux traditionnel.
Astana veut également se présenter comme un lieu où peuvent être discutées certaines normes émergentes touchant à l’IA, au climat, à la coexistence et à la gouvernance internationale.
Certains responsables parlent à ce propos de « diplomatie spirituelle » : non pas pour remplacer la diplomatie classique, mais pour maintenir des espaces de dialogue dans un monde marqué par les conflits et la fragmentation.
Le Kazakhstan travaille ainsi sur deux infrastructures. L’infrastructure matérielle : corridors, banques, fonds, investissements, marchés et logistique. L’infrastructure immatérielle : confiance, dialogue, normes, éthique et paix.

