Gaston KelmanChaque fois que je dis que tout va bien pour les Noirs en France, je me fais flinguer par les Noirs qui réclament un Noir à la télé, un Noir à l’Assemblée.

 

Gaston Kelman n’est plus à présenter dans l’univers médiatique et culturel franco-africain. Dans cet entretien, le célèbre essayiste  franco-camerounais revient sur la condition de l’homme noir en France et redéfinit au passage, les concepts usités de “panafricanisme” et de  “diaspora”. 


Dans votre célèbre essai «Je suis noir et je n’aime pas le manioc » paru il y a quelques années, vous fustigez les stéréotypes et les préjugés liés aux origines et aux couleurs. Peut-on dire aujourd’hui que la France de 2016 accepte enfin le fait que vous soyez originaire du Cameroun et amateur de Mozart ?


Si vous lisez mon dernier livre intitulé “LA France PAYS DE RACE BLANCHE … VRAIMENT ? (1)” vous aurez la réponse. Les choses sont toujours très complexes dans ce genre de situation. En fait, le problème du Noir en France et dans bien d’autres circonstances, c’est lui-même. Le Noir autant que tous les autres groupes, ont leur place dans ce pays qui est sans conteste le moins raciste de l’Occident. Pour illustrer cela, prenons le mariage mixte. Toutes les sociétés ségrégationnistes rejettent ce type d’union de toute leur énergie, autant les racistes – USA, Békés, Afrique du Sud – que les société à castes – Mali, Inde… -.

En France, vous épousez qui vous voulez, vous habitez où vous voulez. Mais le Noir est perclus de complexe et ne vit que s’il est plaint. Chaque fois que je dis que tout va bien pour les Noirs en France, je me fais flinguer par les Noirs qui réclament un Noir à la télé, un Noir à l’Assemblée. Ils vous brandissent avec une inattendue et immonde délectation, un neveu diplômé qui est au chômage… Moi je suis heureux de cette jeunesse sans complexe que l’on trouve partout, professeur, médecins, juristes, ingénieurs… Ils ont fait comme tout le monde. Ils ont été à l’école. On n’allait quand même pas s’attendre à ce que leurs pères analphabètes soient promus prof de fac !

Et c’est là que le Blanc lui aussi entre en jeu. La France est le pays du privilège inné : problème social et non racial. Un enfant de Neuilly est supposé de toute éternité être meilleur que celui de Barbès. Ceux qui tiennent les rênes du pays sont de Neuilly et veillent à ne pas être envahis par les sans culottes de Montreuil. Rappelez-vous quand même ! TOUTES LES IMMIGRATIONS françaises ont été subalternes : les provinciaux (bretonnes et auvergnats) qui venaient à Paris étaient subalternes ; les Italiens, Portugais, Espagnols, Polonais, tous subalternes. Etaient-ce des Noirs ? Etait-ce du racisme ! Non, tout simplement la protection des privilèges de Français. Les Arabes et les Noirs sont les derniers. Avez-vous jamais entendu les Arabes demander un Arabe au gouvernement, à la télé ou à l’’Assemblée ? Ils y entrent par le mérite, c’est tout et Rachida Dati est le maire de l’Arrondissement le plus emblématique, le plus symbolique de la France. Je ne parle même pas des Asiatiques, Jaunes ou rouges. Pourquoi les Noirs sont-ils toujours en train de solliciter, de mendier, de revendiquer des faveurs, alors même que tout marche TRES bien pour eux en France ! Le résultat le voici : dans l’inconscient collectif, il est bon dernier, il est toujours l’amuseur. Quand dans la réalité le personnage des Intouchables est Arabe, dans la fiction, on le remplace par un Noir, l’amuseur patenté. L’Arabe ne mérite plus cette place. Et les Noirs EXULTENT. Et inattenduemment le film est plébiscité. Et tout aussi inattenduemment, le gentil Sy (2) devient l’homme préféré des Français, le gentil. Vraiment qu’est-ce qu’il a fait pour cette cooptation ? Ses rôles, sa filmographie ? Au passage, les intellectuels et les spécialistes américains ont trouvé que Intouchables était un film extrêmement raciste.

 


-Comment le penseur que vous êtes appréhende-t-il la montée des extrêmes droites dans les sociétés  Occidentales et l’ascension de leaders politiques comme Donald Trump ?


 

C’est préoccupant en effet. Mais je ne suis pas payé pour avoir des inquiétudes veines. Alors, je réfléchis. C’est préoccupant mais pas dans le sens où vous l’attendriez, pas pour ceux auxquels vous penseriez ! Il y a comme la montée d’une grosse angoisse en Occident. L’hégémonie, la gouvernance de la pensée universelle lui échappe. Le vaisseau comme l’avait prédit Césaire, craque de toute part. la Chine enfle. L’Afrique, autre prophétie de Senghor cette fois, est en embuscade comme un cœur de réserve. L’Occident gesticule devient violent dans la pensée et dans l’action. Mais justement, cela ne pourra plus durer. Les continents se rapprochent. Le monde est voué au métissage. Il y aura bientôt plus de Jaunes et de Noirs que de Blancs en Occident. Les USA ne sont plus à majorité blanche. Non seulement les gesticulations extrémistes de l’Occident sont inutiles, mais elles seront inefficientes à très court terme. Comment feront les Trump et consorts quand les races n’auront VRAIMENT plus de sens dans la définition des continent et des cultures ?


La diaspora africaine dans le monde qui transfère l’équivalent de 65 milliards de dollars vers le continent a-t-elle pour vocation de prendre racine et de s’assimiler dans les pays d’accueil ou doit-elle préparer le retour au bercail ?


Il n’y a pas de diaspora africaine. Il y a des immigrés. Le malheur de l’Afrique c’est que son intelligentsia n’est pas créative. Elle utilise les concepts qui ne correspondent nullement aux situations sur lesquelles elle les plaque. Moi je suis un immigré. Ce serait long à expliquer ici comment se construit une diaspora. Mais au départ, les membres qui construiront une diaspora sont chassés de leur pays par un péril externe au groupe, calamité, envahisseur… Les Africains vont vers la terre promise pour être meilleurs que ceux qui restent ! La diaspora garde de forts liens culturels avec ses origines. La langue, la religion, les traditions. Il n’y pas de diaspora continentale. Toute diaspora est nationale et les nations en Afrique sont inachevées, pas de langue, pas de monnaie… La diaspora est fière de ses origines. Si vous voulez entendre dire du mal d’un pays africain, tendez le micro à un de ses ressortissants sur les trottoirs de Paris ou de Londres : tous les dirigeants sont des dictateurs, tout y est mauvais… Il oublie que lui-même en est le produit. Nos immigrés se pensent globalement meilleurs que ceux des pays, du seul fait qu’ils sont sur des territoires, que TOUS les Africains pensent supérieurs aux leurs. Et quand un membre de la supposée diaspora veut rentrer, il N’EST PAS ACCUEILLI. Lionel Zinsou, l’un des hommes les plus brillants de la planète, l’un des hommes qui ont la vision la plus belle, la plus optimiste, la plus objective de l’Afrique, il a perdu les élections présidentielles au Bénin, essentiellement parce qu’on le suspectait d’être l’homme des Blancs.

Alors, l’argent des immigrés, c’est comme l’or de Karibi, en pire. C’est essentiellement une façon de montrer qu’on a réussi. Qui envoie l’argent ! Essentiellement le smicard malien qui prive ses enfants du minimum, souvent pour épater la galerie au pays. Je me souviens de cet enfant qui me disait que son père aimait ses cousins plus que lui et ses frères. « Il dit toujours, je dois envoyer l’argent à mon frère pour ses enfants ».

Oui, les immigrés africains vont s’installer dans les pays d’accueil comme toutes les migrations. Avec le temps, un processus de construction de la diaspora se mettra peut-être en place, dans quelques générations, quand il y aura des nations en Afrique et quand les migrants en seront fiers. Mais vraiment, ce processus est-il bien nécessaire si c’est pour envoyer l’argent en Afrique ? En a-t-elle vraiment besoin ? Ne suffit-il pas de bien gérer l’existant !

 


-L’Afrique est qualifiée depuis le milieu des années 2000 d’économie émergente.  Et pourtant le phénomène d’immigration des jeunes  n’a pas faibli. Comment expliquez-vous la persistance de ce flux ?


Je dis qu’ici comme ailleurs, l’Afrique s’enferme dans des concepts venus d’ailleurs. C’est incroyable ! C’est quoi l’émergence? On ne parle plus de pays en voie de développement. Quelle est la différence ? Et où en sommes–nous des objectifs du millénaire ? J’entends souvent les Occidentaux parler d’émergence pour les pays d’Asie. Je ne les ai jamais entendu s’en prévaloir. Et où classez-vous la Grèce ou le Portugal ?

L’immigration africaine est plus idéologique que matérielle ou humanitaire. Combien d’enfants de ministres, de professeurs d’université étudient dans les établissements africains ? Ils envoient leurs enfants faire de la sociologie ou du droit en Occident parce que c’est comme un parcours initiatique. Tout Africain n’est accompli que quand il a foulé le sol occidental. Les enfants des ministres, des professeurs et des hauts cadres viennent en Occident. Le petit peuple se dit que si les élites le font, alors c’est bien. Ils meurent en mer, souvent après avoir dépensé plus d’argent qu’il n’en faudrait à un Chinois ou à un Mauritanien pour ouvrir une échoppe à Brazzaville et à Libreville, et faire fortune.

Il faut que je vous fasse un aveu. Je suis le laboratoire de mes réflexions. Je me demande tous les jours quelles sont les réelles motivations qui m’ont fait venir en France ! M’installer après mes études ! Changer de nationalité !

 


 Le panafricanisme reste un sujet majeur dans le débat afro-africain. Et pourtant l’on a vu et l’on voit l’émergence de certains concepts forts comme l’ivoirité et la gabonité. Y-a-t-il un nationalisme, voire des extrêmes droites africaines ?


Panafricanisme, comme diaspora, un autre concept venu d’ailleurs et plaqué sur une Afrique qui a d’autres réalités et d’autres impératifs. Le Panafricanisme est venu des USA, d’un peuple de Noirs en quête de terre-mère, de mythologie. Il se trouve qu’ils souffraient d’un double handicap. Ils ne pouvaient se prévaloir d’un pays, d’une origine précise, alors ils parlaient d’Afrique. Ensuite, en parfaits Occidentaux, ils percevaient l’Afrique comme un village et non comme un continent très diversifié. On souffre encore des tentatives de leur implantation sur le continent dont les habitants étaient pour eux des indigènes à coloniser, comme les voyaient tout Occidental.

Seulement, ils ont fait école. Les Africains depuis Nkrumah, on saisi ce rêve et au mépris de toute logique, ont pensé en faire une réalité. Les nations africaines sont inachevées. Les tribus sont encore triomphantes. On se reconnaît plus bassa que Camerounais. Mais les choses avancent. Alors, comment réussir une entité supra nationale quand les nations sont inexistantes. Cela aurait été possible si avant les indépendances, les nationalistes et les résistants africains avaient balayé les frontières précoloniales et coloniales et s’étaient entendus sur l’unité africaine, fédérale, confédérale ou sous toute autre forme. Ils se sont battus pour des nations et non pour l’Afrique.

Je disais plus haut que nous sommes plus dans la tribu que dans la nation. Et même ce que vous prenez pour des nationalismes est plus basé sur fond de tribalisme abscons, inepte, obtus… C’est quoi l’ivoirité, ce n’est pas le rejet de l’étranger, mais de celui dont on a décidé qu’il en est un. A partir de combien de générations les « tribus » venues d’ailleurs deviennent-elles membres de la nation !

 


Avec le recul, quel jugement porterez-vous sur l’Afrique indépendante et le bilan des réalistes (Houpheit Boigny, Senghors) par rapport aux révolutionnaires (Lumumba, Sékou Touré et Thomas Sankara) ?


Vous voyez beaucoup de différence vous ! Vous avez vu ce que l’on a eu après Sankara, si vous trouvez pire comme haineux et même suppôt de l’impérialisme, faites-moi signe. La libération d’un peuple est certes affaire d’homme, mais aussi et surtout d’histoire, de temps. Tous les peuples africains passeront par un processus d’aliénation et de désaliénation. Maintenant, nous sommes dans le gouffre de l’auto aliénation. Après le départ du maître, on veut lui ressembler. On accepte sa supériorité alors qu’il n’est même plus là pour l’imposer. Comment pouvez-vous imaginer qu’on continue à se désigner par Crevettes (Cameroun) parce que les Portugais qui passaient par là en ont décidé ainsi ? La première chose d’un peuple réellement libre, c’est le changement de nom, comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’ont fait. Connaissez-vous un peuple d’Asie où on apprend à l’école, lieu de construction des identités et des cultures, avec une langue étrangère, et qui plus est, coloniale ? ce n’est plus le Blanc qui l’impose aujourd’hui, c’est l’intellectuel africain qui ne sais pas encore qu’il doit sortir de cette dépendance de la pensée, cent fois plus forte que les fers de la servitude physique. Bon il y a de légères différences qui ne doivent pas grand-chose aux nationalistes de la première heure, mais plutôt à l’histoire des pays et à leur régionalité. Il y a certainement plus d’élévation chez les Anglophones et en Afrique de l’Ouest que chez les bougres de la forêt équatoriale. On pourra faire une interview ou un article spécial sur les effets de la forêt dans le développement des peuples…

 


La littérature négro-africaine qui s’est nourrie des réalités de la colonisation et des désillusions de l’indépendance s’est-elle faite finalement une place dans la France multiraciale et multiculturelle où vous vivez ?


On ne devrait pas parler de la littérature négro africaine en France. La littérature et les arts en général, c’est avant tout, le miroir que le peuple passe sur son propre chemin. Il est donc impossible que la littérature camerounaise ou sénégalaise soit organisée à partir de la Rive Gauche. Certains la nomment migritude. Pourquoi pas ! On peut par contre dire que comme dans tous les domaines, n’en déplaise aux Noirs misérabilistes, les négro Africains trouvent leur place dans le monde littéraire de leur pays (d’accueil).


Etes-vous de ceux qui se sont réjouis de la nomination d’Alain Mabanckou au collège de France ? Quel regard portez-vous sur l’œuvre de cet écrivain ?


Bien sûr que j’ai été extrêmement heureux pour Alain. Il a atteint le sommet de son art et de la reconnaissance des pairs ! Bravo

 


 Quel est le sujet du prochain livre de Gaston Kelman ?


 

Il est derrière moi. Je vous en ai parlé au début de cet entretien. J’ai un projet sur l’Afrique qui épouse les contours de certaines idées que j’ai ébauchées ici.

 


Notes et videos

1-Une video à  propos du dernier livre de Gaston Kelman

 

 

2- L’acteur Oumar Sy dans une célèbre séquence des “Intouchables”. Amuseur patenté?    Le film est inspiré de la vie de Philippe Pozzo di Borgho, tétraplégique depuis 1993, et de sa relation avec Abdel Yasmin Sellou, son aide à domicile dont le rôle est joué par Oumar Sy. Gaston Kelman dit à propos dans notre entretien: “Quand dans la réalité le personnage des Intouchables est Arabe, dans la fiction, on le remplace par un Noir, l’amuseur patenté. L’Arabe ne mérite plus cette place. Et les Noirs EXULTENT…”

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