À quelques semaines de l’ouverture des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) de Dakar 2026, premier rendez-vous olympique organisé sur le continent africain, Stéphane Tiki, vice-président chargé du développement du Groupement du Patronat Francophone (GPF), et président de Chaba Consulting Group et de PowerHouse, plaide pour un changement de paradigme dans les relations économiques entre l’Afrique et ses partenaires internationaux. Convaincu que le sport et la culture constituent de véritables leviers de croissance, d’investissement et de création d’emplois, il appelle à dépasser la logique traditionnelle d’aide au développement au profit de partenariats fondés sur le co-investissement et les intérêts réciproques.
Dans cet entretien accordé à Financial Afrik, il revient sur les opportunités économiques offertes par Dakar 2026, le rôle stratégique de la diaspora, le potentiel de la francophonie économique et la nécessité de bâtir de nouveaux ponts entre l’Afrique et l’Europe. Il dévoile également les ambitions de la prochaine édition de « Bâtir des ponts », placée sous le thème « La puissance d’agir : donner aux priorités africaines les moyens de changer d’échelle ».
Dakar accueillera, du 31 octobre au 13 novembre 2026, les Jeux olympiques de la jeunesse, une première pour le continent africain. Au-delà de la dimension sportive, que peut représenter cet événement pour l’image du Sénégal et, plus largement, pour le positionnement économique et international de l’Afrique ?
Cet événement sera historique pour tout le continent africain : ce sera la première fois qu’il y aura la marque Jeux olympiques sur le continent africain. Nous avons envie de transmettre que le sport et la culture ne sont plus de simples hobbies, ce sont des business et ils permettent d’œuvrer au développement économique d’un pays, notamment avec la construction des routes et des infrastructures. Ces JOJ témoignent de l’attractivité du Sénégal et de l’Afrique.
Nous ne voulons plus de gens qui souhaitent aider l’Afrique ; nous souhaitons des gens qui viennent pour gagner en Afrique, et l’Afrique doit aussi gagner. L’Afrique est un territoire d’opportunités.
Vous défendez régulièrement l’idée que le sport et la culture peuvent constituer de véritables moteurs de développement. Quel modèle économique faudrait-il construire en Afrique pour mieux convertir son immense capital sportif et culturel en emplois, entreprises, investissements et création de valeur ?
Aujourd’hui, au Maroc, avec la CAN et l’organisation de la Coupe du monde, on voit la qualité des infrastructures, la qualité des routes et la qualité des transports. Pour relier Rabat à Tanger, vous pouvez le faire en avion, en train et en voiture. Le sport a des valeurs comme l’entreprise, le travail, l’effort, la discipline, le collectif, et aujourd’hui le sport a la capacité de créer de l’emploi et d’investir, notamment dans les infrastructures.
La formation est aussi essentielle : nous devons former la jeunesse pour avoir le prochain Samuel Eto’o et le prochain Didier Drogba.
La diaspora africaine représente un important réservoir de compétences, de capitaux et de réseaux. Comment passer d’une diaspora essentiellement perçue à travers les transferts d’argent vers les familles à une diaspora davantage impliquée dans l’investissement productif et le développement des entreprises africaines ?
Un chiffre clé : 124,2 milliards de dollars reçus par l’Afrique en 2025 selon le FIDA. Ça dépasse l’aide publique au développement mondiale. Mais seuls 10 à 15 % de ces flux financent des projets productifs. Il faut que l’Afrique prenne conscience que c’est un territoire d’opportunités et qu’il est rentable d’investir en Afrique dans ses domaines clés : agriculture, énergie, santé, numérique, culture et sport. Nous ne voulons plus de ceux qui souhaitent aider l’Afrique ; nous souhaitons que les gens viennent gagner en Afrique et qu’ils comprennent que l’Afrique doit aussi gagner. C’est ce gagnant-gagnant que nous souhaitons aujourd’hui.
Vous parlez souvent de la nécessité de « bâtir des ponts » entre l’Europe et l’Afrique. Dans un contexte où les relations entre les deux continents connaissent de profondes transformations, sur quelles bases faut-il désormais construire ce nouveau partenariat ?
On arrête de parler d’aide au développement. On parle de co-investissement. Nous devons sortir d’une relation émotionnelle à une relation rationnelle basée sur la compétitivité et sur le gagnant-gagnant. Nous devons bâtir des ponts.
Bâtir des ponts, c’est faire plus que dialoguer : c’est relier durablement des mondes qui trop souvent s’ignorent ou se méconnaissent. Dans un monde en recomposition, l’Afrique et l’Europe font face à des défis complémentaires et à des opportunités partagées : jeunesse et innovation d’un côté, capital et expertise de l’autre ; besoins d’ancrage local et impératifs de souveraineté collective. Nous devons créer les conditions de coopérations concrètes, équilibrées et durables.
Bâtir des ponts, c’est aussi rassembler celles et ceux qui veulent transformer les synergies potentielles entre l’Afrique, sa diaspora, la France et l’Europe en alliances tangibles autour du capital, de la compétence, de la créativité et de la confiance.
Entre l’Europe et l’Afrique, les idées, les projets et les ambitions existent. Ce qui manque, ce sont les connexions, le réseau et les ponts entre acteurs, entre écosystèmes, entre visions. Bâtir des ponts, c’est refuser le cloisonnement pour proposer un nouvel espace de dialogue, d’action et de transformation au cœur de la relation Europe-Afrique.
Vous êtes très engagé au sein du Groupement du Patronat Francophone. Dans un contexte de recomposition des relations économiques internationales, quelle place la francophonie économique peut-elle réellement occuper, notamment dans le renforcement des échanges, des investissements et des partenariats entre entreprises africaines et européennes ?
Nous croyons en la francophonie et particulièrement à la francophonie économique.
L’OIF représente 15 % de la population mondiale, 16 % du revenu national brut mondial et 20 % des échanges mondiaux de marchandises.
La francophonie économique est au cœur des enjeux. Le Groupement du patronat francophone est le 1er réseau d’affaires francophone au monde, avec un million de PME ; il existe depuis 1987, avec une seule ambition : connecter l’offre et la demande en faisant de la francophonie économique un levier d’affaires. Nous avons la capacité d’implanter des PME du Nord vers le Sud, mais aussi des PME du Sud vers le Sud et enfin du Sud vers le Nord.
Nous croyons à la zone économique de libre-échange qui va permettre la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux. Ça va permettre de développer les relations Sud-Sud et le commerce intra-africain.
Vous êtes également à l’initiative de PowerHouse, qui ambitionne de réunir décideurs, entrepreneurs et personnalités d’influence autour des grandes transformations du continent. Que préparez-vous pour la prochaine édition de PowerHouse, et quelle nouvelle dimension souhaitez-vous donner à ce rendez-vous ?
PowerHouse est une initiative visant à créer des ponts solides entre l’Europe et l’Afrique. Ce projet réunit des leaders et des talents de divers secteurs : business, sport, économie, culture, diplomatie. Nous célébrons les réussites de tous les bâtisseurs de ponts entre l’Europe et l’Afrique tout en inspirant de nouvelles collaborations et en soutenant des projets à fort impact.
Notre mission est de bâtir des ponts qui renforcent les échanges entre les continents européen et africain et d’encourager des synergies stratégiques et durables.
La thématique de cette nouvelle édition de Bâtir des ponts est : « La puissance d’agir : donner aux priorités africaines les moyens de changer d’échelle ».
La première édition de Bâtir des ponts a placé au cœur du forum la nécessité de créer davantage de passerelles entre les acteurs, les secteurs et les territoires, entre le continent, ses diasporas et ses partenaires. En 2026, le forum poursuit cette ambition avec une question centrale : comment donner aux priorités africaines les moyens de changer d’échelle ? Les besoins sont connus et les initiatives nombreuses. L’enjeu est désormais de réunir les conditions de leur déploiement : des capitaux mieux orientés et plus patients, des infrastructures à la hauteur des besoins, des technologies maîtrisées, des compétences adaptées et des partenariats capables d’accélérer l’exécution.
Bâtir des ponts 2026 abordera cette question en trois temps. D’abord, en interrogeant les conditions financières, économiques et diplomatiques de l’investissement. Ensuite, à travers quatre terrains où se jouent des transformations majeures du continent : l’énergie, l’agriculture, le numérique et les compétences. Enfin, en donnant toute leur place à la culture, au sport et à la création dans la construction et la projection des futurs africains.
Cette orientation fait écho aux réflexions engagées par Finance Africa We Want, porté par Je m’engage pour l’Afrique, sur la manière dont les ressources peuvent être davantage orientées vers les infrastructures, le capital humain et les secteurs productifs. Elle les inscrit dans une réflexion plus large sur les conditions économiques, technologiques et humaines de la transformation.
Tout au long de la journée, quatre enjeux traverseront les échanges : le financement pour permettre le passage à l’échelle ; l’innovation pour renouveler les solutions et les modèles ; la transition environnementale, pour inscrire ces transformations dans la durée ; et l’inclusion pour s’assurer qu’elles créent des opportunités pour les femmes, les jeunes et les territoires.

