Comment transformer la solidité du secteur financier africain en financements pour l’économie réelle ? Cette question sera au cœur de la sixième édition de l’Africa Financial Summit (AFIS), qui réunira à Luanda plus de 1 500 dirigeants et régulateurs, dont 18 gouverneurs de banques centrales, selon ses organisateurs. Dans cet entretien accordé à Financial Afrik, Hicham Al Morabet, directeur de l’AFIS, détaille les ambitions du sommet : lever les obstacles à l’investissement, rapprocher les marchés et faire émerger des coopérations durables.
Financial Afrik : L’AFIS s’est imposé comme l’un des grands rendez-vous de l’industrie financière africaine. Quelle ambition portez-vous pour cette nouvelle édition et qu’est-ce qui distinguera AFIS 2026 des précédentes ?
Hicham Al Morabet : L’ambition portée conjointement par Jeune Afrique Media Group et l’International Finance Corporation (IFC), membre du Groupe de la Banque mondiale et co-hôte de l’AFIS, est de faire du sommet un lieu où l’on décide autant qu’on débat. Le secteur financier africain a gagné en solidité et en visibilité. L’enjeu est désormais qu’il contribue davantage à la transformation des économies du continent.
Cette sixième édition réunira à Luanda plus de 1 500 dirigeants et régulateurs africains et internationaux. Mais c’est son exigence qui la distinguera : que chacun reparte avec des problèmes mieux définis, des solutions plus concrètes et des coopérations qui se prolongent au-delà de l’événement. La présence de 18 gouverneurs de banques centrales donnera également aux échanges un ancrage institutionnel que peu de rendez-vous du continent peuvent offrir.
De l’intelligence artificielle aux stablecoins, en passant par les PME, l’assurance et les marchés de capitaux, le programme couvre un large éventail de sujets. Comment l’avez-vous construit et quels seront les rendez-vous incontournables ?
Nous avons construit le programme à partir des points de friction que rencontrent concrètement les acteurs : financement des PME, mobilisation de l’épargne institutionnelle, harmonisation des marchés de capitaux ou encore interopérabilité des paiements transfrontaliers. Chaque séance part d’un blocage identifié et réunit ceux qui disposent des outils et des capacités pour le lever.
Les rendez-vous incontournables, et surtout utiles, sont ceux qui permettent de confronter les points de vue. Prenons l’intégration des paiements : PAPSS connecte désormais 28 pays et plus de 190 banques et fintechs, mais son usage commercial reste bien plus restreint que son périmètre de couverture.
Les échanges entre régulateurs et opérateurs sur les règles qui accompagnent les nouveaux usages, des stablecoins à la localisation des données, seront tout aussi importants.
Pourquoi avoir fait de l’intelligence artificielle l’un des fils conducteurs de cette édition ?
Parce que l’IA intervient déjà dans les décisions des banques, des assureurs et des régulateurs, et qu’il faut en parler sans emphase. À l’échelle mondiale, seuls 5 % des projets d’IA lancés par les entreprises génèrent un retour sur investissement. Par ailleurs, plus de la moitié des banques africaines font état de coûts de mise en œuvre élevés et de difficultés d’intégration à leurs systèmes.
Notre approche consiste donc à partir des problèmes africains et des données africaines : évaluation du risque de crédit lorsque les historiques bancaires sont limités, détection de la fraude, traitement des sinistres ou tarification assurantielle.
Cela suppose, en contrepartie, des garde-fous clairs sur les biais algorithmiques, la confidentialité, la cybersécurité et la responsabilité en cas de décision automatisée erronée.
Transformer la puissance financière africaine en puissance économique est au cœur de l’AFIS. Comment cette ambition se traduira-t-elle pendant les deux journées de Luanda ?
Le secteur financier africain a démontré sa solidité. Il lui reste à la convertir en financements pour l’économie réelle. Le blocage ne tient pas seulement à la disponibilité du capital : plus de la moitié des fonds levés depuis 2021 par les fonds de crédit privé dédiés à l’Afrique n’a pas encore été déployée, contre moins d’un tiers au niveau mondial. Ce qui manque, ce sont des projets et des instruments dans lesquels ces capitaux peuvent être investis.
Une centrale solaire peut produire pendant trente ans tout en étant financée par un prêt en dollars à cinq ans, à un coût pouvant atteindre trois fois celui observé dans les économies avancées.
À Luanda, nous examinerons les mécanismes permettant de corriger ces décalages : garanties, dispositifs d’absorption des premières pertes — ou first-loss —, obligations de projet, financements en monnaie locale et assistance technique en amont.
Dans un agenda africain de plus en plus dense en conférences et sommets économiques, quelle est la singularité de l’AFIS ? Qu’apporte-t-il concrètement à un décideur de l’industrie financière ?
La singularité de l’AFIS est de réunir sur une même plateforme ceux qui fixent les règles, ceux qui allouent le capital et ceux qui financent l’économie. Banques, assureurs, investisseurs, fintechs, régulateurs et pouvoirs publics ont des contraintes différentes. Mais aucun ne peut, seul, transformer la capacité de financement du continent.
Cette année, une question centrale guidera nos échanges : comment faire en sorte que le capital mobilisé en Afrique finance davantage l’économie réelle et accompagne la prochaine phase de croissance du continent ? Notre ambition est de rapprocher les acteurs capables de traduire ce diagnostic en décisions.
Pour un dirigeant, la valeur est très concrète : l’AFIS est à la fois un forum pour comprendre les transformations du secteur et un espace pour y prendre part. Il permet de mettre les contraintes sur la table et de travailler sur les leviers susceptibles de débloquer les investissements : des règles plus compatibles entre les marchés, des mécanismes de partage du risque, des marchés de capitaux plus profonds et davantage de financements de long terme.
Nous voulons donner aux acteurs de la finance africaine les moyens d’agir ensemble.

