Ancien commissaire de la CIMA, Mandaw Kanji est l’un des grands experts africains du secteur de l’assurance.  Fondateur de l’institut IFAGE, il répond à nos questions sur la relation complexe entre le sénégalais et l’assurance.

A quand remonte l’activité de l’assurance au Sénégal? 


L’arrivée de l’assurance remonte à l’époque coloniale avec l’implantation des comptoirs commerciaux tels que Maurel et Prom etc. et des agences d’assurance étrangères. Nous pouvons en citer quelques-unes :

– Paul Devil devenue Assurances Génerales du Senegal (AGS) puis AMSA Assurances;

-UAP devenue Compagnie d’Assurances et de Réassurances (CSAR) puis Axa;

– la Foncière devenue Socièté Nouvelle d’Assurances (SNAS) puis Allianz;

– l’AOF Assurances, une mutuelle d’assurances agricoles de l’époque coloniale devenue Mutuelle d’assurances agricoles du Sénégal (Maas), puis la SONAM.

L’intervention de ces agences étrangères était orientée vers la satisfaction des besoins d’assurance des entreprises du colonisateur et des expatriés.

Après les indépendances, la réglementation (la loi française de 1930 portant sur le droit du contrat d’assurance et le décret-loi français de 1938 relatif au contrôle des opérations d’assurance) ainsi que les pratiques professionnelles n’ont pas connu de grands changements jusqu’à l’avènement de la Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurances (CIMA) en 1992. Cet environnement réglementaire et professionnel ne prenait pas suffisamment en compte les spécificités et les besoins de la grande masse des populations qui sont historiquement exclues du système de protection assurancielle. Ceci n’est d’ailleurs pas spécifique à l’assurance, il concerne l’ensemble du système financier bancaire, comme non bancaire. Des moyens suffisants n’étaient pas consacrés à l’éducation et à la sensibilisation des populations dans le domaine des assurances. Les primes sont élevées par rapport aux capacités contributives du secteur informel et des masses et les contrats ne sont pas traduits en langues nationales.

 


Face aux risques et aux dangers (la maladie, l’accident, le vol, l’incendie, l’invalidité, le décès, etc.) qui nous entourent dans notre vie quotidienne, quelle solution devrions nous prendre ?


Soit être fataliste en se disant que si un risque doit se réaliser, personne n’y pourra rien et on s’en remet au bon Dieu. Or, on dit souvent « Aides toi et le ciel t’aidera » Soit, au lieu d’attendre de subir passivement le coup du sort, on cherche à se prémunir contre la maladie, l’accident, le vol, l’incendie, l’invalidité et le décès, en optant pour la solution d’assurance. Dans l’imaginaire du citoyen LAMDA, l’assurance se résume à l’assurance automobile du fait de son caractère obligatoire. Elle est d’ailleurs perçue, comme une taxe. Son utilité ne semble pas clairement établie en raison des difficultés qu’éprouvent les assurés à se faire indemniser. L’image négative qui colle encore à la peau des assureurs, ne favorise pas une bonne compréhension du rôle de l’assurance dans la protection sociale des populations et leur adhésion massive à la solution « assurance ». Pour promouvoir la culture d’assurance du citoyen sénégalais des mesures hardies sur lesquelles nous reviendrons, devraient être prises.

 


Quel est le chiffre d’affaire du secteur des assurances au Sénégal? Quel est son poids en Afrique et dans le monde? 


Malgré les problèmes dont nous venons de parler, les 27 sociétés qui ont opéré sur le marché des assurances en 2016, ont réalisé un chiffre d’affaires de 140 milliards de FCFA (soit 233 millions de dollars US) contre 120 milliards de FCFA (soit 200 millions de $) en 2015, soit une progression de 16,65%. Cette croissance est due aux deux secteurs assurance vie et dommages avec des taux de croissance respectifs de 33,81% et 9,84%. Cet accroissement de la production devrait se poursuivre en 2017 compte tenu des perspectives de croissance de l’économie sénégalaise (taux de croissance attendu de 8% du PSE) et de l’externalisation continue de l’indemnité de fin de carrière (IFC) par les entreprises.

Cette externalisation qui offre aux entreprises des avantages fiscaux (déductibilité de la prime unique de rachat de l’IFC à raison de 5% par an) a eu un effet sur les souscriptions du produit IFC qui a contribué pour l’essentiel à la forte croissance de l’assurance vie avec des taux de croissance supérieurs à 20%. En terme de benchmarking, le Sénégal est le 3ème marché, après la Côte d’Ivoire et le Cameroun au sein de la zone CIMA composée de 14 pays africains. Sa part est de 10,5%.

Au niveau continental, le chiffre d’affaires des compagnies d’assurance était de 64,1 milliards de $, la part du Sénégal ne représente que 0,31%. La production africaine est dominée par 5 pays qui en contrôlent les 85% : – l’Afrique du Sud qui concentre à elle seule 72% des souscriptions du continent avec un montant total de primes de 46 milliards de $ ; – le Maroc, l’Egypte, le Kenya et le Nigéria complètent le classement.

Au niveau mondial, la production était de 4 553,8 milliards de $ en 2015 (source : FANAF/Février 2017), la part de l’Afrique n’est que de 1,4% et celle du Sénégal est marginale avec 0,004%. Pour apprécier la contribution de l’assurance à l’économie d’un pays, il convient d’en mesurer : le taux de pénétration, le versement des prestations et les investissements.

La contribution de l’assurance au PIB (chiffre d’affaires rapporté au PIB) a été de 1,61% en 2016 contre 1,50% en 2015, soit une augmentation de 0,11 point de pourcentage. A l’échelle du continent le taux de pénétration est de 2,9% largement en dessous de la moyenne mondiale estimée à 6,5%.  Avec ce poids dérisoire du marché africain, vous conviendrez avec nous que la part du marché sénégalais est insignifiante à l’échelle mondiale. La marge de progression est donc très importante.

 


Quel est le montant des sinistres payés par les compagnies d’assurance en 2016? 

Les sinistres payés en 2016 se sont chiffrés à 52,220 milliards de FCFA contre 34,069 milliards de FCFA en 2015, soit une augmentation de 53,28%.

Quid du placement des compagnies d’assurance? 

Au 31 décembre 2016, le stock des placements effectués par les compagnies d’assurance s’est établi à 242 milliards de FCFA contre 218 milliards de FCFA en 2015, soit une augmentation en valeur absolue de 24 milliards de FCFA.  En 2016, les placements ont été dominés par les dépôts bancaires, les valeurs mobilières, les titres de participation et dépôts et les immeubles avec des parts respectives de 39,42%, 21,50%, 15,86% et 10,16%.

 


Quel est l’état des compagnies d’assurance du Sénégal par rapport aux ratios de solvabilité ?


En 2016, les sociétés d’assurances couvrent largement leurs engagements réglementés avec un taux de couverture de 127,34% pour les sociétés dommages et 113,12% pour les sociétés vie alors que la norme est de 100%. Quant au taux de marge de solvabilité, il se situe à 488, 93% largement au dessus du minimum requis de 100%. Il convient de rappeler qu’en 2016, toutes les sociétés du marché affichent des surplus de marge. 

Quels sont les freins à l’essor du secteur des assurances?

– l’émiettement du marché caractérisé par beaucoup de sociétés de taille modeste ;

– une concurrence désordonnée sur des risques traditionnels entrainant une sous tarification quelque fois importante ;

– une communication insuffisante sur le fonctionnement des garanties ;

– l’image écornée de la profession en raison des longs délais constatés dans le paiement des sinistres ;

– le fait que la grande masse des populations a été historiquement exclue du système et les compagnies d’assurance, en dehors l’assurance automobile, se sont surtout intéressées aux classes moyennes et au secteur formel notamment les risques d’entreprise pour diversifier leur portefeuille. Il faudrait donc faire preuve d’imagination pour mettre en place de nouveaux produits innovants et adaptés aux besoins du marché, notamment à ceux de la majeure partie de la population sénégalaise et africaine à faibles revenus.

 


Que répondez vous aux critiques relatives aux indemnités et aux réparations : beaucoup d’abandons à cause des procédures ?


Les critiques sont fondées. Les procédures mêmes si elles sont indispensables pour lutter contre la fraude ne doivent pas constituer un prétexte pour ne pas payer ou pour décourager le paiement de l’indemnité en cas de sinistre. Cependant, des mesures ont été prises pour améliorer le système et accélérer la cadence de règlement pour les sinistres matériels, en automobile.

a) Dommages matériels automobile

En effet, la Fédération des sociétés d’assurance du Sénégal (FSSA) a mis en place, en 2014, un mécanisme de constat à l’amiable dénommé TAXAWULEN destiné à :

– effectuer gratuitement le constat par une équipe dédiée, qui dépose dans les 48h le PV de constat dans les compagnies d’assurance ;

– régler les sinistres 72h après le dépôt du PV et de la facture de réparation. Désormais, 5 jours après un accident matériel, la victime est indemnisée s’il s’agit d’un petit dégât matériel et 8 jours après si le sinistre a occasionné un important dommage matériel.

 

b) En cas de dommage corporel résultant d’un accident de circulation

Par contre, la lenteur continue d’être constatée dans le règlement des sinistres des préjudices corporels résultant des accidents de la circulation routière, pour les raisons suivantes :

– l’indemnisation est calculée sur la base de taux à dire d’expert fixé par un médecin qu’après la guérison de la victime ;

– Or la consolidation de certaines blessures au regard de leur gravité peut parfois durer plusieurs années. Ce qui explique l’allongement des délais d’indemnisation. Mais il faut admettre malheureusement que certaines compagnies d’assurance peuvent mettre du temps à commettre un expert pour examiner la victime après guérison ou accuser du retard dans le règlement du sinistre après production du rapport d’expertise et de tous les documents relatifs à l’indemnisation. C’est pour raccourcir ces délais d’indemnisation que le législateur a pris les mesures suivantes :

– l’offre de transaction doit être faite par l’assureur à la victime dans un délai de 12 mois à compter de l’accident. Cette offre doit être faite dans ce délai, que les intéressés aient présenté une réclamation à l’assureur ou non (article 231 du code des assurances) ;

– en cas de décès de la victime, l’offre doit être faite à ses ayants droit dans les huit mois du décès (article 231 du code des assurances) ;

– mise en place d’un barème d’indemnisation (articles 260 et suivants du code des assurances) ;

– l’absence de présentation d’offre dans les délais sus mentionnés ou en cas d’offre tardive, une pénalité de 5% est appliquée pour chaque mois de retard ;

– aucune saisine des tribunaux n’est possible avant l’expiration de ce délai (Article 239, 2ème alinéa du Code CIMA).

 


Le Maroc domine le Marché ouest -Africain, même en Côte d’Ivoire, qu’est ce qui fait la réussite de ce pays?


En 1995, face aux nombreuses difficultés rencontrées par l’industrie des assurances du Royaume du Maroc, Feu Mme Zoulika NASRI, la Directrice des assurances et de la prévoyance sociale, autorité de supervision de l’époque convainc les autorités à assainir le secteur. La tutelle décide de fermer les 5 compagnies d’assurance les plus compromises du marché. Cette décision marque le début d’une longue période de renaissance de l’assurance marocaine accompagnée par une modernisation en profondeur de la réglementation, un durcissement du contrôle.

En quelques années le marché marocain est passé de 28 à 17 compagnies avec l’émergence de grands groupes comme Wafa Assurance et SAHAM. Feu Mme Zoulika NASRI fut ensuite appelée come ministre conseillère au Palais Royal. Je dois dire que selon les statistiques publiées par la Fédération des Sociétés d’Assurances du Sénégal (FSSA), les deux groupes marocains opérant au Sénégal contrôlent moins de 10% du chiffre d’affaires global VIE et non Vie confondu. Ils ne dominent donc pas le marché.

J’estime que l’intervention des groupes marocains ne fera qu’accroître le professionnalisme au sein de notre marché. Pour la petite histoire, je rappelle qu’un groupe de travail entre le marché marocain des assurances et le marché sénégalais des assurances a été initié en 1992 par la Direction des assurances dans le sillage de la conférence sénéglo-marocaine qui avait été organisée, à Dakar, à cette époque là. C’est le lieu de lancer un appel pour réactiver ce groupe de travail en vue d’échanger des expériences, vaincre la méfiance et intensifier la coopération entre les deux marchés. J’estime que les réformes récentes effectuées en 2016 par la CIMA et multipliant le capital social par 5 pour le porter à 5 milliards va dans le sens d’un regroupement des compagnies faiblement capitalisées et de la création de compagnies d’assurance très solides.

 


Avec l’entrée de ce pays dans la CEDEAO ne va t-on pas Vers Une domination quasi totale du Maroc?


Au regard de la réponse donnée ci-dessus, le Maroc ne domine ni le marché de l’UEMOA des assurances ni celui de la CEDEAO.

 


Le pari est pris par les assureurs de gagner le défi de la crédibilité, quelle lecture vous en faites ?


Les assureurs doivent être plus diligents dans l’exécution des prestations promises dans le contrat après survenance d’un sinistre pour améliorer leur image. L’expérience tirée du mécanisme de constat à l’amiable et gratuit évoqué cidessus et destiné à accélérer la cadence de règlement des sinistres, devrait être consolidée. C’est un bon début mais le grand défi à relever c’est la libération, dans 4 ans, des 5 milliards de capital imposée par la CIMA aux assureurs de la zone. En effet, l’autorité de contrôle sous régionale a multiplié, en 2016, le capital minimum réglementaire par 5 à libérer dans un délai de 5ans soit de 1 à 5 milliards de F CFA.

L’objectif de cette réforme est de provoquer un important mouvement de regroupement des compagnies faiblement capitalisées et de création de compagnies d’assurance très solides ; ce qui à terme permettra de développer le marché et d’améliorer la qualité de service afin que le secteur de l’assurance puisse jouer pleinement son rôle dans le développement économique et social des pays CIMA.


Quelles sont les stratégies à mettre en place pour inciter plus la population à s’assurer?

 

1. Développer la micro assurance pour les populations à faible revenu. Dans cette perspective, le dispositif à mettre en place permettra d’aboutir :

-à la perception de cotisations compatibles avec le pouvoir d’achat de la grande masse de la population notamment le monde rural et le secteur informel ;

-à la simplification des contrats d’assurance et des documents commercialisés et leur traduction en langue nationale.

2. Assurer une meilleure vulgarisation des produits d’assurance à travers tous les canaux de communication et par une bonne information de l’assuré sur l’étendue des garanties, sur les exclusions de garantie et les modalités de déclarations des risques à la souscription ;

3. Accélérer la cadence de règlement des sinistres ;

4. S’orienter vers le numérique en concevant des produits d’assurance plus adaptés aux nouveaux besoins des consommateurs. Cette nouvelle approche permet de réduire le coût des prestations, d’améliorer la compétitivité, d’assurer une proximité client et d’augmenter par conséquent, le taux de pénétration de l’assurance ;

5. Renforcer la gouvernance des sociétés d’assurance et le dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.


Dans quelle mesure la découverte de pétrole et de gaz peut-elle être favorable aux sociétés d’assurance du Sénégal?

La découverte du pétrole et du gaz est une opportunité pour les assureurs car les risques liés à l’exploitation de ces ressources seront couvert par ceux-ci. La couverture de ces risques accroîtra à coup sûr leurs chiffres d’affaires. Le défi à relever concerne la rétention d’une partie des primes et la formation pour la gestion de ces risques nouveaux et complexe, pour ne pas se contenter de leur fronting vers l’extérieur du pays. Le relèvement du capital à 5 milliards permettra d’accroître les capacités de souscription pour augmenter la rétention des primes sur le marché. Dans cette perspective, l’accent devra être mis sur la formation permettant une gestion adéquate de ces risques.”


NB: Cet article a été publié une première fois par  Le Soleil Business et radiotélévisé dans l’émission Ecomag (RTS).