Au Sénégal, 97% des entreprises  sont dans l’informel,  98%  sont des PME et 75% des PME meurent avant leur cinquième année!

 

Pour la première édition de son Carrefour de Management, tenue le 21 juillet 2017 à Dakar, à la Fondation Friedrich Naumann pour La Liberté, l’Association Sénégalaise  des Sciences de Gestion s’est penchée sur la problématique du management et de la gestion des entreprises. Universitaires et entrepreneurs ont échangé  sur un débat technique et stratégique modéré par Financial Afrik.    

Prenant la parole à l’ouverture des travaux, le président de la Condédération nationale des Employeurs du Sénégal (CNES), Mansou Cama, s’est interrogé  d’emblée sur la place  de la culture d’entreprise dans la formation des managers.  «Du fait de l’absence de l’emploi, l’on pousse les jeunes  vers l’auto-entrepreneuriat avec forcément un  risque élevé  d’échec  pour ceux  qui n’ont pas la culture d’entreprise.

Une entreprise est performante lorsqu’elle est capable de “répondre au marché”, précise le patron des patrons, en mettant en équation les exigences de performance d’une part et, d’autre part, l’observation  du  consensus social sénégalo-sénégalais symbolisé par le concept du “Maslaha”, sorte d’état d’esprit qui privilégie en général la paix dans les rapports sociaux à la rationnalité.  «Est-ce que le Maslaha est-il en concordance avec l’exigence de performance des entreprises? », s’interroge le président Mansou Cama.

Bref, pour  le président du patronat, il est indispensable non seulement de prendre en compte le facteur culturel dans la question du management mais aussi, s’agissant d’un pays comme le Sénégal,  de construire des passerelles entre le secteur formel et l’informel.

Quant à la  fonction du manager, centrale dans la vie d’une entreprise, elle  ne pourrait se suffire de la seule pratique ou de la pure théorie, devant se nourrir, comme semble le suggérer   Bassirou Tidjani, Professeur en sciences de gestion à l’ESP Dakar, des passerelles entre le monde de l’entreprise et l’université. «Or, déplore le professeur, il  existe un gap énorme  entre le monde de l’entreprise et l’université.  L’entreprise n’est pas très présente dans la manière dont nous élaborons nos programmes et cela impacte la manière dont elles  sont gérées au Sénégal ».

Et le professeur Bassirou Tidjani  d’appeler à la prise en compte des politiques de responsabilité sociétale dans l’évaluation des performances des entreprises. «Car, au-delà de la création de la richesse, l’entreprise doit aussi  assumer des responsabilités sociétales et générer des valeurs en concordance avec les valeurs de la société sénégalaise ».

Pour le professeur Tidjani, la micro-entreprise assume beaucoup plus ses responsabilités sociétales, qui font  partie de son quotidien, à l’inverse de la  grande entreprise confinée dans ses dimensions financières et peu intégrée à son  environnement.

Présent à la rencontre, Ibrahima Diouf, Directeur général du Bureau de Mise à Niveau (BMN), a recentré les discussions sur le rôle du manager dans les performances de l’entreprise, laquelle  doit  être nécessairement le reflet de son environnement.  Il y a, poursuit M. Diouf,  «des principes universels qui guident l’entreprise, à savoir la vision, le leadership, l’apport des politiques publiques et, entre autres,  l’état d’esprit de son manager».  En ce qui concerne le Sénégal, celui qui a participé activement à l’élaboration de la charte des PME au Sénégal, prend l’exemple des ICS (Industries Chimiques du Sénégal), de sa  restructuration à sa position actuelle de  quatrième exportateur mondial des acides phosphoriques, pour montrer le rôle fondamental de l’Etat et la performance des entreprises publiques.

Pour sa part, Ibrahima Samba Dankoco, Professeur en sciences de gestion à la FASEG, a présenté le  sujet du jour en  quatre questions : l’entreprise sénégalaise est-elle une entreprise comme les autres ? Quels sont les rôles et les pratiques du manager ? Les variables stratégiques sont-elles stratégiques ?  A quoi servent les sciences de gestion dans les entreprises du Sénégal ?   « D’abord, répond-t-il, l’entreprise n’est entreprise que si son fonctionnement est basé sur le calcul économique, coûts et avantages”.

La quantification des produits et charges s’avère donc indispensable dans cet exercice, aux yeux du professeur.  « L’entreprise est une organisation qui dispose de moyens qui ne lui appartiennent pas forcément et qui lui permettent de jouer un rôle fondamental dans la société. Dans une société moderne, c’est la principale institution chargée de produire». Au regard de ces paramètres, le caractère économique des entreprises au Sénégal est à discuter.  En effet, poursuit le professeur Dankoco,  « au Sénégal, 97% des entreprises  sont dans l’informel,  98%  sont des PME et 75% des PME meurent avant leur cinquième année ». En réalité, l’essentiel de l’économie sénégalaise repose sur la micro-entreprise.

 

L’entreprise dans ses marchés amont et aval

Et le professeur Dankoco de se demander dans sa magistrale intervention  si le sénégalais a le sens de la création de l’entreprise.  « L’entreprise sénégalaise correspond à une mission impossible à l’ analyse de ses quatre marchés amonts et de  son marché aval».

Le premier marché amont  est celui du travail. Or, il n’y a pas d’équilibre entre le travail et le salaire au sein de l’entreprise.  “Le  sénégalais perçoit un  salaire sans travailler”, déplore le professeur.  Le second marché est celui des services et biens intermédiaires. “Il n’y a pas de matières premières au Sénégal.  L’on remarque par exemple  que le Sénégal produit des peaux qui sont exportées et transformées en cuir ailleurs puis réimportées au Sénégal pour être utilisées en produits intermédiaires.   Il y a là un problème de coûts d’accès”, poursuit M. Dankoco.  Le troisième marché amont est celui des biens d’équipement productifs. “Tous nos équipements sont importés”.  Le quatrième marché est celui des  capitaux, “un  marché qui est peu développé”.

L’ensemble de ces marchés amonts passés en revue par le professeur Dankoco doit contribuer à produire des biens et services pour le marché aval.  «Nous devons régler les problèmes qui se posent sur le marché amont si nous voulons régler le marché aval.

Ce diagnostic succint établi, le professeur appelle à de véritables réformes en insistant sur la réhabilitation de la fonction de manager, chargée de conduire l’entreprise vers le succès. “L’entrepreneur crée et le manager gère”, schématise-t-il.   «Malheureusement, tout le monde est manager au Sénégal ».  “Le rôle du manager, cet agent de liaison chargé de l’adaptation, de la supervision, de la gestion des ressources et de la négociation,   fait référence aux pratiques managériales et aux questions de gouvernance.Et, in fine, à la culture”.

Sur ce dernier point, l’universitaire  questionne le rapport de l’africain  au temps,  à l’espace et à l’autre,  en allusion au concept sénégalais de «Maslaha».  Les solutions managériales de l’Afrique doivent  intègrer ces rapports.   «Faut-il enfermer l’africain dans son bureau ?  Quelle conception a-t-il de l’espace, individuel ou collectif ?  Au détour de ces interrogations, le professeur Dankoco estime que seule  une intense collaboration entre l’université et l’entreprise permettrait de trouver le modèle africain de management d’entreprise. Et de conclure  son propos sur l’environnement globalisé fortement concurrentiel dans lequel évolue les entreprises sénégalaises. «L’Occident a mis le monde dans sa culture et il a un marché mondial. L’Afrique ne fait pas sa promotion culturelle,  donc  ses investissements économiques en souffrent. Le projet d’un pays doit d’abord être culturel avant d’être économique.  A mon avis, le défaut d’inter-culturalité explique la faiblesse de l’Afrique dans le commerce mondial ».

A la suite du professeur Ibrahima Samba Dankoco , le représentant du patronat reprend la parole et estime qu’au lieu de faire la différence entre l’entrepreneur et le manager, il  faut plutôt  distinguer  l’investisseur du  manager.  Celui-ci a pour rôle de traduire dans la réalité et dans les performances la vision de l’entreprise.  «Mais, précise Mansou Cama, l’entrepreneur est celui qui prend le risque dans un contexte et un environnement d’affaires particuliers.  «Effectivement, il y a des éléments qui manquent dans la chaîne de valeur de l’économie sénégalaise. Mais là aussi, si l’économie est globale, pourquoi vouloir se battre à monter une économie intermédiaire qui ne peut pas être aussi compétitive que les produits chinois. L’essentiel n’est-il pas d’avoir un produit final compétitif ?», s’interroge celui qui dit ne pas croire qu’on puisse  produire localement tous nos besoins. Et de revenir sur la question de la RSE soulevée par le professeur Bassirou Tidjani. «Le chef d’entreprise sénégalais contribue à l’équilibre de la société par la redistribution d’une partie de ses richesses par des canaux invisibles.  Comment rendre ces canaux visibles?   C’est peut être un aspect d’étude », précise-t-il à l’adresse des universitaires présents à la conférence.

Devons-nous, s’interroge le président du CNES,  nous arrêter aux indicateurs de la Banque Mondiale et du FMI pour le calcul de la richesse nationale ou inventer d’autres modèles pour saisir nos réalités ?  Le débat sur la RSE, rétorque  le professeur Tidjani,   est très complexe.  «La vraie question est de savoir si ce que fait l’entreprise au Sénégal répond aux valeurs de la société ».  Et Mansou Cama de répliquer, en bon avocat des entrepreneurs. «La vraie question  de l’entreprise est de répondre à un  marché».  Certes, rétorque le professeur qui admet le primat de l’économie tout en se  demandant  si la réflexion sur le management doit   procéder aussi de la réflexion économique pure ou englober d’autres  paramètres sociaux et répondre aux valeurs sénégalaises ?  C’est en définitive l’équation  fondamentale du management des entreprises qui répond au calcul économique mais aussi aux attentes de la société .

Reprenant la parole, Ibrahima Diouf estime que l’entreprise sénégalaise est le reflet de la société sénégalaise.  Il y a plusieurs profils d’entrepreneurs . «Nous avons d’un côté, les entrepreneurs et les chefs d’entreprise qui ont suivi un certain cursus. Mais quid de ceux qui ont eu une autre trajectoire, qui sont venus des milieux agraires, des écoles religieuses ou de l’informel ? »

Au terme de 2 heures d’intenses débats, la première édition du Carrefour du manager a pris fin sur un mot de  son président, le professeur  Birahim Gueye,   auteur de repenser le co-développement, appelant  à une franche collaboration entre l’université et l’entreprise.

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