Abdoulaye Wade: “Il y a des gens qui disent que je suis âgé et fatigué. Je veux leur dire que ce sont eux qui sont fatigués, pas moi…”.

L’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade a été accueilli à  Dakar, lundi 10 juillet, par une foule en délire qu’il estime à plus de 3 millions de personnes.”Je sais estimer une foule et scientifiquement c’est possible. C’est la première fois que je vois, de l’aéroport à la permanence du Pds (Parti Démocratique Sénégalais), tout cet itinéraire bondé de monde. Lors de mon dernier voyage, les estimations s’élevaient à 3 millions, mais aujourd’hui, je pense que c’est plus de trois millions de personnes”. L’inventeur du mot “Sopi” (changement en Wolof),  est tête de liste de Manko Wattu Sénégal (une coalition constituée autour de son parti et de divers groupuscules) en vue des législatives du 30 juillet.

A bientôt 91 ans, celui qui a embrassé la politique comme on entre dans une congrégation, en 1974,  peut se prévaloir d’avoir été, à l’usure,  le personnage politique le plus présent dans l’esprit de ses compatriotes sur  ces cinquante dernières années.  Sitôt rentré, à bord d’un jet privé, qui  a arraché son autorisation d’atterrissage,  de haute lutte selon quelques indiscrétions des salons dakarois, l’ancien pourfendeur de Senghor et de Diouf, s’est écrié à l’endroit du président actuel: “je peux lui prêter mon avion afin que lui et ses proches n’assistent pas à leur défaite”.

Capitalisant sur son âge et n’ayant apparemment pas  lu “l’art d’être grand père” de Victor Hugo, le natif de Kebemer a tout de suite pris la mesure d’une campagne électorale sans débat de fond,  en appelant à ne pas spéculer sur son âge ou sa condition physique.  “Il y a des gens qui disent que je suis âgé et fatigué. Je veux leur dire que ce sont eux qui sont fatigués, pas moi. C’est celui qui est fatigué qui se repose. Moi, je n’ai pas le droit de me reposer. Je dois travailler. A mon humble avis, une personne doit travailler jusqu’à ce qu’elle n’ait plus la force de travailler. Tant que j’ai la force et la conscience pour réfléchir, je continuerais à travailler». Et de réitérer son appartenance au  Mouridisme dans ce qui rassemble à un appel de pied à peine voilé envers l’une des confréries les plus puissantes du pays.

 

Honni il y a cinq ans par un pays excédé par le train de vie de ses partisans et les scandales de mauvaise gestion,  l’architecte de l’alternance de 2000 rentre presque en sauveur dans un pays encore sur le tarmac de l’émergence.   Etonnant que dans un pays où la moyenne d’âge ne dépasse pas 30 ans, la gérontocratie ait autant de succès.  Est-ce donc l’effet des  vestiges du droit d’aînesse en cours dans toutes les sociétés africaines?  Pourquoi un modèle démocratique aussi huilé a-t-il tendance à préférer les Balladur aux Macron?

En véritable rouleau compresseur, le résident de Versailles a réussi à étouffer toute velléité  d’alternance au sein de son propre parti, le  Parti Démocratique Sénégalais (PDS) promu vraisemblablement à son fils, Karim Wade, en exil au Qatar au terme d’un élargissement intervenu il y a un an dans des conditions floues pour le commun des sénégalais.  Au delà de son leadership et de son charisme, Abdoulaye Wade incarne les derniers vestiges d’une génération des indépendances qui a échoué à sortir la moitié de leurs concitoyens en dessous du niveau de 1 dollar de substance par jour.

En fait, une sorte d’impossible alternance fait que la démocratie sénégalaise tourne en rond, de personne en personne, sans rupture générationnelle ou idéologique.   Le  tombeur de Wade et président actuel, Macky Sall, né après les indépendances, poursuit certes un programme de relance par les investissements dans les grandes infrastructures mais doit composer avec des  alliés politiques qui semblent freiner l’alternance des générations qu’il était en droit d’impulser.  Un dinosaure comme Moustapha Niasse, président de l’assemblée nationale et leader de l’Alliance des Forces de Progrès (AFP) est encore d’active, représentant la dernière génération de sénégalais qui ont appris le latin.

Ancien directeur de cabinet puis ministre des Affaires étrangères de Senghor, Niasse incarne la résistance au changement et semble, tout comme le président  Bedié du PDCI (Côte d’Ivoire), miser sur une sorte  d’appel de Daoukro qui sonnerait comme une clause de retour à meilleure fortune.  L’on peut en dire de même de  Tanor Dieng, président du Haut conseil des collectivités territoriales et secrétaire général du  Parti Socialiste, en échec depuis les années 2000. S ‘il partage la même idéologie que  les socialistes de la  rue Solférino, Tanor Dieng  semble n’avoir avec ses camarades de l’Internationale  Socialiste  ni la même lecture de l’impopularité ni le même art de s’effacer au lendemain d’une défaite.

Alliés décisifs du président Macky Sall qu’ils ont fini par prendre en otage, les deux personnages clés de la politique sénégalaise poursuivent leur  compagnonnage avec le parti au pouvoir, l’APR, dans une alliance Benno Boko Yakaar, plus électoraliste que politique, plus arithmétique que stratégique, en faisant face, l’un comme l’autre,  aux contestations internes et risques d’éclatement de leurs propres partis. Crise de légitimité?  C’est le cas de le dire.  Incapables d’organiser la succession démocratique, Niasse, Dieng tout comme Wade sont les prototypes de cette  classe politique dakaroise ou kinoise obligée d’en découdre avec de jeunes loups aux dents longues à l’instar du maire de Dakar, Khalifa Sall,  actuellement en prison pour une affaire présumée de mauvaise gestion  ou encore Malick Gakou, emblématique révolté  qui a fini par claquer  la porte de l’AFP de Moustapha Niasse afin de monter sa propre formation (Le Grand Parti).

Face à l’impossibilité d’une alternance au sein des partis, de nombreux acteurs politiques ont fini par mettre en place leurs propres formations politiques. L’on compte 240 partis politiques dans un pays de 14 millions d’habitants.  Quelque 47 listes électorales étaient  annoncées pour les législatives du 30 juillet prochain.  Cette fragmentation du champ politique est  symptomatique des dysfonctionnements démocratiques au sein des formations.  La dévolution patrimoniale et monarchique des partis politiques, qui appartiennent de fait  à leurs leaders fondateurs,  a transformé ces organes d’encadrement des masses en entreprises familiales où la soumission au chef semble être la seule assurance-vie.

Aussi, pendant que les égos s’entrechoquent dans des querelles byzantines, le pays en entier passe à côté du grand débat, le plus urgent: répartition du budget, réhabilitation de l’école, des structures sanitaires, traitement, avantages et frais de bouche des fonctionnaires, députés et élus…  Le fait que 330 milliards de FCFA aillent en subvention à l’électricité (subvention accordée paradoxalement aux plus riches)  contre beaucoup moins  pour la couverture maladie ou  les bourses familiales constitue à lui seul un débat de campagne.  Privatisée depuis la fin des années 90, sous l’ère socialiste, la distribution de l’eau reste encore problématique.

Le délégataire Bouygues a cédé la SDE (Société des Eaux) à un fonds d’investissement, Emerging Capital Partners et à Axa, sans que le problème ne soit résolu et sans que la reconduction du contrat d’affermage n’en soit moins automatique.  En attendant la fin des joutes législatives puis, bientôt, des présidentielles de 2019, le  vrai débat sur l’économie d’un pays  appauvri par  une démocratie à guichet fermée sans contrat de performance, dans une sorte de parodie où l’illusion du bulletin de vote joue l’effet d’un antalgique face à l’inertie, peut aller se rhabiller. Il n’est pas de la fête électorale.

 


 Albert D. Savana

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