Ministre des Finances de la RDC de septembre 2011 à avril 2012 puis Premier ministre à partir de cette date jusqu’à sa démission, le 14 novembre 2016, suite à l’accord politique intercongolais, Augustin Matata Ponyo Mapon connaît bien les questions de développement. Sous sa houlette, son pays a enregistré des taux de croissance élevés sans forcément que cela corresponde avec la réduction de la pauvreté. Entretien.

Les stratégies de développement des pays africains sont-elles aujourd’hui suffisamment en lien avec le contexte des pays ou demeurent-elles trop calquées sur des modèles venus d’ailleurs ?

Je pense qu’il n’y a pas et il ne doit pas y avoir un modèle stéréotypé du développement. Chaque nation a sa particularité. Le développement d’une nation est fondé sur l’existant, sur les richesses naturelles et  les richesses humaines qui sont véritablement le capital intangible de cette nation. L’importation de modèle de développement a montré ses limites. L’émergence des pays asiatiques a montré la nécessité pour un départ spécifique fondé sur les ressources d’un pays. Il faut noter cependant que même si chaque pays doit avoir un modèle qui tient compte de sa diversité, il demeure certaines valeurs essentielles dont on ne peut se passer. Il faut ainsi tenir compte de l’importance de la culture : certaines nations disposent d’une culture axée sur le travail et la rigueur, on citera comme exemple le peuple japonais qui considère le travail comme un mode de vie ce qui est à l’opposé de nos pays où l’on voit encore le travail comme une corvée. En tant que leader, il est important de pouvoir rendre compte de valeurs universelles qui constituent le socle de tout progrès : le travail, l’éducation, la formation, la transparence, l’absence de corruption.

Augustin Matata Ponyo Mapon

Comment assurer que le leadership et la population partagent ensemble la vision d’émergence du pays ?

Je crois que l’émergence en tant que telle est une vision. La problématique de la vision c’est qu’elle puisse être portée par tout le monde, car elle appartient au domaine de l’abstrait. Il faut, pour que cette vision se concrétise, un leadership fort, un leadership transformationnel et surtout un consensus entre l’ensemble des acteurs qui sont les responsables des institutions, des organisations non-gouvernementales, de l’administration publique. Seule la cohérence entre ces acteurs pourra garantir une trajectoire de l’émergence compatible avec la vision de la population.


Existe-t-il des pratiques et réflexes qui freinent la course des pays africains vers l’émergence ?

J’ai été Premier Ministre pendant 5 ans et je peux dire que la communication est un élément essentiel qui fait aujourd’hui défaut à beaucoup de pays. Les visionnaires sont souvent en avance dans la population et les leaders sont souvent incompris.
On a critiqué la politique de renfermement de Mao Tse Tung, mais voyez ce qu’est devenue la Chine aujourd’hui : les Chinois achètent les industries européennes, américaines, même les équipes de football !
Il n’y a pas de secret… pour transmettre sa vision, l’ajuster à celle de la population : il faut communiquer de manière efficace. Cela ne doit pas rester au statut de slogan, les plans d’émergence ne doivent pas simplement être des programmes pour se faire élire.Une dernière chose aussi : le respect du temps ! Le Vice-Président de la JICA lui même l’a dit durant son allocution lors de la Conférence Internationale sur l’Emergence Africaine : si les pays africains veulent être émergents, il faut que nous puissions respecter le temps !


Qu’entendez-vous par « l’émergence ne doit pas rester au statut de slogan » ?

Je crois que plus qu’hier, les africains sont conscients que l’émergence est à leur portée. Il ne faut pas non plus que ce terme galvanise les esprits au points que l’on croit qu’il s’agit d’un nouveau fétiche. Non ! On a parlé des programmes d’ajustements structurels, on n’en parle plus aujourd’hui alors que ces mots étaient magiques hier. Un plan d’émergence c’est la mise en œuvre d’un programme économique gouvernemental pour diminuer la pauvreté et moderniser le pays et il faudra que chaque pays s’y tienne !


Quelles bonnes pratiques en matière de communication recommandez-vous ?

Le Président de Côte d’Ivoire l’a expliqué lui même: il faut pouvoir relier les choses simples de la vie courante à nos processus d’émergence. C’est le cas, par exemple, de la propreté. Il y a une relation claire entre la propreté des villes et l’émergence, mais il faut pouvoir l’expliquer.Pour transmettre les messages, il faut se saisir des canaux de communication populaires. Nous parlions avec le Vice-Président de Côte d’Ivoire, Mr. Kablan-Duncan, de l’utilisation de certains influenceurs, leaders d’opinion tels que les comédiens et leurs sketchs pour faire de la communication de masse.

Propos recueillis par Ndeye DIOBAYE

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