Un pas stratégique vient d’être franchi par les 15 pays de la Communauté économique  des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Au sortir de leur 51ème sommet tenu du 1er au 5 juin à Monrovia (Liberia), les Etats ouest-africains  unis par une carte d’identité, un passeport, la  libre circulation des personnes et des biens, un tarif extérieur commun, l’harmonisation des règles commerciales pour les biens et les services  et  la volonté (repoussée une nouvelle fois ) d’aller vers une monnaie unique, ont répondu favorablement à la demande de trois Etats d’Afrique du Nord d’adhérer ou de se rapprocher à leur union. Ces pays candidats sont différents dans leurs structures et leurs rapports avec la CEDEAO

Ainsi, le  Maroc,  signataire en mai dernier d’un accord avec le Nigeria pour la réalisation d’un gazoduc (1) sur plus de 4000 km,  détient le premier réseau bancaire de la zone de l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), sous ensemble de la CEDEAO , et du tout premier réseau assurance de la zone CIMA (Conférence interafricaine des marchés de l’Assurance).  La demande d’adhésion du royaume  s’inscrit dans une logique claire de renforcement du partenariat multidimensionnel tissé lors des 51 voyages du Roi Mohammed VI au sud du Sahara.

Quant à la  Tunisie,  désormais admise au statut d’observateur dans un ensemble ouest-africain potentiel pour ses entreprises en expansion, elle s’inscrit dans une logique qui l’a vu adresser la même demande d’adhésion au  COMESA (Marché commun de l’Afrique Orientale et Australe fédérant 19 pays et 475 millions d’habitants). Tunis espère entamer le processus pratique de cette adhésion dès octobre 2017 en marge du sommet de la COMESA prévu à Lusaka.  L’économie sophistiquée du pays du jasmin est freinée  par un marché d’à peine 10 millions de consommateurs et une crise économique endémique depuis la chute du régime autocratique de Ben Ali.

Coincée entre le Maroc et la CEDEAO, la Mauritanie, membre fondateur, s’était retirée en 2 000 de l’organisation pour se concentrer sur l’Union du Maghreb Arabe, fondée en 1989 à Marrakech et dont elle est également  membre fondateur.  En sollicitant le statut de membre associé, Nouakchott pose le premier jalon d’une réintégration devenue indispensable.  D’ailleurs, c’est la demande qui lui a été faite au sortir de la réunion de Monrovia. Cette réintégration déjà négociée sera effective en 2019.

Notons que l’Algérie, géant maghrébin lié à la CEDEAO par plusieurs accords politiques et économiques et des projets d’infrastructures  comme l’Autoroute Alger Lagos, longue de 4 800 km est pour le moment à l’écart de ce processus. Le corridor Alger-Lagos conçu sur maquette dans les années 60 n’a pas connu d’avancées majeures,  se faisant même  devancer  par la transharienne Tanger-Dakar achevée au début des années 2000.  Pour sûr, Alger suit de près ce processus de rapprochement entre le Maroc et la CEDEAO qui risque non seulement de fragiliser sa vieille alliance avec le Nigeria mais aussi de l’exclure sur la scène de ce qu’il sera convenu d’appeler la première puissance économique de l’Afrique.

L’autre pays maghrébin laissé en marge des alliances est la Libye,  initiatrice de la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD),  en 1998  et regroupant 28 États africains. Cette organisation qui prévoyait aussi le libre-échange, la libre-circulation des personnes et des biens et l’intégration économique, dispose d’une banque, la BSIC (2 milliards de dollars d’actifs),  détenue à 45% par Tripoli. Il est certain que  la disparition du leader libyen a durablement affaibli la CENSAD dont l’éclatement programmé est acté sur le plan sécuritaire par la création du G5 (Mali, Mauritanie, Niger, Tchad et Burkina -Faso).  Vidée de sa substance, l’organisation imaginée par Kadhafi continue néanmoins d’intéresser des  capitales maghrébines et mêmes occidentales. Le Maroc avait imaginé l’organisation d’un sommet CENSAD en 2014 avant de faire marche arrière.  C’est désormais l’égyptien Al Fattah Sissi qui voit dans cet ensemble, un moyen de mutualiser les forces et les renseignements pour venir à bout de l’hydre terroriste. Ainsi, le centre Cen-Sad de lutte contre le terrorisme sera basé au Caire et devra être opérationnel dès janvier 2018.


OPA amicale ou intégration stratégique? 

Il va de soi que la demande d’adhésion à la CEDEAO manifestée par le Maroc et les deux autres pays d’Afrique du Nord répond à un certain nombre d’enjeux politiques, économiques et sécuritaires.  Comme le rappelait le quotidien  L’Economiste, “avec le Maroc, cet ensemble constituerait, avec 800 milliards de dollars de PIB, la 16e puissance économique mondiale avec en plus une position géostratégique unique allant de la Méditerranée au Golfe de Guinée, des ressources en hydrocarbures et mines extrêmement importantes, un gisement agricole de premier choix, une connexion en infrastructures avec des corridors routiers pouvant mener de Tanger à Lagos sans discontinuité, une interconnexion électrique et gazière atteignable à très court terme et un marché unique de plus de 400 millions d’habitants...”

Mais encore faudrait-il que le processus soit conduit de bout en bout par les experts économiques chargés d’établir les bases d’un cadre de partenariat fort fondé sur la réciprocité, la libre-circulation des personnes et des biens,  le droit d’établissement, le libre-transfert des capitaux (ce dernier point,  convenons nous -en, est encore loin d’être le cas dans la CEDEAO actuelle).

Sans ces préalables, nous ne parviendrons pas à cet ensemble Nord-Ouest Africain fondé sur une complémentarité économique quasi-naturelle.  Une vraie intégration donnerait à l’ensemble, les moyens de rivaliser avec la Turquie, de lever des milliards de dollars sur le marché domestique pour construire des routes, des ponts et des usines et de créer des champions continentaux dans tous les domaines. La CEDEAO  élargie au Maroc et au Maghreb sera alors à l’Afrique ce que la Chine est pour les Etats du Sud-Est asiatique.

L’adhésion du Maroc, suivie très certainement dans un avenir proche du retour de la Mauritanie, donnerait à cet ensemble une continuité territoriale, routière et des connexions multiples, unique dans le continent. Mais, à  défaut de la CEDEAO des peuples, nous tomberons dans un  schéma d’expansion stricto-senso et de recherche de débouchés.. A l’arrivée ce qui s’apparenterait alors à une sorte d’OPA amicale mais sans valeur ajoutée, sera   condamnée à l’échec. D’où l’appel pour une véritable intégration, intégrale et complète entre deux ensembles aux affinités culturelles et historiques indéniables.

 


Notes:

1- Le Gazoduc Maroc -Nigeria a fait l’objet d’une première convention en décembre 2016 entre fonds souverain marocain Ithmar Capital (ex-FMDT) et a Nigeria Sovereign Investment Authority (NSIA). Cet accord a été suivi en mai par une nouvelle convention entre la Compagnie pétrolière nationale nigériane (NNPC) et l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) pour  le lancement d’une étude de faisabilité  dans un délai de deux ans.

-2-Conf L’Economiste  Edition N°:4983 Le 17/03/2017.