20160126_112717Depuis le départ du président Yaya Jammeh du pouvoir, la vox populli s’accorde sur un froid persistant entre Banjul et Nouakchott corroboré, il faut le dire, par le contraste présumé  entre l’accueil chaleureux  réservé au président Macky Sall et le traitement aussi avenant que distant consacré à Mohamed Abdel Aziz lors de la cérémonie d’investiture du nouveau président gambien.  Il s’agirait d’une  erreur d’appréciation ou, au mieux,  d’une simple illusion d’optique  selon Mory Guéta Cissé. L’homme d’affaires mauritanien, promoteur hôtelier,  qui a passé dix ans dans ce petit pays enclavé au coeur du Sénégal décrypte la complexité des rapports entre les Etats de la sous région. Entretien.


Ces derniers temps, on ne vous a pas beaucoup entendu ni lu  malgré l’actualité débordante en Gambie, un pays que vous connaissez si bien pour y avoir séjourné pendant une longue période?


Lors e notre dernier entretien, j’avais expliqué les dangers de l’installation à Kanilai (Village natal de Yaya Jammeh)  du Président JAMMEH reconverti en gentleman farmer à plein temps.  La  suite des événements m’a donné raison.  J’avais également prédit les difficultés de la coalition à s’entendre pour la formation du premier gouvernement après leur victoire  collective ainsi que la disparition progressive de l’APRC (Alliance for Patriotic Reorientation and Construction, ex-parti au pouvoir)  après la chute du Président JAMMEH qui en était propriétaire et unique bailleur.

Les faits m’ont encore donné raison, ce qui explique le temps mis pour la formation du premier gouvernement de transition où je ne voyais pas la présence de Maître Oussainu DARBOE (chef du Parti démocratique unifié, opposant à Jammeh)   qui aurait dû adopter  la même attitude que   Mr Halifa SALLAH  (opposant, membre du parti People’s Democratic Organisation for Independence and Socialism, Pdoi) du fait de son âge et de sa position dans son parti en attendant les législatives afin de prendre le perchoir d’où il aurait été plus utile pour le pays et j’espère que des corrections seront faites dans ce sens. J’aurais aimé que notre entretien ait lieu après la formation du nouveau gouvernement suite aux dernières élections législatives pour avoir plus de visibilité et de recul afin de mieux étayer mon argumentaire mais je me plierai à votre volonté.


Au lendemain de l’annonce de la défaite de Yaya Jammeh aux présidentielles, vous dénonciez l’activisme du Sénégal? Avez-vous révisé votre jugement?


En effet,  j’avais dénoncé l’activisme du gouvernement sénégalais après la défaite du Président JAMMEH et des conséquences du refus de celui-ci  de quitter le pouvoir,  sachant que toute action directe de leur part ne pouvait aboutir à un résultat positif.  Le  recadrage de leur politique en impliquant la CEDEAO, l’Union Africaine et les Nations Unies a été bénéfique et nécessaire mais pas suffisante et comme je le préconisais en tant qu’observateur, les interventions des Présidents  Abdel Aziz et Alpha Condé que je souhaitais de tout cœur ont eu l’avantage de débloquer de façon définitive la situation.

Je comprends la discrétion du Mali et de la Guinée Bissau pour des raisons objectives de proximité avec le Sénégal et d’appartenance à la CEDEAO, laquelle  qne pouvait en aucune façon et malgré les menaces répétées,  attaquer la Gambie sous prétexte de déloger l’ancien Président JAMMEH. Les  dégâts collatéraux d’une telle action auraient été sans commune mesure avec les objectifs visés.

Il est de bonne guerre que le Sénégal veuille s’approprier toute la victoire diplomatique du départ du Président JAMMEH mais il est heureux que beaucoup d’autres chefs d’état africains et du monde libre aient salué les résultats obtenus grâce à l’implication des Présidents Abdel Aziz et Alpha CONDE qui ont eu le triomphe modeste.

La Gambie est un peuple certes soumis à ses dirigeants mais fier et qui ne saurait s’accommoder de la tutelle d’un pays tiers comme certains le voyaient déjà et, cette même presse qui se félicitait de la lune de miel entre les nouvelles autorités gambiennes et celles du Sénégal a été la première à s’interroger sur la non présence du Président Barrow aux festivités commémorant la souveraineté internationale du Sénégal, ce qui signifie qu’il ne faut jamais aller vite en besogne.

 


Pourtant, l’on continue de parler  d’un froid entre les Présidents Aziz et Adama Barrow?


Je ne suis pas dans le secret des deux chefs d’Etat mais il me semble que les rumeurs malveillantes véhiculées par une certaine presse sont sans fondement car le Président Mohamed Abdel Aziz est un homme d’Etat qui dirige un pays, qui a présidé aux destinées de l’Union Africaine et de la Ligue Arabe et qui a organisé avec succès le sommet de la ligue Arabe à Nouakchott.  C’est un homme d’Etat aux faits des questions protocolaires liées aux visites présidentielles dont les moindres détails sont ficelés et adoptés par les deux protocoles d’Etat bien à l’avance ; les intérêts des peuples passent au-dessus des humeurs et contingences protocolaires.


Pourquoi avoir changé d’ambassadeur et à quand la visite officielle du Président Barrow en Mauritanie?


Un ambassadeur comme tout autre  fonctionnaire peut être affecté à la discrétion du Président qui a la prérogative de nommer aux hautes fonctions civiles et militaires.  Laissons au  Président Barrow le temps  s’installer d’abord et de prendre en main les destinées de la Gambie avant d’envisager des visites lesquelles, si elles ne sont que protocolaires,  n’ont pas beaucoup d’impact dans le vécu des populations des pays concernés.

La Mauritanie et la Gambie ont toujours entretenu d’excellentes relations amicales et les écoles gratuites  et mosquées mauritaniennes construites en Gambie avec les imams et le corps enseignant pris en charge entièrement par le Gouvernement mauritanien remontent du temps du Président JAWARA et connait un accroissement considérable, année après année. Cela sans compter l’apport des commerçants mauritaniens dans le développement économique et social du pays où ils vivent en toute quiétude et sont  cités en exemple pour leur conduite exemplaire en bons ambassadeurs de leur pays.


Quel rôle la diaspora gambienne peut-elle jouer concrètement dans le développement économique et social de la Gambie?


 

La diaspora gambienne est dynamique et compte en son sein de véritables patriotes mus par le développement économique et social de leur pays avec des cadres de haut niveau dont il faudra envisager et favoriser le retour dans un futur très proche pour participer à la prise en main effective des destinées de leur pays. Les gambiens de l’étranger ont toujours  assumé leurs  responsabilités et  obligations sociales en contribuant de façon efficace aux besoins de leurs familles et des  populations nécessiteuses. Leurs expériences respectives tissées au cours des longs séjours et exils dans des pays industrialisés  seront fort profitables pour la nouvelle Gambie qui a besoin de tous ses enfants.


Quand est- ce que vous envisagez votre retour en Gambie ?


Je m’y prépare très sérieusement et je dispose déjà de projets intéressants utiles pour le développement de la Gambie avec des partenaires intéressés à investir dans plusieurs secteurs d’activité. Il faudra naturellement  attendre que le pays se réorganise et mette en place les nouvelles structures pour trouver les interlocuteurs avec lesquels s’entretenir et s’accorder pour envisager la mise en place de nos projets d’investissement suivant les secteurs prioritaires  définis par le nouveau gouvernement gambien. Je ne suis pas parmi ceux qui font le rush actuellement vers ce pays du fait des fortes potentialités qu’il offre et préfère leur laisser le temps de mettre en place leurs structures et définir leurs propres priorités au lieu de leur vendre des éléphants blancs.


Quels conseils pourriez- vous donner aux nouvelles autorités de la Gambie?


Je ne suis malheureusement pas dans ce rôle mais je me hasarderai à conseiller la mesure. L’autorité doit  écouter plus son peuple que ses conseillers,  instaurer  le dialogue et impliquer tout le monde, y compris la diaspora. Il serait salutaire d’éviter toute précipitation dans l’élaboration des politiques de développement sectoriel. Les populations concernées doivent être impliquées   afin qu’elles  soient aussi les acteurs de leur développement. Les nouvelles autorités doivent être mues par un esprit patriotique où seul l’intérêt de la Gambie doit être pris en considération loin des calculs et querelles politiques et politiciennes de positionnement. La Gambie revient de loin et nul ne devrait l’oublier.

 


Qu’en est-il de votre site hôtelier en Gambie et en Mauritanie ?


En ce qui concerne la Gambie j’avais été contraint de céder à vil prix mon patrimoine sous la pression des autorités de l’époque. Les  nouvelles autorités qui comptent parmi leurs objectifs la réparation de tous les torts commis par l’ancien régime,  tant envers les  nationaux qu’envers les  investisseurs étrangers,  seront saisies en temps opportun de mon dossier que nul n’ignore en Gambie et j’ai bon espoir qu’une issue heureuse sera trouvée pour toutes les parties.

S’agissant de la Mauritanie, le secteur du tourisme a beaucoup souffert et continue de souffrir des effets collatéraux du terrorisme dans la sous- région sahélo-saharienne mais on assiste petit à petit à la levée progressive des restrictions de circulation que certains pays imposaient à leurs ressortissants.   Cela aura pour impact de faire revivre le tourisme dans notre pays dont la politique en matière de tourisme était plutôt orientée vers les découvertes des dunes de sable du Nord avec des méharées au détriment du tourisme balnéaire, de découvertes de nos parcs, de la pêche sportive ou de la chasse au gros gibier. La  région Sud abrite actuellement des milliers de phacochères dont la croissance exponentielle est nuisible aux cultures des riverains.

Cette crise du secteur a fait que, faute de clients, j’étais obligé d’arrêter mes activités pour stopper le gouffre financier dans lequel je me trouvais en attendant des jours meilleurs et une réelle politique de tourisme pouvant favoriser la promotion de la destination Mauritanie, la création d’emplois qui passe par la formation des jeunes. Ce sont des conditions nécessaires pour que ce secteur contribue aux apports de capitaux nécessaires au développement économique et social de la Mauritanie. Ce n’est pas un rêve c’est ma conviction profonde et nous y arriverons un jour Incha Allah.