cisseAprès une première partie de l’interview, publiée sur ces colonnes, le 13 avril, où il pose les termes du débat sur le Franc CFA, sans feu ni passion, l’actuaire Abdou Cissé poursuit le jeu des questions-réponses avec notre rédaction.  Dans cette deuxième partie, il évoque la dimension internationale du Franc CFA et la guerre des monnaies. 

 


 Comment expliquer cette dimension internationale du franc CFA ?


Les Etats ont été à la base de l’internationalisation de leurs relations, mais la mondialisation est faite par les entreprises. Seulement, aucun référentiel monétaire international n’a été conçu par le FMI et la Banque Mondiale pour accompagner cette mondialisation. D’aucuns diront que le dollar représente ce référentiel aujourd’hui, mais la monnaie des Etats Unis ne peut pas défendre l’intérêt général de tous les autres pays.

Le monde économique est complètement dépourvu de système monétaire international capable d’arbitrer convenablement les échanges de biens et services. Nous avons connu le système étalon-or par convergence des nations avec un commerce mondiale florissant sur la période 1815-1913 (chambres de compensation et fonds de salaires). Ensuite nous avons vécu l’étalon de change or par accord international de Bretton Woods (1944-1971), période marquée par une réelle stabilité financière internationale (aucune crise). Mais depuis la suspension de sa convertibilité en or (15 août 1971), le dollar imposé comme monnaie de référence, pose de réels problèmes (la quantité de dollars en circulation dans le monde ne représente pas la richesse des Etats Unis). La naissance de l’euro s’est ainsi heurtée aux contraintes du dollar suite à une  guerre des monnaies en corrélation avec une globalisation financière. Une inégalité dans l’usage des devises en découle car la politique monétaire de la FED (Banque centrale des Etats Unis) ne peut garder durablement un équilibre avec les besoins des autres pays du monde ; le commerce mondial se retrouve essoufflé.

Arrimé à la monnaie européenne qui est en guerre depuis quinze ans, le franc CFA souffre aussi de ses corrélations avec les autres monnaies du monde. La zone CFA doit d’abord donner de la voix pour sortir de sa prison monétaire en appelant à l’assainissement de l’environnement économique international, avant de décider de sortir, de rester ou de réformer le franc CFA.

Cet assainissement passe par deux mesures :

  • pour les échanges internationaux, il faut revenir au standard or. En effet, l’or est reconnu et accepté par le monde entier, avec une duration proche de soixante années (en rapport avec les stocks et les flux annuels) ; l’or est le seul actif terminal, au bilan d’une banque centrale, qui ne représente pas un engagement dans un autre bilan. Ce métal n’a pas d’équivalent pour un futur référentiel monétaire international.

Le FMI et la Banque Mondiale doivent se mettre au service de tous les peuples, par une coordination des politiques monétaires et une veille permanente sur la stabilité financière internationale. Rappelons qu’un des mandats du FMI a toujours été d’assurer une stabilité financière internationale ; l’Afrique reste encore en attente d’apprécier le travail de l’organisme dans ce domaine.


Comment expliquez-vous cette guerre des monnaies et ses effets sur le franc CFA ?


Les banques centrales se livrent à une guerre des monnaies marquée par des politiques monétaires divergentes.

  • La FED imprime du dollar sans contrepartie depuis 1971 et oriente sa monnaie à la hausse ou à la baisse en fonction de ses besoins ; les autres banques centrales s’ajustent continuellement pour maintenir la valeur de leur stock de devises.
  • Pour relancer leur économie, les banques centrales des grandes puissances occidentales se sont lancées durablement dans des politiques de taux d’intérêt bas et d’assouplissement monétaire quantitatif (‘’Quantitative Easing’’ ou QE). Pour la BCE, ce programme démarré en janvier 2015 est sans doute une réelle création monétaire contrairement au SMP de 2010 (‘’Security Market program’’, une injection de liquidités suivie d’une stérilisation pour baisser les primes de risques sur les obligations souveraines de certains pays de la zone euro).

Par ce programme de QE, la BCE rachète à ses banques commerciales des titres financiers publics et privés, essentiellement des obligations émises par les Etats pour financer leurs déficits budgétaires ou rembourser leurs dettes passées. Elle s’est engagée dans ce processus jusqu’en mars 2017 et aura ainsi injecté dans l’économie européenne plus de 2 000 milliards d’euros avec deux objectifs visés :

  • rendre l’argent disponible dans toute la zone euro, en espérant le retrouver chez les entreprises et les ménages (pour relancer la croissance) ;
  • pousser à la baisse les taux d’intérêt des dettes publiques des Etats européens.

La France, comme tous les autres pays européens, continue de bénéficier de cette grande flexibilité monétaire, mais cet argent facile ne se retrouve pas dans l’économie réelle car les banques commerciales le mettent en ‘’déposit’’ pour prendre positions sur les marchés des dérivés, plutôt que de financer les ménages et les entreprises.

  • Un taux d’intérêt représente exactement le reflet d’une mutualisation du risque économique et du risque de crédit. En pratiquant des taux d’intérêt trop bas (taux directeur nul et taux de dépôt négatif), les banques centrales occidentales ont réussi à annuler le prix du temps et le prix du risque. Un environnement de marché où les taux sont négatifs s’explique logiquement par un présent plus risqué que le futur (et philosophiquement par un futur plus certain que le présent).

 

  • Cette guerre se retrouve aujourd’hui sur le terrain asiatique. En effet, la Banque centrale chinoise s’est rendue compte que toute la liquidité asiatique était en dollar ; par des mécanismes de ‘‘SWAP’’ (proposés aux autres banques centrales), elle met en place progressivement une forme d’ordre monétaire asiatique à travers le Renminbi (monnaie réelle chinoise avec le Yuan comme unité de compte). Le démarrage à Shanghai en avril 2016 d’un fixing du métal or, démontre que les Chinois sont conscients qu’ils doivent s’armer pour assurer la convertibilité de leur monnaie. Mieux encore en ces temps de guerre où il n’est pas interdit de redoubler d’ingéniosité, les banques commerciales chinoises ont réussi à mettre en place une autre forme de création monétaire. En écriture, le mécanisme consiste à classer les crédits accordés en ligne d’investissements à la place de la ligne comptable naturellement dédiée, échappant proprement aux contrôles de ratios prudentiels (conversion des créances en investissements).
  • En fin d’année 2016, le volume de créances d’investissement des banques chinoises dépassait largement 2 000 milliards de dollars.
  • Ce temps de guerre, purement monétaire, oblige tout le monde à chercher des solutions ; les chinois en trouvent par des méthodes qui inquiètent leurs gouvernants, d’autre en cherchent encore, criant à l’opacité des banques chinoises.
  • Le franc CFA se présente dans cette guerre monétaire, en dommage collatéral pour les Africains dont les banquiers centraux semblent dépourvus de levier pour agir. A l’image des matières premières, le franc CFA est une contrepartie matérielle nécessaire à un combat économique virtuel que le monde industriel mène contre ses oligarques.

 

Nous assistons à une crise des modèles de banques centrales occidentales, un cocktail monétaire inefficace (car aucun  des résultats escomptés n’a été atteint) et qui débouche sur des déséquilibres économiques non mesurables :

 

  • une confusion entre politique monétaire et budgétaire, car les finances publiques ne relèvent pas de la politique monétaire mais plutôt des politiques budgétaires nationales (déficit financé gratuitement pour certains et non pour d’autres) ;
  • des prix de marché complétement faussés, non représentatifs à l’échelle mondiale (absence de prix de marché des taux courts, des taux longs et des taux de change) qui contrarient toutes les lois physiques d’un marché économique ; les conséquences du ‘’BREXIT’’ en sont une illustration ;
  • un coût du capital inexistant qui propulse l’Occident vers une économie de marché où les prix ne sont pas fixés par le marché ;
  • une inflation monétaire depuis 2008 (par le QE) à la place d’une évolution des prix, entrainant une tendance à la déflation en Occident sur 2016 (absorption de l’argent facile par les actifs immobilisés, flambée des bourses, inflation des actifs financiers) ;
  • une optimisation de la croissance en zone euro rendue impossible depuis plus de dix ans par des contraintes liées aux aléas de la conjoncture économique ;
  • une destruction complète du tissu industriel occidental, par le passage d’une conception entrepreneuriale (où le capital était détenu par des entrepreneurs qui développaient des activités en gagnant de l’argent qu’ils réinvestissaient), vers une conception de marché où le capital est détenu par des actionnaires obsédés par la performance financière (la valeur de l’entreprise est mesurée par le capital investi et non par la production).

 

Cette guerre se résume par des politiques monétaires favorables aux acteurs du marché, des ajustements budgétaires sans fondement, des recherches de stabilité monétaire en ordre dispersé, de l’accès à de l’argent gratuit ou moins cher pour les uns et pas pour les autres, des financements gratuits de déficits, des augmentations de dettes pour une durée indéterminée, etc.

Sans oublier le slogan du début de l’année 2017 (la relance budgétaire est de retour) qui semble  mettre tous les acteurs économiques en accord, après l’avoir indexé pendant des années comme vecteur de laxisme étatique et d’emballement de la dette.

Notre monnaie étant arrimée à l’euro, alors nous devrions avoir accès à toutes les flexibilités monétaires accordées à la France. L’avenir du franc CFA passe nécessairement par un abandon pur et simple de ces inégalités de traitement.


Quelles sont les conclusions que l’on peut tirer de ces dérégulations monétaires?

Ils ont tous droits à des solutions pour répondre à leurs besoins et par tous les moyens, alors que nous avons droit à absolument rien si ce n’est prendre une part de plus en plus accrue à la solution de leurs problèmes. Par le temps, l’homme est en perdition, mais ce monde doit changer.

Depuis le début des indépendances, l’Afrique subsaharienne n’a pas encore entamé une réelle construction parce qu’elle ne bénéficie pas de flexibilité monétaire. Le franc CFA étant arrimé à une monnaie instable (pour ne pas dire malade), dans un contexte économique international instable, nous avons besoin d’une forte solidarité entre nous pour dessiner la représentation que nous souhaitons donner à notre monnaie.

Il est nécessaire de mettre sur la table des discussions, l’ensemble des points ci-dessus pour permettre à  la zone franc CFA d’accéder à un espace économique réel, dans lequel il sera possible d’appliquer des modèles au grand bonheur des économistes, et parler de PIB, de croissance et d’inflation.

Ces discussions feront appel à des questions comme :

  • peut-on partager ce marché avec tous nos partenaires malgré nos disparités économiques, budgétaires et contextuelles ?
  • ne faudrait-il pas surveiller les prises d’intérêt de ces derniers dans l’accélération de la construction de nos pays qui serait un corollaire d’une telle situation ?
  • accepterions-nous que l’économie, telle que conçue par les économistes occidentaux, soit une idéologie à laquelle les africains doivent se plier ?

Seulement, nous pouvons garder espoir en entendant le cri de certains français qui disent : «la volonté de protection contre les déprédations du marché prend une forme autoritaire et conservatrice ; pourquoi ne prend-elle pas, au contraire, la forme d’une vaste coalition progressiste œuvrant pour faire barrage à la concentration financière et réguler collectivement des mécanismes aboutissant à la précarisation des vies individuelles et au saccage de la nature (J.P. Spitz)».