oliveforte valeur ajoutée et particulièrement appréciée des fines bouches conquises depuis plus de 25 ans par les bienfaits de ses qualités organoleptiques et nutritionnelles, l’huile d’olive est devenue un produit alimentaire très recherché. Selon l’institut IRI, en 2015, les consommateurs ont payé en moyenne 19,8% plus cher leur huile dans les supermarchés du vieux continent, sans sourciller. La demande ne cesse d’augmenter et les gourmets ne se limitent plus au seul bassin méditerranéen. En 2017, les Etats-Unis et le Japon en importeront 357 000 tonnes. La Chine, l’Inde et la Russie s’ouvrent à ce nectar culinaire et offrent un potentiel d’importation exceptionnel pour les dix ans à venir. L’Iran en fera de même dès son embargo économique définitivement levé. Le Chili et l’Argentine, après leur succès vitivinicole, ont compris tout leur intérêt de développer maintenant l’oléiculture. En Europe, le prix de l’huile d’olive a même flambé en 2015. La faute en revient à la chute de la production européenne entre 2014 et 2015. Les deux principaux pays producteurs d’huile d’olive, l’Italie et l’Espagne, ont été affectés respectivement par la bactérie Xyllella Fastidiosa tueuse d’oliviers et par la sécheresse. La Tunisie, deuxième producteur après l’UE malgré le fait qu’elle soit fortement talonnée par la Turquie, devient ainsi le pays de toutes les convoitises, courtisée par la Commission Européenne un peu trop naïve et malmenée par des commerçants italiens, mi-importateurs et mi-mafieux.  Et pour cause, en 2015 avec 303 000 tonnes contre 58 000 en 2014, la Tunisie a représenté à elle seule 60% de la capacité d’exportation de toute l’Europe. Sur les 6 dernières années, ce petit pays caracole en moyenne à hauteur de 18% de l’exportation mondiale. De quoi faire rager les producteurs du littoral nord du bassin méditerranéen, embourbés dans des fluctuations trop fréquentes d’une productivité toujours en baisse. Entre l’Egypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, leur production totale frôle les 400 000 tonnes, soit près de 12% du marché mondial. Et même si la Tunisie a connu pour la campagne 2016/2017 une sécheresse qui a causé une baisse de production de 55%, par rapport à la moyenne annuelle nationale, les fortes précipitations enregistrées au cours de cet hiver laissent présager d’heureuses prochaines années. Ainsi, l’huile d’olive d’Afrique du nord ne peut plus être ignorée et devient la cible d’une Europe oléicole de plus en plus fragilisée et prédatrice.

Pourtant, si rien n’est mis en œuvre pour encadrer sérieusement le commerce de l’huile d’olive, ce doux présage risque de ne plus faire le bonheur de la Tunisie et de ses pays voisins. D’un côté, l’Europe soutient la Tunisie en augmentant son quota d’importation hors taxe du vrac pour l’aider à faire face à ses difficultés économiques. De l’autre côté, l’huile d’olive extra-vierge conditionnée et estampillée « italienne » ou « espagnole », exportée massivement partout dans le monde, est coupée le plus souvent avec de l’huile nord africaine. Selon une enquête italienne de 2015, 4 bouteilles sur 5 vendues en Italie seraient ainsi fraudées, trompant les papilles de millions de consommateurs pourtant connaisseurs. En 2017, selon les estimations du Conseil oléicole international, l’Italie produira environ 560 000 tonnes d’huile d’olive, en consommera 562 000 tonnes. Or, elle en exportera 191 000 tonnes, ce qui laisse imaginer qu’elle en importe suffisamment pour la transformer par magie en huile étiquetée « italienne » !  C’est ainsi qu’elle en importe actuellement 70 000 tonnes de Tunisie, alors même que l’Union Européenne déclare une importation de cette même quantité depuis ce même pays à titre de
« soutien économique» ! Bien que les raccourcis mathématiques pourraient paraître faciles et critiquables, on ne peut malgré tout s’empêcher d’imaginer les politiques et technocrates européens atteints d’une forme de cécité chronique face à des opérations commerciales pour le moins suspectes. De l’huile achetée en vrac à bas prix en provenance du Maroc, d’Algérie et surtout de Tunisie se trouve ainsi mélangée à de l’huile italienne ou espagnole. Importée pour seulement 0,2 €/kg en moyenne, elle serait revendue plus de 4€/kg. Manifestement, cette opération devient très lucrative, au détriment des pays producteurs africains. Et les exemples de fraudes ne manquent pas.

Par Pierre Delval
Par Pierre Delval

Les Pouilles, botte secrète de l’Italie gastronomique, est entachée en 2015 par une vaste affaire escroquerie construite sur l’indication géographique. L’enquête a touché 12 sociétés dans la région et un laboratoire de certification. Des tests effectués par l’Institut des biosciences et des bio-ressources à Pérouse ont révélé que des milliers de tonnes d’huile d’olive provenant de Tunisie et du Maroc ont été mélangées avant d’être embouteillés et labellisés « made in Italy ». Durant cette même année, le parquet de Turin a ouvert une enquête pour fraude contre plusieurs poids lourds de la filière comme Carapelli, Bertolli, Sasso, Coricelli, Santa Sabina, Prima Donna et Antica Badi. La moitié des échantillons prélevés révélaient que les produits ne correspondaient pas à l’affichage « extra vierge italienne ». Pas de risque particulier pour la santé des consommateurs, mais une tromperie qui faisait grimper la marge de 30 à 40%.

Pour soutenir les exportations, les grandes marques d’huile d’olive n’hésitent plus à importer des produits à bas prix pour couper l’huile extra vierge locale. La pratique est malheureusement courante. Elle entache la réputation de l’huile d’olive extra-vierge et spolie tout un pan de l’oléiculture africaine. Si, sur la forme, la commission agricole du parlement italien s’est emparée de ce dossier et a décidé de soutenir sensiblement au niveau national la production de qualité, la lutte contre les phytopathologies et le renforcement des contrôles, sur le fond rien n’a vraiment changé. Que ce soit en Italie, en Espagne, en France, voire aux Etats-Unis, les fraudes continuent. Tant que les garanties ne seront pas consolidées, autant considérer que les arnaques poursuivront leur route toute tracée là où la demande deviendra plus importante que l’offre. Pour la Tunisie, la situation est intolérable. Ses produits de grande qualité, fierté de tout un peuple, sont cloués au pilori de la sacro-sainte nécessité économique du « sauve qui peut », bradant à qui veut l’acheter l’une des plus belles richesses agricoles du pays. Pourtant, les solutions existent pour contrôler la qualité, cadrer la production, limiter le vrac et développer le marché de l’huile conditionnée. C’est au Conseil oléicole international – par chance dirigé actuellement par un tunisien – de s’imposer et de montrer le chemin vertueux d’une filière qui se doit de se mobiliser face à une mafia spécialisée, parfaitement consciente du potentiel que peuvent offrir l’offre et la demande de ce liquide précieux partout dans le monde. C’est aussi au Conseil d’éviter qu’une guerre de l’olive – perçue par certains comme inévitable -ternisse pour longtemps l’image d’intégrité d’un produit pourtant détenteur de promesses pour l’économie de la Méditerranée, le bon goût de la gastronomie mondiale et la santé des consommateurs. Ainsi, la prévention et la lutte anti-fraude devront être examinées avec soin, plaçant au cœur des dispositifs technico-juridiques la traçabilité sécurisée comme arme de dissuasion, contraignant le vrac et propulsant le conditionnement encadré comme seule garantie de conformité d’origine. Dans un contexte de suivi des tests organoleptiques et scientifiques harmonisés ainsi que dans un cadre juridique, industriel et logistique réinventé, l’huile d’olive embouteillée, deviendra par son conditionnement un objet-preuve connecté, seul garant d’une paix oléicole mondiale durable. Des projets pilotes se mettent en place en Tunisie. Grâce à des investisseurs déterminés, visionnaires et innovants, l’huile d’olive certifiée, conditionnée et tracée saura démontrer qu’elle peut être « extra-vierge » de toute suspicion.

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