imgLe dernier rapport d’octobre 2016 de laWord Wildlife Fund (WWF) n’est plus un cri d’alarme. C’est un cri de détresse. Selon cette ONG, les animaux que nous connaissons aujourd’hui seront relégués dans quelques années aux pages des livres d’histoires naturelles. Ses statistiques, très vraisemblables, attestent que les populations de mammifères, poissons, oiseaux, amphibiens et reptiles se sont effondrées de 58% dans le monde en 42 ans, et ce constat ne semble pas près de s’arrêter si nous ne faisons rien. Mais la cause, telle qu’elle est présentée, n’est pas qu’environnementale. Elle est aussi criminelle. Et l’Afrique, en la matière, est l’une des scènes de crimes les plus démonstratives. Sur ce magnifique continent, chaque année, des milliers d’animaux sauvages – pour beaucoup déjà menacés – sont illégalement capturés ou tués pour être vendus comme animaux de compagnie, mets alimentaires, souvenirs pour touristes, ornements, amulettes, bibelots de luxe ou encore ingrédients entrant dans la pharmacopée traditionnelle asiatique. Cette prédation humaine, d’une ampleur sans précédent, parfois institutionnalisée, mène certaines de ces espèces au bord de l’extinction, pourtant essentielles à l’équilibre des écosystèmes et à la sauvegarde du peu qui reste de notre conscience morale.

Ainsi, le génocide que vivent éléphants et rhinocéros, figures protégées des plus emblématiques du continent africain, met en exergue l’implication de réseaux mafieux, structurés et stimulés par des clients sans scrupules, souvent non africains. Encouragés par des sanctions faiblement dissuasives, motivés par l’appât d’énormes profits que constituent l’ivoire et la corne de rhinocéros, ces criminels ont fait du braconnage et de la contrebande des produits issus de la faune, un commerce juteux qui pèserait, selon le United Nations Environment Programme (UNEP) et Interpol, plus de 17 milliards d’euros chaque année. En 2013, la corne de rhinocéros se vendait 57 000 euros le kilo, soit treize fois plus qu’il y a vingt ans. De façon méthodique et violente, les trafiquants privent chaque aire protégée, chaque région, chaque pays de ses espèces les plus précieuses pour son avenir.

En 2015, les résultats d’analyses ADN pratiquées sur des saisies importantes d’ivoire illégal effectuées entre 2006 et 2014 dans le monde, ont démontré que les éléphants de forêt du Tridom, une zone de conservation transfrontalière  entre le Cameroun, le Congo et le Gabon, et les éléphants de savane des réserves de Selous en Tanzanie et Niassa au Mozambique avaient été préférentiellement ciblées par les réseaux criminels. Leurs défenses composaient près de 85% des saisies. Ce qui explique l’effondrement rapide et alarmant des populations d’éléphants observé en Afrique centrale (62% entre 2002 et 2011), en Tanzanie (53% depuis 2009) et au Mozambique (48% depuis 2010). En Afrique australe, les rhinocéros sont, eux aussi, la proie facile des criminels de la pire espèce. À partir de 2013, chaque année, plus de 2000 cornes de rhinocéros auraient fait l’objet de contrebande au départ de l’Afrique, soit trente fois plus qu’en 2000. Cette activité très structurée, orchestrée par des réseaux criminels asiatiques implantés in situ, menace gravement la survie des populations de rhinocéros de cette région. Alors qu’en 2007, l’Afrique du Sud dénombrait 13 individus braconnés, ce chiffre s’est élevé à 1175 en 2015, témoignant d’une explosion du braconnage de plus de 9000%. Si ce rythme se maintient, l’extinction de la population sud-africaine de ces grands herbivores pourrait survenir d’ici dix ans. En Namibie, l’année 2015 a, elle aussi, été funeste, s’achevant sur un triste record national : 80 rhinocéros (notamment noirs, les plus rares) ont été illégalement tués alors qu’entre 2009 et 2011, la perte d’un seul individu était à déplorer. Ainsi, chaque jour, en Afrique, au moins trois rhinocéros et près d’une centaine d’éléphants (un toutes les 15 minutes en moyenne) sont braconnés.

Afin de rester à l’abri du spectre de surveillance des agences gouvernementales, les réseaux criminels utilisent des méthodes de braconnage et de contrebande complexes et sophistiquées, en perpétuelle évolution. Ainsi, entre juillet et octobre 2013, au plus fort de la saison touristique, le parc national Hwange au Zimbabwe perdait plus de 300 éléphants empoisonnés au cyanure placé près de points d’eau et de salines fréquentés non seulement par les pachydermes mais aussi par nombre d’autres animaux (carnivores, rapaces, ongulés) devenus les victimes collatérales de cette quête «d’or blanc» commanditée par un homme d’affaire sud-africain. Grâce à la corruption qu’ils ont placée au cœur du système, les criminels bénéficient d’accointances stratégiques au sein des forces de l’ordre, des services de contrôle ou encore de la classe politique qui leur facilitent le transit des cargaisons des pays «source» aux pays consommateurs. L’arrestation récente, en Guinée, de l’ancien directeur chargé de la protection de la faune en atteste. Ce dernier, usant de sa position, a des années durant, facilité la contrebande internationale de nombreux spécimens protégés en délivrant pléthore de certificats d’exportation aux trafiquants le sollicitant. L’accès direct aux animaux est lui aussi facilité (y compris par les publications scientifiques que les trafiquants consultent) : en mars 2013, les quinze derniers rhinocéros de la partie mozambicaine du parc transfrontalier du Grand Limpopo – qui en comptait 300 dix ans auparavant – ont été offerts aux braconniers par leurs protecteurs, une trentaine de rangers ayant franchi la ligne rouge. En mai-juin 2014, 68 éléphants étaient abattus pour leur ivoire au sein du parc national de Garamba en RDC, dont une dizaine depuis un hélicoptère témoignant d’une implication probable des forces armées régulières ougandaises.

Classée au 5ème rang des activités criminelles transnationales les plus importantes et lucratives au monde derrière les trafics de stupéfiants, d’armes, de contrefaçons et d’êtres humains, mêlant à la fois drogues, évasion fiscale, falsification de documents ou blanchiment d’argent, l’exploitation illégale des espèces sauvages attire aussi milices rebelles et seigneurs de guerre. À cet égard, depuis 2012, les horreurs commises par le djihado-banditisme ont éveillé les consciences quant aux liens constatés entre trafic d’espèces menacées et financement du terrorisme régional et ses répercussions sur la sécurité mondiale. Tous tirent parti de capacités de détection limitées, du manque de mesures répressives, de la pauvreté extrême de certaines communautés, de la faiblesse des institutions nationales, de lois inadaptées ou contradictoires, de frontières perméables, de l’existence de marchés légaux peu ou pas contrôlés, de l’émergence de nouveaux marchés non réglementés tels que les marchés en ligne ou encore de l’ignorance  des consommateurs.

Dans tous les lieux ou ce crime prospère, qu’attendent les autorités locales et régionales pour renforcer les cadres légaux, stimuler l’échange d’information au plan régional et international et soutenir par des formations adaptées, afin de renforcer les capacités des pays victimes ? En dehors du champ direct de l’activité policière, la population locale n’a plus d’autres choix que de se prendre en main. La sensibilisation et l’éducation du public ont un rôle majeur à jouer, dans les pays sources (afin de limiter le braconnage) et de destination (pour réduire la demande), tout en développant une réponse universitaire au problème, apportée par la mise en place de cursus diplômants dans le domaine environnemental et de conservation. Ces solutions, autant pragmatiques que logiques, permettent d’envisager au travers d’une approche globale de la question, une perspective réaliste de réduction de la menace dans un temps espéré suffisant pour éviter l’extinction des espèces mises en danger par les réseaux criminels.

Aujourd’hui, INTERPOL, en lien avec de grandes ONG spécialisées, lance plusieurs projets visant à lutter contre la criminalité environnementale dont le Projet «Wisdom», une initiative menée pour améliorer l’application des lois relatives à la protection des espèces sauvages en Afrique, en ciblant spécifiquement le commerce illégal d’ivoire d’éléphants et le trafic de cornes de rhinocéros. Dans ce cadre, depuis 2008, des opérations d’envergure mises en œuvre par les pays membres, coordonnées par Interpol, ont conduit à l’arrestation de plus de 1200 criminels. «Wisdom» est en la matière une initiative remarquable. Sa raison d’être est de soutenir et renforcer la gouvernance au sein de ses pays cibles, notamment par le développement des capacités en matière d’application de la loi. Au-delà de son appui direct à l’action de terrain des forces de police, il propose un service d’aide adapté rendu possible par le déploiement d’équipes spécialisées.

Mais, contre toute attente, ne devons nous pas prendre conscience de nos propres démons? Car en définitive, pour qui sonne t’on le glas ? Une extinction de masse, qui fragilise des écosystèmes entiers, pourrait avoir des conséquences plus lourdes que l’extinction d’espèces emblématiques. A long terme, à force d’éliminer une faune utile à l’écosystème, l’homme pourrait donc lui aussi être menacé d’extinction. Nous pouvons soit changer notre façon de fonctionner, soit continuer de la sorte – du moins jusqu’à ce que « l’extinction anthropocène » ne fasse disparaître une dernière espèce: la nôtre.

De Pierre Delval, avec la participation de Céline Sissler-Bienvenu, Directrice du Bureau France et Afrique francophone de l’IFAW.