Par Dr. Ndiakhat NGOM

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II y a quelques années, étant jeune étudiant à l’Université Paris 1, je préparais (sous le parrainage de l’Unesco et d’Amnesty International) un doctorat sur le « racisme devant la science » et fréquentais assidument les bibliothèques parisiennes. Entre autres, celles de l’Ecole de Médecine, l’Ecole Normale Supérieure, le Collège de France, la Cité des sciences, Beaubourg, la BNF et les bibliothèques municipales. Mais celle qui m’a le plus marqué est incontestablement celle de la Sorbonne où au guichet B, je dévorais avec passion des ouvrages d’histoire des sciences et de sciences politiques sur les Etats-Unis.

Je voulais comprendre ses contradictions internes, les clivages sociaux et les crispations raciales. Deux ouvrages d’universitaires américains m’ont marqué à vie : ceux de Daniel Keevles « In the name of eugenism » et de Troy Duster « Backdoor to eugenism ». Le premier, aujourd’hui décédé, était un des meilleurs historiens des sciences américains et enseignait à la California Institute of Technology. Le second, un Afro-Américain réputé, était professeur à Harvard.

Du début de la guerre jusqu’à la Déclaration d’indépendance (1776-1783), les Etats-Unis étaient marqués par l’esclavage, les tensions raciales et sociales. Par exemple, en entrant triomphalement dans les villes libérées, le Général Gorges Washington demandait à ses lieutenants d’expurger de ses troupes les soldats Afro-Américains, au nom d’une « bonne image » qu’il souhaitait donner de l’Amérique.  C’est l’époque où l’on utilisait la science et ses résultats pour maintenir le statu-quo entre les classes sociales. Jusqu’au début du 20e siècle (1970). C’est l’époque où, au nom de « Our load of mutation » (Notre fardeau de mutations), on pensait que l’immigration ou le croisement racial entrainait inéluctablement la décadence du « patrimoine héréditaire national ». Ce qu’il fallait éviter à tout-prix. C’est pourquoi, on stérilisait à tout va. On enfermait à vie certains individus des classes défavorisées accusés d’être inférieurs, de porter des gènes déficients ou d’avoir un faible QI. C’est l’époque de la fameuse « Immigration Restriction Acte » de 1924 qui limitait l’entrée aux Etats-Unis de gens venus d’Europe du sud (Italie, Portugal) accusés d’être des délinquants, des alcooliques, bref, une menace potentielle de pervertir le « protoplasme national américain ».

II faut le rappeler : dès la fin de la colonisation anglaise, les Etats-Unis se sont formés à partir d’une base identitaire composée des WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Des émigrants issus de l’Irlande, de l’Ecosse, de l’Allemagne, bref, de ce qui est appelé  « Amérique blanche» et qui contrôle jusqu’à nos jours l’essentiel du pouvoir politique, académique et  économique. C’est de cette « Amérique post-européenne » d’où sont issus tous les Présidents américains. Ailleurs, en France,  la Révolution française de 1789 n’accordait le statut de citoyen, le « sujet de droit » qu’aux « Blancs ». Dans les faits, cette Révolution  (jumelle à celle de l’Amérique) ne concernait ni les Noirs, ni les femmes, encore moins les Juifs.

Ces considérations préliminaires ont poussé les experts à penser que les clivages raciaux et sexistes sont structurels aux Etats-Unis (même dans le camp démocrate, pourtant réputé progressiste) et ne permettaient guère l’émergence « d’hommes de couleur » ou de femmes. A cet égard, Barak Obama et Hilary Clinton pouvaient apparaitre comme de simples épisodes, certains évoquent même des « accidents de l’histoire » puisque l’histoire de l’Amérique a été et est toujours une histoire blanche et sexiste.  Jusqu’aux années 90-2000, les Afro-Américains étaient la 2e couche (derrière les Blancs) avec 11% de la population. Aujourd’hui, il y a une inversion, puisque c’est la population hispanique qui occupe cette 2e place, avec 12%. C’est un tournant important dans l’histoire riche et mouvementée des Etats-Unis. Parallèlement, des études ont montré que les populations asiatiques et hispaniques sont mieux intégrées que celles afro-américaines qui portent encore les séquelles de l’esclavage. Les Afro-Américains ont un taux d’échec scolaire élevé. Dans certains Etats, les 2/3 des populations carcérales sont issus de cette population. Dans l’ensemble, la population américaine n’est pas homogène. Elle est extrêmement fragmentée et communautaire. Mais elle se retrouve lorsque l’intérêt national est en jeu  (menaces extérieures, guerres).

Les Etats-Unis sont aussi le pays de la méritocratie, qui permet aux talentueux d’émerger. Mais ici, méritocratie ne rime pas forcément avec savoir académique, tempérance ou expérience politique. C’est un pays désarçonnant puisque tout est possible. Le meilleur comme le pire. On n’a pas besoin d’être bardé de diplômes ou d’avoir des connaissances pointues en relation internationale pour être Président de la république.  C’est le pays le plus puissant du monde, certes. Mais l’Américain moyen serait incapable de situer un pays européen ou africain sur une carte. Repensez ici aux « perles » des candidats aux élections présidentielles lors des débats sur des questions relatives au cours du monde. D’Obama à Donald Trump, c’est deux visions de l’Amérique qui s’opposent.  Issu des minorités, Obama a effectué des études sérieuses à Harvard avant de devenir un brillant avocat. Trump est issu de cette Amérique des WASP, conservatrice et nationaliste. C’est cette Amérique profonde et blanche qui a réagi vigoureusement en 2016 en lui donnant son mandat pour effacer les « effets » de la présidence d’Obama. Rétablir l’ordre et les valeurs de « l’Amérique profonde », délaissée par les élites politiques des grandes villes. Les Etats-Unis sont imprévisibles en matière de politique extérieure.  IIs peuvent offrir un visage interventionniste pour mettre de l’ordre ou être nombrilistes et ne s’intéresser qu’à leurs affaires internes.

Jusqu’à l’attaque de Pearl Harbour, en décembre 1941, la politique extérieure américaine a été dictée par la « doctrine Monroe ». Une mesure isolationniste absolue dont la base idéologique est l’idée que les Etats-Unis n’ont pas à se mêler du chaos du monde. Sûrs de leur force, ils doivent se suffire à eux-mêmes. Trump autorise les recherches pétrolières et gazières en dépit des réserves de son prédécesseur liées à l’impact désastreux sur l’environnement (émission de gaz à effet de serre). Cette démarche en soi n’a rien d’innovant ni de choquant pour un pays qui pense comme Nietzsche que « ce qui est fort se repousse » et refuse par conséquent les coopérations économiques (entente nord-américaine) ou politiques (OTAN), au nom de cette morale socialiste et communiste, celle des « bêtes à cornes ».

Aujourd’hui, le « retour aux valeurs » qui a pour nom « sécurité, port d’arme, emploi, ordre » justifie aux yeux des Républicains l’interdiction des Etats-Unis aux Musulmans. C’est un puissant clin-d’œil  aux craintes de décadence des pionniers américains et expliquaient les mesures xénophobes et mixophobes évoquées plus loin.  A dire vrai, si l’on devait expurger les Etats-Unis de tout ce qui est corps étranger, il n’est pas sûr que Trump lui-même soit indemne de la mesure. Il y a des milliers d’années de cela, bien avant même la période de la glaciation, des populations venues d’Asie en empruntant le détroit de Béring ont donné naissance aux Indiens d’Amérique. Les autochtones, aujourd’hui parqués dans des réserves et en bute à l’alcoolisme et à la déculturation.

Professeur de philosophie et de sciences politiques

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