object-getobjectLa Banque Africaine de Développement (BAD) a approuvé son tout premier ETF  en décembre 2016. Appelé à devenir le plus grand fonds obligataire indiciel en Afrique, cette structure soulève beaucoup de questions auprès des acteurs du marché. Cédric Mbeng Mezui, cadre au sein de la Banque, nous apporte des éclaircissements. Entretien.

 

 


FA : La BAD a approuvé un investissement de 25 millions de dollars dans le premier ETF obligataire multinational en Afrique « ADBF ». De quoi s’agit-il exactement ?


CMM : « African Domestic Bond Fund » (ADBF) est un fond indiciel qui va investir dans les titres obligataires souverains en Afrique libellés en monnaies locales. Il est structuré comme un fond indiciel amélioré (Enhanced Exchange Traded Fund « ETF »). C’est – à dire que le fond va répliquer un indice de référence avec une portion de gestion active. Dans le cas spécifique d’ADBF, il s’agira de répliquer 80% ABABI[1] et avoir 20% de gestion active dans des titres obligataires non compris dans cet indice. L’objectif étant d’accroître la performance du fond et d’inclure plus de pays.


FA : c’est une initiative louable. Mais quels sont les critères pour bénéficier des investissements de ce fonds. En dehors de l’aspect investissement, quel est l’intérêt d’un tel fonds sur le continent ?


CMM : ADBF est une composante de l’Initiative des Marchés Financiers (AFMI) que la BAD a lancé en 2008 comme sa principale réponse pour l’approfondissement des marchés financiers en monnaies locales en Afrique. Ses objectifs spécifiques de: i) permettre aux États d’améliorer les conditions auxquelles ils empruntent sur les marchés financiers domestiques, ce qui leur permet de réduire leur dépendance à l’égard des emprunts libellés en devises, ii) élargir les options de financement à la disposition des entreprises, étant donné que les marchés des obligations publiques constituent une condition préalable pour le développement des marchés obligataires des entreprises à travers la création d’une courbe de rendement, iii) jouer le rôle de catalyseur pour le développement, la stabilité, et l’intégration régionale des marchés financiers, et iv) améliorer la disponibilité et la transparence des données sur les titres obligataires.

AFMI a deux principaux piliers, la plateforme des données de marchés (AFMD) et ADBF. AFMD travaille avec un réseau d’une quarantaine de banques centrales en Afrique et d’autres institutions financières locales afin de récolter et de diffuser les données des marchés obligataires sur le continent via sa base de données et son site web www.africanbondmarkets.org qui est la première plateforme sur les données en Afrique. En effet, la disponibilité de données financières crédibles est consubstantielle au développement des marchés financiers.

ADBF est composé du Fond lui-même et d’une famille d’indices obligataire dont ABABI qui est le fruit d’une collaboration avec Bloomberg. Au départ, ABABI était composé de 4 marchés, l’Afrique du Sud, le Nigéria, l’Egypte et le Kenya, lors de son lancement en 2014. La Namibie et le Botswana ont été admis dans l’indice en 2015. Ces six pays représentent plus de 80% des 300 milliards de dollars du marché obligataire africain. Cette année devra accueillir 3 nouveaux marchés. Notre objectif est d’avoir un maximum de pays tout en maintenant des critères d’inclusion rigoureux pour les investisseurs et émetteurs.

AFMI exécute plusieurs activités d’assistance technique et d’études sur le continent, notamment sur le développement des courbes de taux, la structuration des émissions obligataires, l’approfondissement de la base d’investisseurs, etc. Depuis son lancement, AFMI a contribué à la formation de plusieurs centaines d’experts sur le continent et à la promotion d’instruments financiers tels que les indices obligataires, fonds obligataires, ETF, etc.

Le principal critère pour être éligible dans ABABI (par Bloomberg) est la liquidité des titres. Mettez-vous à la place d’un investisseur à New York, à Tokyo ou dans une capitale africaine qui souhaite investir en Afrique, il voudrait avoir la possibilité d’acheter ou de vendre dans un délai raisonnable, il faut donc des prix disponibles et des titres liquides.

 


FA : pourquoi l’avez-vous structuré comme un ETF ?


CMM : Notre mission est de favoriser l’approfondissement des marchés financiers africains. Ce travail nous amène à rencontrer régulièrement tous les acteurs impliqués dans la construction et le développement de ces marchés. Il ressort des discussions avec l’écosystème financier que les principaux freins à l’investissement dans ces marchés sont : l’accès aux marchés des titres obligataires; la liquidité de ces titres; la règlementation; le couple risque/rendement ; et les coûts de transactions. Partant de là, nous avions donc à structurer un instrument qui permet de répondre à ces préoccupations tout en ayant à l’esprit notre mandat de Banque de développement. En effet, la BAD en tant que première institution financière de développement en Afrique,   joue un rôle précurseur sur les marchés africains par la création d’ADBF. Une structure ETF met sur le marché un instrument négociable qui est par nature facile d’accès, liquide, transparent, facile à utiliser, avec une exposition sur plusieurs marchés à des coûts faibles. AFMI/BAD apporte ainsi une solution locale face à plusieurs faiblesses structurelles de nos marchés.

 


FA : quelle est la taille du marché des ETFs ?


CMM :  Le premier ETF a été lancé en 1993, il en existe plus de 6 000 dans le monde avec des actifs sous gestion (AUM) d’un montant total de 3100 milliards d’USD, dont plus de 700 ETF avec des actifs sous gestion d’un montant supérieur à 500 millions d’USD comme suit : i) plus de 450 ETF domiciliés aux États-Unis et au Canada, ii) plus de 220 en Europe, et iii) plus de 60 en Asie Pacifique. Au cours des deux dernières décennies, les ETF ont produit la performance escomptée, durant les périodes de conditions de marché difficile ou d’incertitudes, spécialement durant la crise financière mondiale de 2008. Les ETF obligataires ont progressé de plus de 850 % entre 2008 et 2016.

Le marché des ETFs en USD (fonds indiciels négociés en bourse) est passé de plus de 200 milliards d’USD en 2003 à plus de 3000 milliards d’USD en 2015[2]. En dehors de l’Afrique du Sud qui compte quelques ETF, ce marché est quasi-inexistant en Afrique. ADBF va être le premier ETF obligataire couvrant plusieurs marchés africains. Il a pour objectif d’être le benchmark pour tout investisseur souhaitant avoir une exposition sur les marchés de la dette en Afrique en monnaies locales.

Greenwich Associates (2016) prévoit que les investisseurs institutionnels internationaux investiront collectivement près de 300 milliards d’USD par an dans les ETF d’ici à 2020. Notre souhait est de capter une portion de ces investissements pour l’Afrique via ADBF. Ce dernier représente une diversification par le biais d’une seule transaction.

 


FA : Quel est votre cible d’investisseurs, domestiques ou internationaux ? Quelle est la taille anticipée de ce fonds ? Sur quelle place sera-t-il coté ?


 

CMM : les deux. Le fond sera libellé en dollar avec une cotation primaire à la bourse de Maurice qui présente l’avantage d’avoir une plateforme de règlement dans plusieurs devises ainsi que des accords de double cotations avec d’autres bourses africaines. Ce qui facilitera la cotation secondaire d’ADBF  sur les autres marchés africains. Nous envisageons une taille d’environ 200 millions de dollars pour commencer.

Le fait de le structurer comme un ETF et le coter dans les autres marchés va permettre aux investisseurs locaux d’y investir en monnaie locale et surtout de l’admettre comme un actif local selon les règlementations existantes. C’est un facteur innovant dans la structure de ce Fonds. Ce qui permettra d’attirer les fonds de pensions, les banques, les assureurs, etc. des différents marchés. La présence de la Bad dans le capital et la transparence de l’indice ABABI qui est disponible sur le terminal Bloomberg (BADB index) sont des éléments crédibles qui rassurent les investisseurs internationaux. Ces derniers n’ont plus à se préoccuper de savoir s’il y a des marchés obligataires en Afrique, comment y accéder, les coûts élevés des transactions, les contraintes des différentes règlementations, etc. en une seule transaction dans ADBF, ils peuvent diversifier leurs portefeuilles via une exposition à plusieurs marchés africains de manière transparente et efficace.

 


FA : Nous allons certainement revenir sur le lancement de ce fonds au cours de cette année. Auriez-vous un message particulier pour nos lecteurs.


CMM : Merci pour cette discussion. Financial Afrik s’est imposé comme le principal journal d’informations financières sur le continent. C’est une belle aventure. Je dirai qu’ADBF bénéficie du soutien de la Haute Direction de la Banque. A la suite de l’atelier organisé à Abidjan le 15 décembre dernier, nous allons rencontrer nos potentiels co-investisseurs tout au long de ce premier semestre.

Malgré les récentes perturbations sur les marchés des matières premières, les problèmes de sécurité qui se posent dans un certain nombre de pays africains, et les sorties de fonds des marchés émergents, le continent africain continue de retenir une attention croissante des investisseurs internationaux. Le volume du capital domestique prêt à être investi augmente rapidement et les régulateurs admettent la nécessité pour les fonds de pension locaux de diversifier la base de leurs actifs. Tant au niveau international que sur le continent, l’intérêt pour l’investissement en Afrique en tant que marché en plein essor ne cesse de croître. Selon les prévisions du FMI, l’Afrique sera la deuxième région à très forte croissance d’ici à 2020. Le continent enregistre le taux d’urbanisation le plus rapide du monde. A l’horizon 2034, l’Afrique comptera une population en âge de travailler supérieure à celle de la Chine ou de l’Inde.

En créant un produit innovant et efficace, en tant que premier ETF obligataire multinational en Afrique, nous fournissons aux investisseurs une réelle exposition à la croissance africaine.

 


Propos recueillis par Adama Wade

 

Vidéos sur l’atelier du Fond obligataire:

https://www.africanbondmarkets.org/en/news-events/conferences/afmi-annual-5th-workshop/#c4944

 

 


 

Short Bio

Cédric Mbeng Mezui, de nationalité Gabonaise, a une dizaine d’années d’expériences dans le secteur financier, acquises à Citibank et à la BAD. Il est Coordinateur de l’Initiative des Marchés Financiers Africains (AFMI, www.africanbondmarkets.org ) depuis Décembre 2013. Avant cela, il a travaillé pour les départements de la trésorerie et de l’intégration régionale sur les questions des financements des Mégaprojets via les obligations d’infrastructures et la conception d’Africa50. Il est auteur de plusieurs articles dans des revues d’économie et de finance, ainsi que d‘ouvrages, notamment Structured Finance-conditions for infrastructure project bonds in African Markets (BAD) ; La Finance Africaine en Mutation (ouvrage collectif, Revue d’Economie Financière); et (un Essai) Transformer le Gabon – Scénario de la Panthère ou de l’Ecureuil. Il participe régulièrement aux Conférences internationales sur le financement des économies africaines en tant que paneliste et/ou modérateur, notamment Harvard Business School, London Business School, Bercy, AGEFI et à travers le continent. Il est titulaire d’un Master en Banque et ingénierie financière de Toulouse Business School (France) et un Master en Monnaie de l’Université Claudde Bernard de Lyon (France).

 


Notes

[1] AfDB/AFMISM Bloomberg® African Bond Index (ABABI).

[2] Les exigences élevées au titre de la Loi Dodd-Frank (Législation des États-Unis) imposent aux banques de détenir un pourcentage plus élevé de leurs avoirs en cash, ce qui réduit le montant qu’ils peuvent détenir en titres obligataires par exemple. En fait, cela signifie que les gestionnaires de fonds ne peuvent plus détenir autant d’obligations qu’avant la crise financière. C’est ce qui explique en grande partie le développement de l’adoption des ETF obligataires.

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