Par Mamadou Aliou Diallo

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(219 milliards de Francs Guinéens = 24 millions USD). Le groupe organisé des hommes d’affaire guinéens (GOHA), lors d’une récente sortie médiatiqu, s’était réjoui des conclusions de l’accord politique entre la mouvance et l’opposition guinéenne intervenu le 12 octobre 2016. L’un des points de l’accord stipule la création d’un fonds d’indemnisation et la mise en place d’un comité qui aura la lourde tâche d’identifier les victimes de pillages, exclusivement pour l’année 2013. Nous sommes allés à la rencontre du président du GOHA pour faire l’état des lieux des pertes enregistrées par les opérateurs économiques guinéens ces dernières années. Le constat est glaçant!

Chérif Abdallah est un homme d’affaire guinéen qui évolue dans l’import export de produits agricoles et manufacturiers. La recrudescence des attaques contre les opérateurs économiques en marge des mouvements socio-politiques l’ont convaincu avec ses homologues de créer un réseau de protection, une sorte de lobby dans le but de défendre leurs intérêts, le GOHA. Malgré cette volonté affichée des hommes d’affaire guinéens de se solidariser face aux hostilités ambiantes marquées par les troubles politiques, l’État demeure dans l’incapacité de les protéger. Ils en ont payé les frais ces neuf dernières années.

Le président du Goha dresse un bilan abyssal des pertes enregistrées par les opérateurs économiques depuis 2007.  » les victimes que nous avons recensé remontent à janvier et février 2007, à l’époque des mouvements sociaux organisés par les centrales syndicales CNTG- USTG » rappelle, avec un air grave, Chérif Abdallah, le président de cette association.

 »Nous avons recensé pendant ces troubles sociaux 418 victimes de pillages dont les pertes économiques se chiffrent à 25 milliards de francs guinéens. En septembre 2009, lors des massacres du 28 septembre, sous la junte militaire, nous avons recensé 162 opérateurs économiques victimes de pillages, évalués à environ 7 milliards 700 millions de francs guinéens. En 2012 et 2013 nous avons recensé 442 cas de victimes de pillages qui s’évaluent à 46 milliards 700 millions » égrène le responsable du Goha.

À ceux là s’ajoute, selon Chérif Abdallah, sept personnalités du monde politique et des affaires qui ont été répertoriées séparément du lot. Les uns s’en sortent avec des bâtiments brûlés, d’autres avec des marchandises ou des véhicules incendiés ou vandalisés. La dernière en date de cette furie destructrice qui s’abat au gré des années sur ces opérateurs économiques hante encore les souvenirs. C’était en prélude à l’élection présidentielle de 2015.

Flashback sur 72 heures de violence et d’anarchie à Conakry…

Nous sommes en octobre 2015. En vue, c’est l’élection présidentielle. La tension politique à Conakry et en province est à son comble. Après plusieurs jours de campagne électorale intense, passé à sillonner le pays profond, le chef de file de l’opposition guinéenne rentre sur Conakry. Nous sommes le 8 octobre. Soixante douze-heures avant le premier tour de l’élection présidentielle. Les  militants du leader de l’opposition décident de lui réserver un accueil historique et triomphal. Histoire de marquer les esprits et d’envoyer un signal fort au pouvoir en place.

À Conakry, c’est le raz-de-marée, une déferlante humaine de plusieurs dizaines de kilomètres, allant du km 36 et au delà, où certains sont venus le réceptionner pour convoyer en cortège, jusqu’à Kaloum centre politique et administratif de la capitale guinéenne. Certains militants fanatiques de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de l’opposant Cellou Dalein Diallo, ragaillardis par la liesse populaire d’un rassemblement sans précédent dans l’histoire politique récente de la Guinée, ( plusieurs centaines de milliers de militants) se livrent à une razzia au niveau de la  »casse » ( nom donné à un secteur où se vend des pièces détachées d’occasion de véhicules usagers, situé au grand marché de Madina et justement acquis à la cause du pouvoir).

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Après de violents affrontements avec les contre-manifestants, issus des rangs du Rpg (rassemblement du peuple de Guinée) le parti au pouvoir, les forces de l’ordre vont user de gaz lacrymogène pour maîtriser la foule sans y parvenir Résultat: un mort, des magasins vandalisés, détruits et incendiés. Les affiches publicitaires à l’effigie du président sortant, Alpha Condé, sont déchirées, brûlées, des stands de campagne installés, tout le long de la route  »leprince » et sur l’autoroute Fidel Castro, systématiquement saccagés. Ni la police, ni la gendarmerie ne  »peuvent » intervenir. Politiquement trop risqué, justifierons plus tard des responsables de la police et de la gendarmerie, malgré des unités déployées à certains endroits. Ce jour là, l’UFDG dictera sa loi et règnera en maître sur la capitale guinéenne. Face à cette déferlante, les militants du camp adverse étaient obligés de rester terrés chez eux, même dans les quartiers de la capitale favorables au pouvoir.

Les militants du président sortant décident de réagir le lendemain. Comme la veille, l’État laisse faire. Nous sommes le 9 octobre, à seulement 24 heures du scrutin. Très top le matin, des groupes de jeunes barricadent les voies menant au grand marché de Madina. Déjà la veille, des individus non identifiés avaient nuitamment fait irruption  à Madina pour casser des boutiques et des magasins. Les accès barricadés, il était impossible de rejoindre le centre commercial via l’autoroute. Ce jour-là, Madina n’ouvrira pas. Les opérateurs économiques et commerçants pour la plupart acquis à la cause du leader de l’opposition guinéenne comprennent tout de suite la situation qui prévaut. Certains d’entre eux qui ont suffisamment les moyens et des relations, à leurs frais dépêchent  des unités de militaires de l’armée pour aller sécuriser leurs enseignes. Les autres s’en remettent à Dieu.

Madina reflétait ce jour-là l’image d’un véritable champ de ruines, un spectacle désolant de no mans land. Des scènes de pillages de boutiques, des magasins vandalisés, des centres commerciaux incendiés. Plusieurs dizaines de jeunes émeutiers armés d’armes blanches et visiblement sous l’emprise de stupéfiants se livraient au pillage systématique des biens: téléphones portables, ordinateurs, coffres forts, électroménagers, tout y passe, avant de mettre le feu au reste, sous le regard  »impuissant » des forces de sécurité déployées sur les lieux et stationnées à seulement quelques mètres de là, juste sur le pont de Madina. Un petit commerçant rencontré ce jour là, est resté immobile et sans voix pendant plusieurs dizaines de minutes, en observant son commerce entrain d’être vandalisé. Voulant s’interposer, il en est dissuadé par des passants. On se croirait dans le bourbier syrien, où même les journalistes étaient obligés de se camoufler pour camper la situation. Les pillages se poursuivront jusque tard dans la nuit. Ce jour là comme la veille, beaucoup de commerçants sont tombés au plus bas de l’échelle. Réduits à une précarité et une pauvreté implacables et inexplicables.  En seulement quelques heures, des efforts de toute une vie de quête jonchée d’obstacles se sont dissous dans les flammes…… Pour eux, c’était le début de l’enfer….

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À 24 heures d’un scrutin présidentiel qui semblait quasi incertain, le pays était au bord de l’implosion. Le chaos, plus que jamais, régnait sur la capitale guinéenne. Des militants des deux camps venaient de tout perdre. Mais malgré cette atmosphère délétère et le calme précaire et fragile qui y régnaient,  les autorités de Conakry ne voulaient pour rien au monde reporter le vote qui était prévu le dimanche 11 octobre. Le syndrome d’une éventuelle insurrection populaire pour cause d’expiration du mandat présidentiel hantait les esprits dans les couloirs de Sekhoutoureya (le palais présidentiel). L’opposition pour sa part semblait indécise, perdue entre, d’un côté, les exigences d’un scrutin transparent dont elle estimait que les conditions ne sont pas totalement réunies et les pertes que beaucoup de ses militants en majorité des commerçants venaient de subir. Alors que la seconde figure de l’opposition, Sidya Touré de l’UFR (union des forces républicaines) avait pris sa décision de prendre part au scrutin  »quelques soient les conditions », C’est seulement à quelques heures de l’ouverture des bureaux de vote, la veille,  que le principal parti d’opposition, l’UFDG, s’est fendu d’un communiqué dans les médias pour appeler ces militants à se rendre dans les urnes le lendemain.

Plus de 1500 victimes en 9 ans

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Près de deux ans après, ces deux jours d’anarchie, comme tous les autres cas de pillages,  restent encore non élucidés. Le président du Goha résume par un bilan, ces quarante-huit heures de casses et de folies meurtrières, attisées par l’instrumentation de la fibre politico-ethnique tout au long de cette campagne présidentielle.

 »Pour cette période électorale, nous avons recensé ceux qui ont été victimes de pillages à Conakry, mais également des cas en province qui au total sont au nombre de 546 victimes. Notamment dans les préfectures de province dont kerouane, N’ zerekore, Banankoro, et koundara. Après évaluation, les pertes liées à ces  pillages sont évaluées à 141 milliards 150 millions de francs guinéens ».

Au total, selon les chiffres avancés par le GOHA, ce sont pas moins de 1568 opérateurs économiques qui ont été victimes de pillages au cours de ces neuf dernières années. Des pertes économiques évaluées à environ 219 milliards de francs guinéens.

L’homme d’affaire justifie la réticence des investisseurs étrangers à venir investir en Guinée à cause de la situation  »d’insécurité des opérateurs économiques qui prévaut dans le pays ». Car, estime t-il,  » en détruisant les biens des opérateurs économiques, on est entrain de détruire la chaîne de distribution. Cela n’encourage donc pas les investisseurs qui ne vont par conséquent pas se risquer à investir dans un climat d’insécurité  » déclare avec fermeté le président de cette association.

Le GOHA considère, d’après lui, que toutes les victimes de pillages se valent  » nous les défendons tous sous le même pied d’égalité. Ce sont les politiciens qui ont choisi d’indemniser les victimes de 2013, ce n’est pas le Goha qui leur a suggéré de se focaliser sur eux. Puisqu’il y a des victimes qui vont être dédommagées parmi les victimes, nous ne pouvons qu’applaudir, quelque soit la date, nous soutenons les accords politiques. Lorsque ceux ci seront dédommagées, nous mettrons sur la table le cas de toutes les autres victimes que nous avons recensé et nous avons demandé à tous les opérateurs économiques de soutenir les accords et cet appel est suivi partout monde »  à laissé entendre Abdallah.

Sur le processus devant mener au dédommagement des victimes de 2013, le responsable du Goha est confiant. Il annonce que son organisation sera membre du comité qui est entrain d’être mis en place  »parce que, estime t-il, on ne peut pas parler des victimes de pillages des opérateurs économiques sans parler du Goha, c’est le Goha qui est sur le terrain et qui a fait tout le travail  de recensement  » interpelle Chérif Abdallah, en insistant d’après lui, sur le caractère incontournable de son association dans cette démarche d’indemnisation.

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