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José Maria Neves rejoint le cercle restreint des chefs de gouvernement qui ont quitté le pouvoir de leur propre gré.

 

Premier ministre du Cap Vert de 2001 à 2016, José Maria Neves a changé structurellement le pays. Né en 1960, celui qui a décidé de ne plus se recandidater malgré une popularité incontestable pour «faire place aux nouvelles générations», est un «cabraliste» membre du  parti du PAICV dont il a présidé les destinées ces 15 dernières années. Sous ses trois mandats, l’archipel, situé à 650 km au large de Dakar, a accédé au rang de pays à revenu intermédiaire. Comment  cet ensemble de 10 îles, sans ressources naturelles, a réussi ce dont aucun pays d’Afrique de l’Ouest ne peut se prévaloir ?  Financial Afrik l’a rencontré.

 


-Monsieur le premier ministre, vous avez décidé de ne pas vous porter candidat au début de l’année 2016 pour favoriser l’alternance.  Les élections présidentielles qui viennent de s’achever consacrent la défaite de votre parti. Sur le plan de la politique nationale du Cap Vert, cette décision avait-elle été mûrement réfléchie ?


Oui, il s’est agi d’une décision mûrement réfléchie. Déjà en 2011 j’avais exprimé mon désir de ne pas prétendre à un troisième mandat, mais les camarades du Parti m’avaient convaincu que je devrais rester à la tête du Gouvernement pour continuer les réformes structurelles qui étaient en cours. Cette fois ci je suis resté inébranlable car je considère qu’un leader doit savoir partir pour laisser la place à de nouvelles élites. La rénovation des élites politiques est une nécessité pour la consolidation de la démocratie et pour donner une nouvelle vigueur au processus de développement. D’ailleurs, l’une des explications de ce que d’aucuns ont  appelé le miracle capverdien a été la capacité du système politique de renouveler son élite politique. Moi-même, je représente la troisième génération d l’élite politique qui a accédé au pouvoir il y a  40 ans. Ma substitution comme Président du PAICV s’est fait dans le cadre d’un processus démocratique avec plusieurs candidats et c’est une jeune femme, Janira Almada, de la quatrième génération, qui est sortie vainqueur face à d’autres candidats de ma génération dans un processus où je me suis fait un point d’honneur de ne pas intervenir. La défaite du PAICV dans les élections législatives qui s’en est suivie  n’est pas un drame puisque en démocratie on peut gagner comme on peut perdre. Une chose est sûre,  pour une jeune génération : on apprend plus rapidement quand on est dans l’opposition que quand on est au pouvoir.

 


Votre pays est cité régulièrement pour l’exemplarité de l’alternance à la tête des institutions politiques. Est-ce à dire que le régime semi-parlementaire est la panacée ? 


Je ne pense pas que ce régime soit la panacée. De mon expérience,  un système politique dépend des Institutions mais aussi des hommes. La culture politique et démocratique des Hommes d’État est très importante pour la stabilité des Institutions. Le Président doit savoir qu’il n’a pas de pouvoir exécutif qui est assuré par le Premier Ministre et son Gouvernement. Dans notre système,  le Président est le garant de la stabilité du système en plus d’être l’arbitre en cas de conflit entre les différents pouvoirs. Il faut que chaque élément du système agisse dans le cadre des pouvoirs qui lui sont conférés par la Constitution.

 


Votre bilan économique à la tête du Cap-Vert est éloquent.  Qu’est-ce qui  a été déterminant dans votre réussite ?  La vision, le  choix des hommes,  une  conjoncture internationale favorable  ?


 

Quand nous avons assumé le Pouvoir en 2001,  notre première préoccupation a été de mettre en place un processus participatif qui nous a permis de formuler une vision partagée par tous les capverdiens et une stratégie que nous avons appelé l’Agenda de Transformation du Cap Vert. L’inclusion de tous dans le processus de définition des priorités nationales a été notre priorité. On ne peut prétendre diriger un pays si on est pas à l’écoute des populations et si on est pas convaincu que nous avons été élu pour résoudre leurs problèmes. Il faut aussi de bonnes politiques et donc un bon processus de formulation des politiques. Dans ce processus, nous avons identifié les principaux facteurs de succès pour transformer notre économie à savoir : les ressources humaines, la bonne gouvernance, la construction des infrastructures, le renforcement du secteur privé national et la consolidation de ce que nous avons appelé la Nation Globale. Toute notre action durant ces 15 ans a été de renforcer ces facteurs de succès et de mettre en oeuvre une stratégie de transformation qui utilise les avantages comparatifs du Cap Vert,  à savoir sa localisation géostratégique, l’Océan et son Climat pour produire des avantages compétitives et construire les moteurs de croissance de l’économie.

 


Avant votre arrivée au pouvoir,  le Cap Vert vivait de l’aide et des transferts de sa diaspora. Peut-on dire qu’il y a eu transformation structurelle après vos quinze ans de primature ? Etes-vous parvenu à réduire la pauvreté et le chômage et à créer des richesses ?


Dès le début,  nous savions que l’aide publique au développement et les transferts de notre diaspora n’étaient pas soutenables sur le long terme comme d’ailleurs cela a fini par se produire. La croissance basée sur ces deux facteurs qui ont été importants dans notre première phase de développement allait continuer notre dépendance externe et précipiter notre déclin socio-économique. En réponse à cela,  nous avons préféré parler de transformation structurelle de notre économie et de notre société. Aujourd’hui, notre économie qui était basée sur le recyclage de l’aide internationale et de l’envoi des émigrés dépend d’activités de prestations de services comme le tourisme, les technologies de l’information, de l’agriculture, de l’économie maritime et des économies créatives. En conséquence de cette transformation structurelle, en quinze ans,  le PIB nominal a été multiplié par deux, le PIB per capita est un des plus élevé de la sous-région, les actifs liquides sur l’extérieur ont  été multiplié par 3, la population vivant sous le seuil de la pauvreté a baissé de moitié pour se situer sous la barre des 25%, le nombre de personnes en chômage est passé de 12.000 à 34.000 alors que la population active a augmenté de 67.000 personnes. En outre, 40% de la population bénéficie d’une protection sociale, l’indice du développement humain est l’un des plus élevés de la sous-région, le taux de couverture d´électricité est de 95% etc.. Comme vous le voyez,  la transformation n’est pas seulement économique mais elle est aussi humaine. Nous avons changé les conditions de vie de nos concitoyens et c’est ce qui importe le plus.


Votre stratégie comprenait aussi l’augmentation des énergies renouvelables dans le mix énergétique du Cap-Vert. Quel bilan peut-on en faire ?


Nous sommes passés de 3% à 30% d’énergies renouvelables. Notre objectif était de passer à 100% d’énergies renouvelables à l’horizon 2030. Je pense que c’est l’un des secteurs où la volonté politique est essentielle et où le Cap Vert peut servir d’exemple. Notre objectif n’était pas seulement d’augmenter l’utilisation des énergies renouvelables mais de faire du Cap Vert un Centre de prestations de services pour le Continent. Dans ce cadre,  nous abritons le Centre Régional de la CEDEAO pour les énergies renouvelables et nous avons créé un Centre de formation très moderne.

 


Vos adversaires rappellent que sous votre gouvernance, l’endettement du Cap Vert a dépassé 100%. C’est là le point faible de votre bilan ?


L’endettement du Cap Vert est une politique consciente de mon Gouvernement et malgré les critiques, je pense que nous avons eu raison de le faire . En effet après sa  graduation au statut de pays à revenu intermédiaire, le Cap Vert a vu l’aide en dons se réduire sensiblement mais en même temps a bénéficié l’accès aux prêts en conditions concessionnelles avec des montants beaucoup plus élevés que l’aide en dons. Nous avons vu là une opportunité pour construire des infrastructures dont nous avions besoin pour augmenter la compétitivité de notre économie et préparer le pays à recevoir les investissements directs étrangers. Malgré le fait que le taux d’endettement par rapport au PIB paraisse très élevé, toutes les projections montrent  la soutenabilité de notre service de la dette et notre capacité de payer cette dette qui, rappelons-le,  est une dette concessionnelle contractée auprès de nos partenaires bilatéraux et multilatéraux et non pas auprès du marché financier avec un taux d’intérêt moyen de 1,5% et une maturité de 30 ans . Donc,  une structure de la dette qui n’a rien à voir avec celle des pays comme la Grèce et le Portugal. D’ailleurs le Cap Vert n’a jamais bénéficié d’un programme de restructuration de la dette et a toujours honoré ses obligations. Aujourd’hui, le pays a de meilleures conditions pour soutenir la croissance du PIB et réduire le poids de la dette et notre économie doit passer à une nouvelle phase où la croissance est plus portée par l’investissement privé que par l’investissement public comme cela a été le cas sous ma direction.

 


Quel rôle est appelé à jouer le Cap-Vert dans la future CEDEAO  unie et appelée à devenir une union monétaire ?


Pour que l’Union Monétaire ait des résultats,  il faudrait une grande convergence de politiques et des normes de la Communauté. C’est une oeuvre de grande haleine où l’effort doit se faire dans tous les Pays membres. Le Cap Vert qui pratique des politiques en accord avec les standards internationaux, particulièrement dans des politiques de bonne gouvernance,  n’aura pas de problèmes pour répondre aux bonnes pratiques qui doivent être la norme dans tous les Pays. Pour être un petit marché, le Cap Vert a tout intérêt à s’intégrer dans sa sous-région pour renforcer sa base économique. Dans beaucoup de secteurs comme la régulation économique, la mise en oeuvre de réformes structurelles, la gouvernance électronique, l’organisation des élections transparentes, nous pouvons être utiles à notre sous- région. Pour cela il faut aussi que la sous-région nous connaisse mieux. De notre côté,  il y’a aussi un déficit de connaissances de notre Continent. Il y’a donc des deux cõtés un travail à faire pour mieux se connaitre et renforcer notre intégration.

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