Réélu dans la contestation, le président Ali Bongo devrait poursuivre sur la voie qu’il s’est tracée depuis 2009. Mais entre caprices conjoncturels et pesanteurs sociales, les défis à relever ne manquent pas.
Alors que les résultats de la Commission électorale donnent Ali Bongo Ondimba (ABO) vainqueur de l’élection présidentielle gabonaise (49,80% des suffrages exprimés), la guerre des nerfs continue entre les partisans du président réélu et ceux de son principal rival, Jean Ping. À l’heure où ces lignes sont écrites, chaque camp revendique la victoire de son champion. Un contexte tendu pour un scrutin serré et qui rappelle, si besoin en était, que les électeurs gabonais n’hésitent plus à sanctionner la gestion de leurs dirigeants.

Or, c’est justement son bilan de chef d’Etat sortant qu’Ali Bongo a défendu, en faisant publier quelques semaines avant la présidentielle, un document intitulé « Plan stratégique Gabon émergent (PSGE), panorama des réalisations 2009-2016 », qui est tout à la fois une tentative d’évaluation objective de l’action gouvernementale qu’un exercice d’autojustification.

Réalisations

Quel bilan dès lors dresser du premier septennat d’ABO ? Comme souvent en politique, qui n’est que l’art du possible, les promesses de début de mandat- fondées sur un modèle économique renouvelé et plus de justice sociale- n’auront été que partiellement tenues.

Côté pile, il y a la diversification amorcée de l’économie (la part du pétrole est passée de 45 % du PIB en 2009 à 23 % en 2015), l’élargissement des horizons avec de nouveaux partenaires d’affaires (asiatiques notamment) et un programme massifs d’investissements dans les infrastructures (4579 milliards de francs CFA investis entre 2010-2015, soit plus que durant les 30 années précédentes réunies). Une amélioration des fondamentaux économiques que confirme Emmanuel Leroueil, le directeur Afrique centrale du cabinet de conseil Performances Group à Libreville, pour qui « la transition du pays d’un modèle rentier à un modèle plus productif est désormais en cours ». Les données macro-économiques semblent en tous les cas corroborer ce constat puisque « la forte progression du secteur hors-pétrole a plus que compensé la contraction en valeur absolue des hydrocarbures dans l’économie gabonaise au cours des dernières années », souligne le consultant.

Plus circonspectes, les équipes de la firme d’investissement African Alliance à Kigali notent pour leur part que la reprise de la croissance sous l’ère Ali Bongo (5,9 % par an en moyenne entre 2010-2015 contre 1,6 % entre 1993-2009) est « autant le fruit d’une stratégie cohérente que d’un contexte plus large d’environnement international favorable, en phase de rattrapage après la crise financière de 2008-2009 ».

Mais au-delà des chiffres, il y a aussi le style Ali Bongo, patron de l’entreprise Gabon Inc, qu’il voudrait redynamiser à marche forcée. Une méthode de manager sans états d’âmes, plus orientée sur l’action et les résultats, mais moins consensuelle et redistributrice que celle de son illustre père, feu Omar Bongo, qui présida aux destinées du pays pendant plus de quatre décennies (de 1967 à 2009).

Or, dans un contexte où le climat économique se dégrade et où les difficultés propres à une situation budgétaire détériorée rendent plus difficile l’achat de la paix sociale, le mode opératoire du président gabonais montre ses limites.

Limites

Ainsi, en dépit de réels efforts pour pérenniser la croissance et diversifier les sources de revenus du pays, le partage équitable de ceux-ci reste problématique. Le Gabon a beau disposer d’un PIB par tête (9000 dollars) parmi les plus élevés du continent, près d’un quart de la population continue à vivre avec moins de 3 dollars par jour. Quant au chômage, il dépasse les 20 % de la population active. Et ce n’est pas la chute des cours de l’or noir, avec son lot de licenciements en chaîne parmi les opérateurs économiques, qui arrangera les choses à court terme.

Même constat désabusé s’agissant de l’environnement des affaires, toujours aussi médiocre : relégué à la 162e place mondiale (sur 189 économies classées) du dernier rapport Doing Business de la Banque mondiale, le Gabon de 2016 fait moins bien que celui de 2009 (151e rang), année de l’arrivée au pouvoir du président ABO !

Paradoxalement pourtant, la période actuelle, faite d’incertitudes et de douloureux ajustements, pourrait s’avérer un accélérateur de l’émergence. C’est en tout cas l’avis de nombre d’analystes interrogés, qui voient dans les difficultés conjoncturelles actuelles une preuve de plus pour hâter l’indispensable diversification de l’économie. Emmanuel Leroueil explique ainsi que « lorsque les cours du pétrole étaient au plus haut et que les caisses de l’Etat étaient remplies, les incitations à passer d’un modèle rentier à un modèle productif étaient faibles. Désormais, elles sont très fortes ».

Mentalités

Reste à faire le plus dur : changer les mentalités. Notamment celle de la vieille élite politico-économique, qui a si longtemps profité des largesses d’un généreux État-providence, sans toujours se soucier de ses plus infortunés concitoyens « d’en-bas ». Et de sa responsabilité devant l’Histoire.

Comme le rappelle une source familière des jeux de pouvoir à Libreville, « l’émergence d’une nation ne se limite pas à une question d’investissement public en infrastructures. Il s’agit d’abord de mettre fin à un système socioéconomique basé sur la rente, avec toutes les pratiques qui sont liées à ce type de modèle ».

Nul doute qu’Ali Bongo, qui est visiblement soucieux de la trace qu’il laissera, en est conscient. À lui désormais de capitaliser sur sa réélection pour parachever l’œuvre commencée.

 

Jacques Mutarambirwa