Rencontre avec Salimata Wade enseignante et chercheuse à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. (1)

 

 

Pourquoi le poisson séché de Saint Louis du Sénégal ne peut se comparer à la truffe noire du Périgord ? Pourquoi les produits africains sont-ils sous valorisés?

 

Plus chère que le poisson séché de Saint Louis du Sénégal (1 euro le kilo), la truffe périgourdine française (1 000 euros le kilo en janvier 2014) renfermerait-t-elle une valeur d’usage supérieure? Pourquoi le thiof, poisson noble parmi les espèces pêchées et consommées au Sénégal, apprécié à l’étranger puisque de plus en plus exporté au détriment de l’offre sur le marché national, d’intérêt nutritionnel et gastronomique réel, ne soutiendrait il pas même la comparaison avec un saumon fumé industriel lambda, produit et transformé à quelques milliers de kilomètres de là, dans un pays européen ou nord américain?

Rapport de force commercial entre les pays pauvres qui produisent beaucoup et valorisent peu et les pays
riches qui savent valoriser et imposer des prix incomparablement plus élevés, pour une même catégorie de
produit ? Tout tient-il dans les savoirs faire, la maîtrise technique, la bonne connaissance des marchés, le marketing ? Et si ce n’est (pas que) tout cela, à quoi tient que ce qui est produit en Afrique ne nourrit pas ses producteurs et que ce qui vient d’Europe (et de plus en plus d’Asie), apporte comparativement de la croissance au plan macroéconomique et une amélioration des revenus des producteurs à plus petite échelle ?
Posée à Salimata Wade, géographe, enseignante et chercheuse à L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, passionnée de gastronomie et experte connue en cuisines diététiques basées sur la valorisation des produits locaux, cette question débouche sur un constat affligeant : «les producteurs sénégalais produisent certes. Cependant, le plus généralement, ils ne réalisent qu’une faible plus value sur
leurs produits. Ainsi, les petits exploitants agricoles vivent pour une large part dans la pauvreté et sont parmi les plus exposés à l’insécurité alimentaire, donc à la malnutrition et même à la forme la plus visible de sous-alimentation».

Résumé de manière provocante  mais réaliste, cela pourrait se reformuler comme elle l’a enchaîné dans  la
suite de l’entretien : «Il y a ceux qui produisent et il y a ceux qui ramassent l’argent». Salimata n’est pas économiste, il est vrai, mais elle a beaucoup raisonné à partir de constats faits dans le domaine de l’alimentaire, et pense que même si ce qu’elle a fini par comprendre ne vaut que pour ce secteur, il est si stratégique pour le développement du continent africain et des économies des pays qui le composent,
cela vaut quelques minutes de se demander comment l’une des régions du monde les mieux dotées
en ressources naturelles et en produits agricoles alimentaires est réputée être l’une de celles qui renferment parmi les proportions de pauvres les plus préoccupantes au monde, et que des pays pleins de potentiels se rangent parmi les PMA….
La remarque ne s’applique pas qu’au seul pays de Senghor. Les africains subsahariens ont été pendant longtemps victimes des rapports commerciaux défavorables, voire appauvrissants qu’il ne faudrait surtout pas relier à la seule mauvaise volonté ou mauvaise foi de nos partenaires en affaires.

Il y a, explique celle qui est également en train de revisiter la pharmacopée africaine traditionnelle pour la réintégrer dans la cuisine de tous les jours, une dimension culturelle dans la représentation et donc la
valorisation de tout produit. «C’est la plus value culturelle», ce fameux détail dans l’histoire des peuples et de leurs conceptions de l’échange commercial qui explique que le software coûte plus cher que le hardware, qu’un tableau de Leonard de Vincy coûte plus cher qu’un Car rapide ; (allez l’expliquer à un habitant de la banlieue dakaroise qui vous redéfinira la valeur d’usage d’un tableau considéré comme un ornement et celle d’un moyen de transport vital).
Les Asiatiques ont eu le mérite d’avoir appris à maîtriser la technologie occidentale, sans oublier au moins
deux mille ans et plus de tradition de techniques d’artisanat éprouvées. Ils y ont rajouté leur approche culturelle, débridant leur créativité pour mieux l’enrichir en valorisant leurs patrimoines de tous ordres.

C’est ainsi que la Corée a copié Apple pour positionner Samsung qui, en 2013, écoulait  trois fois plus de modèles que la marque à la pomme, sans pourtant détrôner son fameux Iphone, qui reste positionné de manière unique sur le marché mondial ; petit détail de taille, il est produit au coût de 50 dollars et vendu à 800. «Preuve qu’il y a un plancher mais pas de plafond pour un prix», constate Mme Wade, peut-être
prédestinée à l’hybridation féconde du fait d’origines mélangées, entre Lébou et Peulh.

«Nous Africains, jusqu’ici, n’avons pas pu réussir cette synthèse entre notre patrimoine -, les savoirs et savoir faire qui y sont reliés autant que les expressions de notre sensibilité et de nos talents (comme en ont toutes les sociétés sans se surestimer, pourvu qu’elles ne se sous-estiment non plus. Nous confondons l’occidentalisation et la modernité.

Les élites africaines ont longtemps eu tendance à se départir de leur africanité au profit de modes de penser et de vivre perçus comme plus “modernes”, et qui en fait relèvent de modèles occidentaux.
Si toutes les sociétés en voie de développement avaient fait cette option (d’abord forcée par la colonisation
mais ensuite largement désirés et copiés par leurs récipiendaires), le monde aurait couru le risque de
baigner dans une insipide et stérile monoculture, qui aurait appauvri toute l’humanité, quels que soient
les taux de croissance économique qui auraient pu un (court temps) être corrélés à cette occidentalisation
hégémonique».

Contrairement aux Asiatiques, qui ont su inciter à l’apprentissage du mandarin et le hindou et d’autres de leurs langues et leurs cultures qui vont avec, dans les échanges culturels et commerciaux mondiaux, les Africains ont abandonné ce que nombre d’entre eux acceptent de nommer leurs «dialectes», en même temps qu’ils délaissaient leurs techniques d’artisanat, rabaissaient leurs médecines traditionnelles
à des remèdes de pauvres, bref oubliaient qu’ils avaient un patrimoine et que c’est LE principal capital
dans lequel tous les groupes humaines doivent puiser, sans se dispenser de
se renouveler en s’inspirant par des ouvertures tous azimuts.

A la valorisation de la pensée de Sin Tzu, répond la sous valorisation de la culture, qu’il s’agisse de littérature, de formes artistiques diverses, de modes  de pensée, de croyances, bref tout ce qui aurait pu être estampillé «touche africaine», cette African touch ou  african feeling, comme les Français ont bluffé le monde entier, en commençant par leurs rivaux anglophones qui leur concèdent une «French touch» qui est leur fonds de commerce culturel.

Paris est la ville qui reçoit le plus de touristes au monde, en commençant par les Français eux-mêmes, venus de tous les départements (dont l’Outremer). Quoi d’étonnant, que s’étant fait reconnaître  un patrimoine dans tous les domaines imaginables (jusque dans leurs cuisines régionales, ou des tronçons de la Loire ou tant d’autres éléments de patrimoine naturel ou immatériel), ils ne vendent leurs vins
et fromage, ou leurs truffes et leur boulangerie et pâtisserie à prix d’or….
tout ce qui est «français» a réussi de ce fait à prendre a priori une plus value culturelle à l’inverse des produits africains. N’accusons pas les autres. Cette sous –valorisation est notre oeuvre consciente et inconsciente. Le choc violent que fut notre rencontre avec l’Occident, les modèles hièarchisants développés durant la période coloniale ont accouché des élites qui n’assument plus leur africanité.

Voilà pourquoi le système éducatif africain apprend aux enfants à maîtriser la technique et non à la comprendre. La minoration de l’aspect culture dans les échanges économiques a euthanasié la plus value possible, la seule qui ferait qu’un appareil de téléphonie cellulaire produit à Shangaï ne soit pas exactement le même que celui produit à Nairobi. «Les seuls pays qui ont réussi à s’industrialiser sont ceux
qui ont intégré leurs langues et leurs cultures, à l’exemple du Japon et de la Chine. Plus de culture dans ce que nous entreprenons, plus de valeur dans ce que nous faisons», souligne-t- elle en faisant le constat dramatique de la résignation de l’africain, qui a intériorisé son infériorité dans cette représentation du monde tronquée, héritée de la colonisation.

«Si la valeur est un transfert d’attribut entre celui qui donne et celui qui reçoit, il faut en convenir, l’un a accepté la position de dominateur. L’autre, la position de dominé. Ces rapports structurent parfaitement les échanges politiques, culturels et économiques entre l’Afrique et l’Occident. Moulé dans son costume conventionnel préféré à son boubou encombrant, le président africain est reçu par le préfet de Paris. Un traitement qui exprime toute la violence symbolique contenue dans les rapports entretenus entre le centre et la périphérie.
A l’inverse, le riche prince du Golfe, qui s’est valorisé depuis le choc pétrolier de 1973, s’est imposé une
marge de respectabilité. L’erreur serait maintenant de considérer que le chinois est meilleur que l’européen dans les échanges avec l’Afrique.

En réalité le concitoyen de Sin Tzu n’en fait pas moins, «mais il n’applique pas d’idéologie dans les échanges», explique Salimata Wade estimant que l’africain ne trouverait pas la contrevaleur
de son produit échangé dans l’autre mais d’abord en lui même.
«Comment celui qui ne se donne pas de la valeur pourrait en trouver dans l’autre ? «Commençons d’abord
par assumer nos identités africaines. «La valeur est un subjectif. Il n’existe pas de valeur objective. Une voiture a une valeur convenue », explique l’ancienne élève de l’Ecole de Jeanne d’Arc.

«L’économie est le domaine de la différence. Quelle est la valeur ajoutée entre deux produits qui se
rassemblent point par point», s’interroge- t-elle ? Dans le déséquilibre de nos balances commerciales, il faudrait aussi y lire, en plus des conjonctures baissières des cours mondiaux, une moins value culturelle que nous nous appliquons peut être de manière inconsciente».

Dans la nécessaire remise en cause des rapports d’exploitation de l’Occident par rapport à l’Afrique, il faudrait nécessairement inclure la dimension culturelle des échanges. C’est le meilleur moyen de
venir à bout du double discours de l’Occident qui nous tue en affaires et essaye de nous ressusciter par la
philanthropie. «L’Union Européenne ne veut pas que nos produits alimentaires entrent dans sa nomenclature,des aliments ordinaires. Voilà un exemple de jugement subjectif parmi mille qui condamne les articles africains à entrer en Europe en positon de «sous produits».

Ces barrières masquées retardent l’avènement des échanges équilibrés entre l’Europe et son voisin immédiat. «Cet équilibre viendra sans doute des exigences des jeunes générations à condition
qu’elles se réapproprient la culture, la vraie culture africaine et non sa représentation folklorisée et caricaturale que sert l’industrie cinématographique mondiale et africaine».

Pour Salimata Wade, les élites africaines participent souvent de l’inertie, ayant intériorisé leur infériorité. «L’africain ne prend pas de risques, il est résilient et n’aime pas la compétition».
Ce n’est pas parce que nous avons des africains à l’ONU, à la Banque mondiale (africains souvent engagés dans une gestion réaliste et prudente de leurs carrières), que l’on doit conclure à la renaissance africaine.

Ces élites pour la plupart ont développé le complexe du favori, de l’auxiliaire africain admis à la table du commandant de cercle. «Bref, nous avons l’obligation de nous réapproprier notre culture », déclare celle qui était surprise, offusquée et abasourdie en apprenant que le bon vieux quinquéliba a été breveté
par une ….université américaine.

 


1-Cet article a été publié en septembre 2014