Entretien réalisé par Youcef MAALLEMI

Le débat sur la pérennité du Cfa en Afrique centrale et Afrique de l’ouest a été relancé cette année, par les déclarations du président Deby et par le patron de l’UEMOA. La pérennité de cette monnaie est régulièrement remise en cause, et ce pour deux raisons : La première étant historique. En effet, le Cfa apparait comme étant une monnaie coloniale. Comme l’affirmait feu le Professeur camerounais Joseph Tchundjang Pouemi, dans son ouvrage « monnaie, servitude et liberte » : « la France a réussi l’extraordinaire exploit d’imposer sa monnaie à des pays politiquement indépendants». Le reversement de 50% des réserves de changes des pays membres sur un compte d’opération spécial au Trésor français, l’impression des billets à la Banque de France de Chamalières par exemple, sont autant de facteurs apparaissant comme étant un déni de souveraineté des pays membres de la CEMAC et de la CEDEAO et une vassalisation économique et monétaire de ces pays vis-à-vis de la France. La seconde raison est bien économique. Michel Abdelouhab, professeur de sciences économiques répond à Financial Afrik.
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Quelles sont, selon vous, les conséquences de la dévaluation du dollar sur les économies CEDEAO et Cemac ?


L’Afrique subsaharienne a enregistré un taux de croissance de 5,5 % ; celui des pays partageant le franc CFA n’a pas excédé 4 %, / an sur une longue période. Au regard de cette situation, de plus en plus de voix dénoncent les effets de l’euro fort face au dollar. Handicapés par la valeur du CFA indexé à la monnaie européenne, les produits africains perdent de leur compétitivité sur les marchés internationaux, les exportations marquent le pas, les balances commerciales souffrent et, au final, les économies ont une croissance poussive, alors qu’elle devrait être maximisée.

23 ans après la dévaluation de 1994, la question est de nouveau sur la table. Et si la valeur du franc était trop élevée ? Et si la parité fixe établie le 1er janvier 1999 (1 euro = 655,957 F CFA) était devenue trop contraignante pour être maintenue ? Le cas de la filière coton, qui fait vivre près de 30 millions d’Africains illustre parfaitement les conséquences d’un euro fort sur le dynamisme d’une filière. La baisse du dollar face à l’euro au milieu des années 2000, et devise de référence pour cette fibre naturelle, a fait chuter de plus de 25 % la valeur des récoltes africaines. À parité égale dollar/euro, les sociétés cotonnières auraient vendu cette année le kilo de coton à 820 F CFA sur le marché international. Au cours actuel, elles l’ont écoulé à 616 F CFA, alors que les coûts de production varient entre 630 F CFA à 650 F CFA par kilo. Les cotonculteurs africains achetant leurs intrants en euros et vendant leur récolte en dollars : l’effet de « ciseau » est redoutable.


Quelle est la politique monétaire appliquée dans l’UEMOA ?


En fait, la politique monétaire appliquée dans l’UEMOA est élaborée par la Banque centrale européenne (BCE), à Francfort. L’objectif macroéconomique fixée par la BCE est la lutte contre l’inflation, alors que l’objectif macroéconomique des pays de la CEMAC et de la CEDEAO est la croissance économique. En effet, seule une croissance économique importante permet de réduire le taux de pauvreté dans ces pays et d’enclencher, toute chose égale par ailleurs, une dynamique de développement. De fait, la politique monétaire appliquée dans la zone CFA est à l’inverse de ce qui devrait être fait : On lutte contre l’inflation alors qu’il faudrait stimuler la croissance, tout en s’accommodant d’une remonté des prix. (Courbe de Philips). A cet égard, le CFA apparait donc comme étant un frein à la croissance.


Selon certains experts de la question, la zone franc souffre d’un réel déficit de gouvernance. Quel est votre commentaire ?


La politique monétaire devrait être définie au sein du conseil des gouverneurs des deux banques centrales (zone CEMAC et zone CEDEAO), or ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de démarche collective. « C’est aux chefs d’État de fixer la ligne, mais on ne les entend pas », déplore amèrement un ancien ministre des Finances ouest-africain. Et comme la nature a horreur du vide, les experts français du ministère de l’Économie et des Finances, ou ceux de la Banque de France ont une fâcheuse tendance à s’approprier le dossier. L’ensemble de ces facteurs inhérents au CFA nuisent à la croissance économique de la zone CFA tout en laissant un arrière gout de francafrique.

Mais ne noircissons pas totalement le tableau. Ils existent effectivement des effets vertueux à l’arrimage du CFA à l’euro. La zone franc réalise 60 % de son commerce extérieur avec les pays de l’Union européenne. La majorité de ces échanges n’est donc pas affectée par la baisse du dollar. Mieux encore, les opérateurs économiques n’ont aucun risque de change, ce qui est bon pour les affaires. La hausse de l’euro face au dollar a par ailleurs contribué à contenir la poussée inflationniste, principalement alimentée par la hausse des prix des produits énergétiques. D’une façon générale, la stabilité monétaire et la garantie de l’euro ont permis de juguler l’inflation en zone franc, dont le taux s’est établi à 3,8 % en 2006 contre 11,8 % pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Le recours à la planche à billets est proscrit et les réserves de change battent des records.


Quel système de change serait le plus efficient pour les économies de la zone CFA ?


Sachant que l’objectif macroéconomique premier est la maximisation du taux de croissance économique ; même au-delà de son taux de croissance potentiel, facteur de diminution du taux de pauvreté. La théorie économique identifie 3 systèmes de change : le système de taux de change fixe, où la monnaie est ancrée à une devise ou un stock d’or, un système de change intermédiaire, qui est un système de change flottant corrigé par la banque centrale lorsque le taux de change s’éloigne trop d’un cours pivot pré défini, et le système de taux de change flottant, où le taux de change de la devise est fixé par le marché. Le CFA s’inscrit dans un système de taux de change fixe, le naira nigérian, le cedi ghanéen ou le kwanza angolais s’inscrivent quant à eux, dans un système flottant.

Robert Mundell, prix Nobel canadien, caractérisait les systèmes de change flexible et fixe par le triangle d’incompatibilité où seuls deux critères sur trois était réalisables. L’Etat doit choisir deux des trois critères suivants : La mobilité des capitaux (1), la stabilité du taux de change( 2) et l’indépendance de la politique monétaire (3). En système de change fixe, les critères 1 et 2 sont réalisés, au détriment de l’indépendance de la politique monétaire. C’est le cas de la zone CFA. En système flottant, les critères 1 et 3 sont réalisés. On y retrouve la revendication anti coloniale des économistes de la zone CFA : le Nigeria, l’Angola ou encore le Ghana ont opté pour des systèmes de changes flottants.


Quel bilan pour ces économies après l’adoption d’un tel système ?


En période de stabilité économique et de croissance, ces économies surperforment la zone CFA, les taux de croissance dépassant parfois les 10%/an, alors que les taux de croissance en zone CFA tournent autour de 4%/an. Mais en cas de choc d’offre négatif, comme par exemple une forte chute de matières premières, les monnaies sont fortement attaquées, perdant jusqu’à 40% de leur valeur, renchérissant de fait le coût des importations (inflation importée), développant un marché informel de la devise, et stoppant de fait la croissance économique. Il s’ensuivrait une fuite massive des capitaux que la banque centrale serait bien en peine d’enrayer malgré ses énormes réserves de change. Cette situation aboutie souvent à un recours au contrôle des changes et au FMI qui, avec ses thérapies fortement dosées en austérité, paupériseront des populations déjà fortement fragilisées par le sous développement. A cet égard, les performances économiques ont été inversées, la zone CFA ferait 7% de croissance en 2016 alors que le reste de l’Afrique subsaharienne tournerait autour de 4% sur la même période.


A l’heure actuelle, la question qu’il est nécessaire de se poser est alors la suivante. Quel système de change serait pertinent en Afrique pour maximiser son taux de croissance économique, tout en amortissant les chocs négatifs ?


Le schéma le plus souvent évoqué repose sur une gestion souple de la parité. Le franc CFA serait ainsi raccroché à un panier de monnaies comprenant non seulement l’euro, mais aussi le dollar et le yuan. « La monnaie est avant tout un instrument d’échange, il est normal d’associer celles des pays avec lesquels l’Afrique fait du commerce », explique un expert. Cette formule permettrait de laisser flotter le CFA et donc de corriger en permanence les gains ou les pertes de compétitivité. Avec ce système, le renchérissement du franc CFA serait moindre quand l’euro s’envole. Mais encore faudrait-il que le Trésor français accepte de continuer à garantir la convertibilité du CFA. Dans le cas contraire, les marchés pourraient spéculer à la baisse et provoquer une chute du CFA. « Les règles de la zone franc sont parfaitement compatibles avec une gestion souple de la parité.
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