Par Pierre Delval (1)

 

CaptagonOn le sait depuis longtemps, le trafic illicite de médicaments connaît un véritable essor au niveau mondial. Une activité criminelle contre laquelle de nombreux pays se battent plus ou moins efficacement.

Ce que l’on sait moins, c’est l’implication directe ou indirecte de cellules terroristes dans le commerce de médicaments. On en parle, mais peu d’experts ont jusqu’à ce jour réussi à le démontrer. Pourtant, cette implication existe et les motivations sont multiples : commerce lucratif évidemment, faisant partie des multiples sources de revenus, mais aussi usage personnel dans des zones où les conflits armés nécessitent de se soigner, voire de se droguer, quelques que soient les moyens employés. Audelà des médicaments dits «classiques» – falsifiés ou non, mais commercialisés illégalement – comme les antibiotiques, vaccins anti-méningite, antipaludiques, antituberculeux ou antirétroviraux, certains psychotropes sont particulièrement appréciés.

Selon les informations collectées depuis la Turquie ou l’Israël, l’Etat islamique permettrait l’utilisation de ces psychotropes et antidouleurs afin de booster les capacités des combattants et développer une forme d’insouciance face à la mort. Parmi les molécules concernées, la fénétylline, commercialisée sous la marque Captagon, fait l’objet de nombreuses saisies au Proche et Moyen-Orient depuis 2014 ainsi que le Tramadol, plus présent en Afrique. Déjà vers les années 70, puis en 1982, le Maxiton et autres anorexigènes et amphétamines puissants étaient fréquemment utilisés en zones de combat.

Désormais, toutes les milices chiites ou sunnites, tous les mercenaires ou salafistes djihadistes intègrent le trafic des psychotropes et antidouleurs aux divers rackets sur les marchandises et les individus, qui servent à financer leurs guerres. Le Captagon (amphétamine) et le Tramadol (antalgique de niveau 2) sont les principaux produits vendus au Proche et Moyen-Orient, mais aussi en Afrique.

Depuis 2007, la consommation de Tramadol au MoyenOrient a augmenté de plus de 37% et de 77% en association avec le paracétamol. Déjà très présent en 2012 à Gaza, où près de 30% des habitants ne pouvaient plus s’en passer et n’hésitaient pas à dépenser 1 US$ le comprimé, il est vendu aujourd’hui en Syrie près de 3 US$ l’unité sous la forme 50mg (pour partie importé illégalement de Malte et traversant la Turquie). En 2014, il était également le produit le plus saisi aux Emirats.

Quant au Captagon, les saisies multiples de 2015 en Turquie, Liban, Jordanie et Israël (30 millions de pilules) démontrent, si besoin était, le développement toujours croissant de ce marché. Jusque vers les années 2010, la Syrie n’était qu’un carrefour du commerce illicite du Captagon – comme beaucoup d’autres drogues – entre l’Europe, la Turquie ou le Liban du côté fournisseurs et la Jordanie, l’Irak et le Golfe persique du côté consommateurs.

La guerre en Syrie a transformé le pays en lieu de fabrication de cette amphétamine. Au-delà de la prolifération de petits laboratoires dans toute la Syrie, la vente du Captagon génère d’énormes profits. Vendu entre 5 et 10 US$ l’unité (pilule) en Syrie, alors que la fabrication ne coûte que 0,50 US$ environ, et commercialisé en Arabie Saoudite une vingtaine de dollars pièce, elle génère un chiffre d’affaires en 2015 estimé à 800 millions US$ minimum, soit 120 millions de comprimés non saisis dont 45% des revenus reviennent directement à Daesh au nord, 15% à l’Armée syrienne libre (ASL) au sud et 40% à l’armée du régime à l’ouest.

Le Captagon est aussi présent en Afrique. Mais le Tramadol a le vent en poupe. Il est aujourd’hui indéniable que cet « antidouleur » contrefait est très répandu sur le continent. Les saisies multiples, opérées chaque année en zone sub-saharienne, démontrent son succès auprès d’une large frange de la population. Produit dans de nombreux laboratoires clandestins, en Afrique et au Moyen-Orient, il génère des profits plus modestes que le Captagon, son concurrent. Cet analgésique puissant et moins onéreux que le Captagon, est détourné de son usage principal (contre les douleurs aigues et/ou chroniques) pour ses effets opiacés et/ou stimulant dus à son action sérotoninergiques.

La consommation du Tramadol a fortement augmenté depuis plusieurs années, en particulier dans la région du Sahel. Bien que la dose prescrite ne dépasse pas souvent les 50 mg, les saisies récentes effectuées dans la région ont porté généralement sur des dosages excessifs allant jusqu’à 250 mg. D’après les données communiquées par un certain nombre de ports et d’aéroports indiens, 157 envois non autorisés de Tramadol ont été effectués en 2012 de l’Inde vers l’Afrique de l’Ouest. Ce nombre est passé à 882 en 2013, soit une hausse de 560 % par rapport à 2012, tandis qu’entre janvier et mi-avril 2014, 232 envois ont été signalés.

 

Les principaux points de destination ou de transit du Tramadol en Afrique de l’Ouest semblent être le Bénin, suivi du Nigéria, du Ghana, du Togo, du Niger, de la Sierra Leone, du Cameroun et de la Côte d’Ivoire. Environ 900 envois de Tramadol ont été saisis dans ces pays entre janvier 2012 et mi-avril 2014. En 2013, le Bénin à lui seul a signalé la saisie de 55 tonnes dans le cadre de 10 opérations; l’analgésique était destinée au Niger et cachée dans des conteneurs maritimes en provenance d’Inde. Le mésusage du tramadol a créé une situation de dépendance qui est dorénavant un problème de santé publique sur tout le continent. De même, les sites de production d’amphétamine dans la région, principalement au Nigéria, sont une source d’inquiétude grandissante.

En 2013, trois laboratoires de Tramadol y ont été démantelés. Les experts de l’UNODC estiment qu’il en existe d’autres au Ghana et en Côte d’Ivoire. Des ressortissants d’Amérique du Sud ayant des connaissances en chimie jouent un rôle important dans la production de ces stimulants en Afrique de l’Ouest. En 2013, le Service nigérian de détection et de répression des infractions liées à la drogue a arrêté trois chimistes, deux Boliviens et un Colombien, sur un site de production d’amphétamine.

Les matières premières nécessaires à la production de Tramadol sont soit introduites clandestinement, soit importées légalement en Afrique de l’Ouest depuis l’Inde puis détournées pour la production des stimulants. Elles proviennent essentiellement d’Afrique du Sud et d’Asie de l’Est. Depuis 2014, les quantités saisies ne cessent d’augmenter. Le Tramadol en Afrique est depuis plusieurs années utilisé par les djihadistes pour son commerce lucratif comme pour ses effets stimulants sur les combattants. Et, à l’instar du Captagon, il représente un financement non discutable.

Parmi les groupes salafistes les plus actifs en Afrique, l’Etat Islamique pour l’Afrique de l’Ouest (anciennement Boko-Haram), trouve dans le Tramadol une réelle source de profits, en complément des divers trafics sur les territoires qu’il contrôle et de leurs taxes qu’il fait payer auprès des populations locales. A n’en pas douter, l’Afrique sous amphétamine, et tout particulièrement sa région occidentale, ne pourra progresser à grands pas vers l’émergence et le bien-être social si des actions drastiques ne sont pas mises en œuvre rapidement. Tout ce qui a mis tant de temps à se construire, pour la paix et le progrès, pourrait être balayé d’un revers de la main si nul n’y prend garde.


1-DelvalPierre Delval (né le 30 mai 1960 à Verdun) est un criminologue et criminaliste français, spécialiste en matière de contrefaçon et de crime-contrefaçon  anime une chronique dans le mensuel  Financial Afrik depuis la mi-2015. Président de la Fondation suisse WAITO, première ONG à traiter au niveau international l’aspect criminel de la contrefaçon, de la contrebande et de la fraude alimentaire. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la contrefaçon des produits de grande consommation et des documents fiduciaires.

Pierre Delval a suivi un cursus universitaire scientifique, juridique et littéraire: licences d’histoire des arts (musicologie, histoire de l’art et archéologie) et d’histoire, une Maitrise de sciences et techniques pour la conservation des œuvres picturales et des documents graphiques, un troisième cycle en chimie minérale et une spécialité en criminologie. En 2016,  Pierre Delval annonce la création de l’Institut de criminologie «WAITO Institut» dont il est le directeur général.