Par Adama Gaye.


MVIMali
Visite du Roi Mohammed VI au Mali en février 2014. Le Maroc est premier investisseur dans ce pays sahélien aux prises avec une forte instabilité le long de sa frontière avec l’Algérie.

 

Le 27 ème sommet de l’Union africaine (UA), il y a dix jours, à Kigali a, au moins, contribué à montrer combien les lignes de la bataille doctrinaire sont en train de bouger sur le continent comme le prouve la percée du Maroc pendant ce rendez-vous.

Personne ne s’est offusqué de sa volonté de revenir dans l’organisation panafricaine pour retrouver sa place de membre qu’il avait pourtant quittée en 1984 au milieu des quolibets quand l’Afrique entière semblait avoir pris fait et cause pour la République arabe Sahraouie démocratique (RASD).

Ce fut au terme de débats houleux que le continent africain pencha, à l’époque, en faveur de l’autodétermination du peuple Sahraoui. C’était l’apothéose pour le Front Polisario, porte-drapeau de la cause Sahraouie, qui avait gagné la bataille diplomatique sur une monarchie chérifienne que certains critiquaient pour ses violations des droits de l’homme et ses aventures adultérines pour se rapprocher d’une Union Européenne située à 14 kms de ses côtes.

L’humiliation marocaine faisait mal à ceux qui savent le rôle joué par Rabat dans la construction communautaire africain, en animant, à l’aube des indépendances, le mouvement le plus déterminé à la réaliser avec le groupe de Casablanca, qu’il aida à voir le jour pour revendiquer une union africaine immédiate. En revanche, les adeptes d’une intégration africaine par cercles concentriques, graduelle, rassemblés dans le camp des non-progressistes, sous la bannière du Groupe de Monrovia, alliés contre-nature avec des forces progressistes, avaient de quoi se délecter du revers subi a posteriori par une nation à laquelle ils reprochèrent de n’être que territorialement sur le continent mais avec une ambition culturelle arabe et une géopolitique alors centrée sur l’Europe.

Sa défaite était rendue plus amère parce qu’elle signait le triomphe de sa rivale, une Algérie portée par ses ressources en hydrocarbures qui s’achetaient au prix fort et par sa diplomatie révolutionnaire longtemps conduite de main de maître par une figure de proue de la lutte pour l’instauration, au milieu des années 70, d’un nouvel ordre économique mondial. Ce visage poupin était celui d’Abdel Aziz Bouteflika, fringant ministre des Affaires étrangères de ce pays nageant dans une légitimité née de sa victoire contre le colonialisme français.

Le succès du Maroc à Kigali intervient au moment où plombée par la drastique chute des prix du pétrole et du gaz, l’Algérie n’est plus que l’ombre d’elle-même. Comme l’est son célèbre ministre d’alors devenu, depuis, le Président Bouteflika, un homme réduit à se mouvoir en chaise roulante, symbole caricatural de la mauvaise fortune de son pays.

Au surplus, le discours de gauche que l’Algérie incarnait a, entre-temps, pris des rides au profit du libéralisme devenu le leitmotiv dans la gouvernance des Etats. Surfant sur cette vague, le Maroc s’est posé en avocat d’un capitalisme dynamique. Sa diplomatie africaine tous azimuts, illustrée par la création de Casablanca City Center, hub financier africain de premier ordre, a fait le reste. Ses champions industriels et commerciaux sont allés à la conquête du continent alors que sa compagnie aérienne nationale traverse ses cieux. C’est le triomphe d’une vision stratégiquement panafricanisée, y compris au moyen de grandes rencontres diplomatiques centrées sur l’Afrique.

Le Maroc a même réussi le tour de force d’être choisi comme siège du plus important fonds Africain: Africa50. Bluffée, l’Algérie, qui peine à se départir de sa réputation de pays associé au terrorisme, est larguée…Celle-ci a dormi sur ses lauriers alors que Rabat a tiré les leçons du passé pour aller reconquérir les coeurs et esprits africains.

Il a fallu l’intelligence, la finesse, l’opportunisme d’un Mohammed VI, son jeune roi, pour retourner la situation. Ses visites à travers l’Afrique, ses discours et ses capacités de rédemption ont fait oublier qu’il y a deux ans les marocains, face à la menace Ebola, avaient refusé d’organiser la coupe d’Afrique des nations de football.

Deux autres faits ont pesé dans la balance : l’image de ces dirigeants Sahraouis qui se sont tellement embourgeoisés dans les grands hôtels qu’ils en ont perdu leur crédibilité, et le fait que les mouvements irrédentistes africains ont été catastrophiques. Comment à cet égard ne pas penser que les deux derniers Etats africains nés de sécessions, à savoir le Sud-Soudan, en guerre civile, et l’Érythrée, dictature dure, sont les meilleures justifications de l’appel pour des formes de fédéralisme avec grande autonomie que le Maroc propose comme solution à la question du Sahara.

A cette aune, les forces centrifuges n’ont plus la cote avec les risques d’expansion des menaces terroristes asymétriques, de désordre, qu’elles portent en germe. Les Sahraouis le savent, qui sentent le vent tourner.

Le Maroc, en profitera-t-il, pour transformer l’essai? Il devra se montrer plus convaincant qu’il ne l’a été, en particulier à l’Onu, où le principe de l’autodétermination des peuples demeure inscrit dans du marbre depuis que sur les côtes de Terre-Neuve, au Canada, Churchill et Roosevelt, l’avaient édicté, en 1941 dans le Traité de l’Atlantique.

Sa douce victoire à Kigali est néanmoins le signe que son monarque actuel peut rêver de venger son père, HassanII, de sa défaite d’il y a 32 ans…

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