Entretien exclusif avec le Professeur Marcel Mulumba, ancien PDG de la compagnie nationale d’assurance

Propos recueillis par Amédée Mwarabu (Kinshasa)

Après 49 ans de monopole de la Société nationale d’assurance (Sonas), la RD Congo vient de libéraliser le secteur. Le nouveau Code des assurances est en vigueur depuis le 17 mars 2016. Seule la mise en place des animateurs de l’Autorité de Régulation et de Contrôle des Assurances, institution qui doit agréer les nouvelles compagnies, traine à ce jour. Expert du domaine, le Professeur Marcel Mulumba jette ici un regard sur la libéralisation des assurances en RD Congo.

 


Est-ce que le processus de libéralisation des assurances a été bien mené en RDC ?


Oui, je le pense. Les autorités ont mis une commission qui a travaillé longuement, produit des réflexions, des analyses et des recommandations. Probablement, la mise en action de ces recommandations a peut-être souffert. C’est peut-être un problème de moyens financiers. Comme cet aspect de la formation des inspecteurs et des actuaires des assurances, il a été posé depuis longtemps. Mais les choses n’ont pas été faites aussitôt. Je crois que lorsqu’on aura un budget conséquent ou un appui d’un organisme international, on pourra le faire.

 


Qu’est-ce qu’il faut pour que le marché congolais des assurances soit porteur ?


C’est un secteur technique. Il doit être dirigé par des techniciens. Le secteur des assurances encourage les investissements dans le pays. Il faudrait que les investisseurs qui vont venir dans notre pays trouvent des produits qui couvrent leurs investissements dans leurs diversités. Donc, il faut des personnes compétentes sur le plan techniques. Le secteur des assurances touche l’économie moderne dans divers aspects, notamment bancaire, monétaire, de l’épargne, de la capitalisation… Il faut des personnes compétentes pour pouvoir non seulement le gérer mais aussi contrôler les compagnies d’assurances. Sinon, ce sera la même chose comme dans le temps. On va se retrouver avec une assurance non inclusive. Il faudrait que l’apport du secteur des assurances soit un apport à l’économie nationale tout en étant protégé à l’extérieur, dans le domaine de la réassurance, en partageant avec les autres pays dans le domaine de la coassurance. Ça, c’est quelque chose de très fondamental, une réflexion stratégique qu’il faut faire. C’est l’Autorité de régulation et de contrôle des assurances (ARCA) qui peut le faire. Si ce n’est pas l’ARCA, une autre structure au-dessus d’elle comme, par exemple, une assemblée des personnes qui ont une grande expérience dans le domaine des assurances. Un organe qui peut dire voici ce qu’il convient de faire sur le plan financier, technique, comptable, économique. Dans la structuration de la nouvelle loi, je n’ai pas vu un tel organe. Peut-être on prévoit de le faire plus tard compte tenu du budget.

 


Comment inculquer aux Congolais la culture d’assurance ?


Il faudrait qu’il y ait un encouragement dans le domaine de l’épargne et mettre en place une assurance de masse avec des prix abordables pour toutes les bourses. Parmi les assurances de masse, il y a la micro assurance. L’État doit s’impliquer pour développé ce créneau. Je n’ai cessé de dire qu’il faut une culture d’assurance. Nous n’en avons pas. Il faudrait qu’on arrive au niveau où même le Congolais qui habite le coin le plus reculé de la République, chaque fois qu’il entreprend une activité, se dise qu’il doit assurer son affaire, s’assurer lui-même et ses enfants. Ça, c’est la première chose. La deuxième, c’est la plus importante, il faut que ceux qui viennent dans le secteur soient  préparés. L’assurance est une consommation populaire. Il faudrait inculquer la culture de l’assurance aux enfants, dès l’école primaire. L’assurance n’est pas un produit de luxe. C’est un produit de première nécessité, consommable par tous. L’Etat doit y mettre du sien  pour former les gens. La RDC, avec ses 75 millions d’habitants peut mettre en place un système bien mutualisé. Avec une assurance de base, quel que soit le coût, si 80% de Congolais y souscrivent, même  à raison de 1 dollar par mois, cela ferait des millions dans l’année. Les autres pays raisonnentven termes de milliards alors qu’en RDC nous en sommes à quelques millions. Et nos millions de dollars en assurance sont même inférieures à la taille de la population. Ce n’est pas normal.


La RDC appartient à plusieurs organisations sous régionales (CEMAC, SADC, CEEAC). Quelles implications doit-on s’attendre avec la libéralisation du marché des assurances ?


Il y aura bien sûr des grandes implications. Si nous ne sommes pas forts, ça va être la même chose avec les produits marchands. Ça veut dire que nous n’aurons pas grand-chose à donner aux autres. Ils viendront tout prendre chez nous. Nous ne serons pas aussi en mesure d’aller assurer  les produits qui sont chez eux. Le fait d’appartenir à toutes ces structures sous régionales ouvre un très grand marché à tous ces pays. Ce sont les pays forts qui pourront aller prendre chez les autres. Déjà, nos provinces qui sont à l’Est de la RDC vont chercher des assurances au Rwanda, probablement parce que le tarif est bon là-bas ou que le rythme de paiement de sinistre est rapide. Si nous ne sommes pas suffisamment matures, techniquement forts et convenablement équipés, vous vous rendrez compte qu’il y aura une très forte délocalisation des risques. Quand bien même que dans la loi, il est dit qu’il faudrait veiller à cela.. Quand vous avez une loi supérieure à la nôtre parce que nous avons adhéré librement à une structure inter-régionale, c’est normal que nous laissions ces choses se faire. Bien plus, si vous avez des conventions bilatérales, vous risquez de ne pas tirer profit dans la coassurance s’il n’y a pas un bon partage. Tout risque de partir.

 


Que faire pour protéger les compagnies d’assurances locales ?


L’ouverture va amener la compétitivité, certes. Cependant, il faut protéger les compagnies locales de manière à ce qu’elles puissent avoir les mêmes outils et  les mêmes armes. Regardez, nous avons des compagnies de transformation qui pleurent parce que leur secteur n’est pas protégé contre les produits importés venant de l’Angola. Il faudrait qu’il y ait une fiscalité appropriée au secteur des assurances. Je pense que la loi a prévu ça mais il faut passer à l’action.


Beaucoup d’entreprises sont assurées à l’étranger. Que doivent-elles faire maintenant que le marché est libéralisé ?


Je pense que ce n’est pas difficile. Il y a déjà la loi que toutes ces entreprises doivent respecter. Avant la libéralisation, il n’y avait pas moyen de faire pression sur ces entreprises pour qu’elles respectent la loi parce qu’il fallait les cajoler. Obliger un investisseur de s’assurer chez un opérateur qui a des difficultés financières visibles, c’est certain que cet entrepreneur va vous fuir. Il peut aller implanter son entreprise dans un pays voisin et venir vendre sa marchandise chez vous. C’est pour ça que l’Etat a fermé les yeux. Maintenant que le marché est ouvert à la concurrence, on donne la latitude à plusieurs compagnies d’assurance d’investir en RDC. Donc, il y aura des assureurs professionnels. Dès lors, un opérateur économique qui délocaliserait le risque est de mauvaise foi parce qu’il peut facilement trouver une compagnie d’assurance capable de couvrir valablement son risque au pays. Sinon, il va tomber sous les sanctions de la loi, surtout en ce qui concerne les produits légalement obligés par l’Etat.

 

 

 

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