Par Amédée Mwarabu, Kinshasa

La République démocratique du Congo accuse un faible taux de bancarisation (6%), laissant plus de 40 millions d’adultes en dehors du circuit bancaire. Pourtant, plus de 35 millions de Congolais utilisent la téléphonie mobile. Une opportunité pour booster la bancarisation.
Le « Mobile banking » n’est rien d’autre que l’utilisation des services financiers via la téléphonie mobile. Et, on parle de Mobile banking au sens strict lorsque le numéro de la carte SIM de l’usager du téléphone mobile est connecté à un compte bancaire. La pratique fait des émules en Afrique de l’Est et de l’Ouest depuis quelques années.

En République démocratique du Congo (RDC), une poignée de banques, en partenariat avec les sociétés de télécoms, pratiquent déjà le Mobile banking. Airtel Congo expérimente depuis mai 2015 « Libiki », une offre de micros crédits sans les garanties usuelles, en collaboration avec la banque commerciale UBA. La Trust Merchant Bank S.A. (TMB) a lancé depuis juillet 2015 une solution Mobile Banking unique à son genre, « Pepele Mobile », opérationnelle sur tous les téléphones et chez tous les opérateurs télécoms. Vodacom Congo développe « Avance sur salaire », destiné jusque-là aux fonctionnaires de l’État, en partenariat avec Sofibanque depuis octobre 2015. La banque commerciale Finca RDC, spécialisée dans la microfinance, projette de lancer une plateforme Mobile banking avant fin 2016. D’autres banques comme Ecobank-RDC font aussi du Mobile banking. Cependant, la grosse part dans l’utilisation des services financiers via le téléphone revient au Mobile money.

Tous les cinq opérateurs de la téléphonie cellulaire en RDC font déjà le « Mobile Money », le paiement mobile (transfert d’argent, épargne, recharge des crédits, paiement des factures, ect.), sans que le numéro de téléphone de l’abonné ne soit relié à un compte bancaire.


Le Mobile money congolais

Dans l’univers de télécoms en RDC, Airtel Congo (plus de 7 millions d’abonnés) a été le premier à lancer sur le marché son « Airtel-money », le 20 mars 2012. Tigo (6,6 millions d’abonnés de téléphonie cellulaire) fait aussi du Mobile money avec son Tigo-Cash lancé le 20 juillet 2012. Le leader dans la téléphonie cellulaire en RDC, Vodacom (plus 11 millions d’abonnés), a suivi en novembre de la même année avec son « M-Pesa ».Tout récemment, Orange RD Congo (5,2 millions d’abonnés) a largué en 2015 son « Orange Money ». Seul Africell (3 millions d’abonnés) était en retard jusque-là. Mais depuis fin mars 2016, Africell a lancé à Kinshasa « Afrimobile Money ».

On estime aujourd’hui à 2 millions, les utilisateurs actifs des services financiers à partir du téléphone en RDC, sur un total de 35 millions d’abonnés à la téléphonie cellulaire. Ce n’est qu’un petit pas, même si l’on sait que cette innovation est récente dans le pays. Le plus encourageant est que les opportunités dans le secteur restent intactes.

Au Congo Kinshasa, le taux de bancarisation est de 6%, soit 13 millions de comptes ouverts dans les banques. Plus de 40 millions d’adultes congolais n’ont pas encore un compte bancaire. Ce, en dépit de l’expansion du secteur bancaire observée ces cinq dernières années. De 2010 à 2014, on est passé de 3 millions de comptes ouverts à plus de 13 millions.


Les facilités attendues de la Banque centrale

Avec 35 millions d’usagers du téléphone mobile, la monnaie électronique s’érige en véritable opportunité de décupler l’inclusion financière en RDC. D’abord, parce que l’usage du téléphone est de plus en plus répandu à travers le pays. Les compagnies cellulaires, par leurs agences et le réseau des revendeurs des cartes des crédits, sont, de loin, mieux implantées dans le pays que les agences des banques.

Ensuite, la monnaie électronique est une technologie simple et ne nécessite pas un niveau élevé de connaissances. Il suffit de savoir manier un téléphone pour effectuer toutes les opérations (dépôt, transfert, paiement d’une facture d’électricité).

Enfin, il reste seulement à l’État, par le truchement de la Banque centrale du Congo (BCC), institution qui supervise le commerce de la monnaie en RDC, d’accorder plus de flexibilités dans le système bancaire pour booster aussi bien le« mobile money » que le « Mobile banking », en renforçant notamment le dispositif juridique et prudentiel pour la monnaie électronique, les opérations e-banking et la monétique. Le M-PESA kenyan, par exemple, inclut aussi la possibilité d’envoyer de l’argent, via Western Union, dans 45 pays à travers le monde. Ce qui n’est pas encore le cas en RDC.

 

L’exemple kenyan

Au Kenya, leader africain dans le Mobile banking, le succès de cette innovation africaine n’est pas le fruit du hasard. Le M-Pesa kenyan (plus de 20 millions d’utilisateurs de paiement mobile pour plus d’un milliard de dollars us de flux financiers chaque mois), aujourd’hui cité comme exemple dans le monde entier, est le fruit de la conjugaison des trois facteurs : le boom de la téléphonie mobile dans le pays ; la simplicité, l’accessibilité et la faiblesse des coûts des transactions ; et enfin l’action de la Banque centrale kenyane pour la validation du service.

La RDC, avec seulement 56 millions usd de flux financiers par an qui passent par le paiement mobile, à en croire la Banque centrale, peut s’inspirer de l’exemple kenyan et réaliser un accroissement substantiel des abonnés au paiement via le téléphone portable. Au regard de l’expérience kenyane, la RDC remplit déjà les deux premiers facteurs. Il reste seulement à l’État, à travers la BCC, de s’investir davantage dans l’octroi des facilités aux sociétés de télécoms afin de populariser le Mobile banking. Ce qui permettra d’accroître le taux de bancarisation d’une part, et de ramener dans le circuit formel la masse monétaire qui circule dans l’informel, d’autre part.

La RDC a encore un pas à faire pour que l’utilisation des services financiers migre de « Mobile money » vers le « Mobile banking » au sens strict. Cette mutation permettra de sécuriser davantage le paiement mobile d’autant qu’en associant le numéro de la carte SIM d’un abonné à un compte bancaire, l’usager du téléphone devra donner plus d’informations sur son identité.


Le Mobile banking au service de la microfinance

L’accès aux services financiers via le téléphone mobile est aussi une opportunité de promouvoir les activités des institutions de microfinance (IMF) et des coopératives d’épargne et de crédit. En effet, le paiement mobile permet d’aider les IMF et les coopératives à rationaliser leurs opérations du fait de la faiblesse de coûts de transaction. Ainsi, ces institutions financières décentralisées peuvent offrir des taux d’emprunt plus compétitifs à leurs utilisateurs qui sont souvent des populations pauvres et à faibles revenus.

En somme, le faible niveau de développement économique de la RDC (740 Usd de PIB/hab., selon le gouvernement, ou 480 Usd de PIB/hab., selon la Banque mondiale), comme celui de la pluparts des pays africains, nécessite des moyens de financement pour inciter l’activité de production, maintenir la croissance et impulser l’amélioration des conditions de vie des populations (63% des Congolais sont confrontés à l’insécurité alimentaire).

Les experts du Fonds monétaire international (FMI) soutiennent que « plus une économie est financièrement inclusive, plus elle a de chance de croître rapidement ». Alors que la RDC se situe au premier rang des demandeurs des services financiers, il est d’une extrême urgence que le gouvernement, par le truchement de la Banque centrale notamment, s’investisse afin que les prestations bancaires jouent un rôle prépondérant en tant que « faits pourvoyeurs et collecteurs à court et long terme des ressources indispensables » à la vie économique. Surtout que l’accès aux services financiers de base contribue à réduire la pauvreté.

 

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