Interview exclusive avec Aïcha Pouye, directrice au Centre de commerce international en charge du support aux entreprises et aux institutions.
Par Jean-Mermoz Konandi, Abidjan.

Les pays de la CEDEAO étaient en conclave les 14 et 15 mai au siège de la BAD à Abidjan afin de plancher sur les moyens de limiter l’impact des mesures non tarifaires (MNT) – 30% des coûts du commerce au niveau international – qui plombent les échanges commerciaux dans la région. Selon une étude du Centre de commerce international (CCI), initiatrice de la table-ronde avec la BAD et la CEDEAO, 73% des entreprises de la région sont confrontées à des MNT contraignantes (tant pour les exportations que les importations), contre par exemple 64% en Afrique de l’Est et 47% en Asie.

L’ex ministre sénégalaise en charge des PME et actuelle directrice de la Division du support aux entreprises et institutions du CCI (agence conjointe de l’Organisation Mondiale du Commerce et des Nations Unies basée à Genève), Aïcha Pouye, évoque les enjeux de la rencontre et se montre particulièrement optimiste pour la mise en œuvre des APE, les accords de partenariat économique devant lier les Etats du continent au pays de l’Union européenne.
Vous avez été au cœur de cette table-ronde qui a planché sur les faiblesses du commerce intra africain au niveau de la CEDEAO. Quels en sont les grands enjeux ?

 

Je dirai que l’enjeu principal de cette table ronde, c’est assurer la compétitivité du secteur privé de l’Afrique de l’Ouest à l’heure où nous parlons de mondialisation. Comment assurer cette compétitivité ? C’est d’abord créer un cadre propice aux affaires, ce qui doit commencer par la levée des obstacles non tarifaires.

On est d’accord aujourd’hui que dans ce monde globalisé, nous parlons, en terme d’obstacles, de moins en moins de tarifs et de plus en plus de ce que nous appelons les mesures non tarifaires. Il nous faut donc avoir la connaissance de ces obstacles, des standards et normes que les acheteurs du monde imposent à nos pauvres producteurs et PME. Cela constitue un premier challenge et c’était principalement l’objectif principal de cet atelier.   

 Et je voudrais en profiter pour magnifier l’appropriation de cet atelier par les pays membres de la CEDEAO ; 14 pays étaient présents parmi les 15 et le 15ème n’a pas pu venir pour de simples raisons ; d’ailleurs je dirais d’obstacles non tarifaires avec le fait de ne pas pouvoir prendre un avion tout de suite et partir, constitue un obstacle au commerce. Il s’agit donc pour nous d’adresser ces questions et surtout trouver des solutions qui sont très souvent domestiques, comme assurer par exemple la cohésion au niveau national des règles (ce  qui est une partie de la solution), rationaliser les dispositifs, impliquer les acteurs mais aussi jouer la transparence au niveau de ces mesures. C’est des solutions simples, accessibles à tout le monde, mais très souvent méconnues.
A ce propos, pouvez-vous nous retracer quelques grandes résolutions dégagées lors de la table ronde d’Abidjan?

La table ronde a été organisée autour de trois ateliers. Un atelier qui a couvert tous les aspects relatifs aux normes, standards et qualité etc., un autre qui a planché sur tout ce qui est lié aux règles d’origines et aux problèmes connexes, et un troisième atelier focalisé sur la mise en œuvre de la facilitation des échanges qui a été adopté au niveau de l’OMC (Organisation mondiale de l’OMC, ndlr). Et il y a une bonne interconnexion entre ces ateliers et chaque atelier a fourni des recommandations extrêmement précises et a même défini une espèce de calendrier de court, de moyen et de long terme.

 Donc nous allons reprendre tout ceci, identifier ce qui est déjà en cours, parce qu’il n’y a pas que des institutions comme le CCI et la BAD ; d’autres organisations comme l’ONUDI, le GIZ, l’USAID etc. contribuent à aider, et la CEDEAO et les pays, à faire face à ces préoccupations. Donc identifier cet existant et ensuite voir quels sont les gaps et qu’est ce qui peut être fait par les Etats, par la CEDEAO et l’UEMOA en tant qu’institutions sous régionales, mais aussi qu’est-ce qui peut être fait par nous, institutions internationales. Ensuite nous allons veiller à tout mettre en synergie, par la rationalisation de ce dispositif aaux niveaux national, sous régional et international.

 Nous allons enfin dégager un plan d’action et trouver les financements – nous savons qu’il y a le 11ème FED (Fonds européen de développement, ndlr) qui est en cours de finalisation – et voir au niveau de la sous-région comment les ressources peuvent être mobilisées tant au niveau de l’Union européenne mais aussi au niveau d’institutions telles que la BAD dont je voudrais saluer l’engagement aux côtés du CCI pour véritablement relever ce défi.
Dans ce cas, en l’état actuel des choses, la CEDEAO peut-elle profitablement s’engager dans les APE ?

 Tout à fait. Aujourd’hui avec ou sans APE, nous avons besoin de développer ce marché intra régional et l’une des opportunités des APE, c’est d’abord de nous aider à mieux pouvoir fluidifier nos frontières, mieux pouvoir commercer entre nous. Le marché intra CEDEAO est à développer et il y a de réelles potentialités particulièrement pour nos PME, nos femmes et nos jeunes entrepreneurs. Les pays ont bien compris que c’est un train en marche : il faut soit rester en gare, soit accepter d’emprunter le train et je pense qu’ils ont compris qu’il faut qu’ils s’approprient eux-mêmes véritablement leurs destinées, surtout qu’il y a un aspect financement du développement. Nous sommes conscients qu’il nous faut des ressources financières importantes et c’est pour cela que je parle de ces partenaires techniques et financiers qui vont nous accompagner dans la mise en œuvre des mesures d’accompagnement ; c’est un challenge de compétitivité.

Vous pensez donc que les conditions sont réunies pour aborder ce virage ?  
 Vous l’avez vu. C’est une réponse totalement positive. Ce n’est pas si l’Afrique peut aller, l’Afrique n’a pas le droit de rester en gare. Aujourd’hui la mondialisation elle est chez nous, nous le voyons tous les jours et les pays l’ont bien compris.
 Mais pour certains observateurs, la mise en œuvre des APE se fera au détriment du commerce intra africain et de nos entreprises qui seront confrontées aux firmes plus aguerries de l’UE. Et c’est là une crainte majeure …

 C’est pour cela que nous insistons sur le développement des capacités productives de notre secteur privé. Je vous l’ai dit, c’est une bataille de compétitivité. On parle des impacts négatifs des APE parce que nos économies ne sont pas encore compétitives, elles ne sont pas à niveau. L’essentiel de notre tissu économique est constitué de PME et c’est là que le CCI veut insister. Vous l’avez vu, les pays sont en train de se prendre en charge, et nous avons trois échelles de mise à niveau : au niveau macroéconomique par un cadre propice aux affaires, au niveau institutionnel par des institutions fortes come la CEDEAO, comme l’UEMOA, mais aussi au niveau microéconomique par des entreprises capables de répondre aux exigences du marché et ce sont ces trois niveaux sur lesquels le CCI travaille bien-sûr avec ses partenaires et je voudrais saluer cette appropriation non seulement des Etats mais aussi des autres institutions.

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