GuirassyL’Institut africain de management (IAM) fait partie des business school les plus connues de  l’Afrique francophone. Pour son président et fondateur, Moustapha Guirassy, ancien député-maire, ancien ministre, la formation doit se recentrer autour de l’humain et de sa quête de sens.


Comment des business schools comme l’IAM participent-elles à la création du leadership?


C’est d’abord en s’assurant que les différentes parties prenantes de l’IAM affirment leur appartenance à une même communauté de destins, dont le signe distinctif est la quête de sens et la quête de l’excellence et où l’unité culturelle organisationnelle transcende les diversités. Sans cela nous reproduirons exactement les mêmes modèles universitaires que les jeunes et les entreprises africaines ont depuis quelques temps déjà renié. Nos business schools doivent en effet être considérées comme des entreprises collectives investies d’une mission collective, celle de faire renaître et faire accoucher d’un autre type de leadership par la formation. Pour cela, il faut, au-delà de la formation au management en Afrique, évoluer vers une formation africaine au management pour dessiner l’élite de la société africaine de demain dotée d’un réel pouvoir de catalyse.

 

 

 

 

Nos business schools doivent en effet être considérées comme des entreprises collectives investies d’une mission collective, celle de faire renaître et faire accoucher d’un autre type de leadership par la formation. Pour cela, il faut, au-delà de la formation au management en Afrique, évoluer vers une formation africaine au management pour dessiner l’élite de la société africaine de demain dotée d’un réel pouvoir de catalyse.

 

Nous faisons de notre campus une véritable école génératrice d’énergie sociale, par une approche pédagogique de rupture qui vise à mettre fin à l’inacceptable, c’est à dire renoncer à reproduire par une certaine forme d’éducation un être collectif différent du nôtre, qui au lieu de repenser et de porter autrement l’entreprise, la déstructure, la déshumanise et l’anéantit. Pour la promotion de ce nouveau type de LEADER, les business schools doivent comprendre que l’offre d’éducation ne saurait être excellente si elle ne répond pas excellemment à la demande.

Or la vraie demande de l’entreprise, voire de la société, c’est la construction d’esprits créateurs, de consciences insoumises mais pourtant conformes, compatibles avec les réalités, les intérêts et les valeurs d’un milieu spécifique. En un mot, que l’on parle de business ou de science, nous avons une forte conviction qu’il faut recentrer l’éducaction autour de l’humain et de sa quête de sens. Pour cela, nous donnons une place importante aux activités de développement personnel, aux cours de sociologie, de philosophie à travers des activités phare LITTER’ATTAYA, le GREEN CAMP ou programme d’immersion, l’entrepreneuriat social, les story tellings pour l’inspiration des apprenants par ceux qui ont un parcours reconnu… En somme notre pédagogie repose sur la connectivité humaine, c’est à dire de soi à soi-même à un niveau supérieur.


Le lien entre les questions spirituelles, d’éthique et de gouvernance et l’enseignement de management est-il pertinent dans un monde qui exalte les valeurs matérialistes?


La spiritualité est de plus en plus au cœur du vécu quotidien des hommes.  Dans la quête de sens dont il a été question plus haut, la spiritualité imprime une orientation à la conduite de l’individu et donne un sens au rapport avec le monde. L’objectif poursuivi est le bien-être qui résulte de la réalisation intégrale de l’être fondée sur l’observance de principes spirituels à tous les niveaux de la vie sociale et économique. A l’IAM, nous pensons qu’il ne devrait exister aucune césure entre le culturel et l’économique puisqu’en réalité, tout renvoie à l’Homme dont il faut assurer l’équilibre et le développement.  Une telle conception du bien être et de la réalisation de l’Homme conditionne notre approche pédagogique, détermine le format des activités pédagogiques, les critères de performances et les indicateurs de mesure assignés à chaque activité, étudiant, professeur ou travailleur de l’IAM. Et en cela nous sommes bien en phase avec certaines théories du management qui, face au questionnement des médications économiques jusque là mises en œuvre, ont préféré s’inspirer de ce qu’il convient d’appeler l’économie positive fondée, pour l’essentiel, sur les valeurs humanistes de générosité, de solidarité, de partage…

 

 

Nous ne cessons de dire à nos étudiants à travers moult études de cas que le paradigme économique, pour pertinent et incontournable qu’il soit, ne suffit pas à lui seul pour rendre compte de la crise dans tous ses aspects afin de proposer des remèdes appropriés. Ces paradigmes décrivent bien ce qui est ou devrait être, mais ne disent pas pourquoi ce qui est est.

 

Nous ne cessons de dire à nos étudiants à travers moult études de cas que le paradigme économique, pour pertinent et incontournable qu’il soit, ne suffit pas à lui seul pour rendre compte de la crise dans tous ses aspects afin de proposer des remèdes appropriés. Ces paradigmes décrivent bien ce qui est ou devrait être, mais ne disent pas pourquoi ce qui est est. On revient à la question du sens. Point de performance ou d’émergence sans adhésion des acteurs ; et point d’adhésion si l’on ne comprend pas le pourquoi des choses. . La spiritualité est, à ce titre, un foyer qui stimule la connexion à soi-même, à l’autre, la rencontre, le brassage de groupes différents, un espace de communication qui favorise le respect de l’autre, la tolérance, le respect de l’écosystème, l’éthique et l’adhésion à une vision. Des synthèses complexes entre le management classique et le spirituel sont donc faites à l’IAM par le biais de la coexistence de types de réalités différentes voire opposées pour aider l’apprenant à affûter ses processus  de prise de décision de manière à les rendre efficaces, équilibrées, durables et éthiques.

 


Quelle place occupe l’entrepreunariat dans les formations que vous dispensez ?


Il est encore temps de faire le choix de la direction qu’on doit prendre pour le développement de l’Afrique. Et nous pensons à l’IAM que la voie royale pour l’émergence c’est celle de l’entrepreneuriat. La formation des futures générations d’acteurs économiques et sociaux devra donc permettre de révéler et activer cette africanité entrepreneuriale. L’entrepreneuriat social est pour nous l’aboutissement même de la quête de sens.  Lorsqu’on est convaincu de son appartenance à une communauté, que son bonheur est lié à celui des autres, alors la seule chose qui reste à faire est de se mettre au service de cette communauté; autrement dit entreprendre  en cherchant le plus fort impact social. A l’IAM, nos programmes et activités portant sur l’entrepreneuriat cherchent tout d’abord à  ouvrir le champ des possibles par l’inspiration et faire prendre conscience à l’étudiant de son potentiel d’impact par l’action; Par différentes activités de formation, nous travaillons sans cesse à démocratiser l’innovation et l’entrepreneuriat.

IAM institute
Plusieurs nationalités se côtoient à l’IAM, symbole de la puissance sénégalaise (inexploitée?) dans l’industrie de la formation.

Nous avons récemment signé une convention avec un grand groupe français, Makesense, spécialisé sur les questions liées à l’entrepreneuriat social pour aider nos apprenants à devenir des sensemakers ou faiseurs de sens par le truchement de l’entrepreneuriat. Le programme les accompagne à la prise de conscience de leur potentiel d’innovation et d’initiative tout le long de leurs études; Nous avons un programme annuel vieux de 20 ans par exemple, le GREEN CAMP ou programme d’immersion (qui se déroule à Kédougou, à 750 km de Dakar) qui participe à former les étudiants à la prise d’initiative, de risque et à la persévérance dans un environnement hostile. Enfin, il faut noter l’existence d’un incubateur “sensecube” dédié à la création d’entreprise à forte valeur ajoutée sociétale et à l’expérimentation terrain.  Il accompagne aussi  la structuration de modèles, leur expansion et réplication, la mise en réseau des entrepreneurs, experts, partenaires.

 


On a l’impression que la plupart des écoles sont en train de reproduire le modèle de l’Université Cheikh Anta DIOP qui forme depuis longtemps des chômeurs. Y-a-t-il une place à l’innovation dans l’enseignement privé ?


NOTRE CONSTAT : La seule certitude concernant l’avenir de l’enseignement est l’imminence d’un “big bang” qui va modifier durablement nos repères, nos habitudes et nos certitudes. Depuis près d’un siècle, le modèle dominant a été le modèle universitaire classique: l’enseignement à ce titre est la transmission d’un corpus de savoirs depuis un “détenteur” du savoir, l’enseignant, vers des élèves, les étudiants. En résumé : une approche verticale et à sens unique.
Certes, les courants de pédagogie alternative apparus au fil du temps ont introduit des variables d’expérimentation, d’alternance entre pratique et théorie, d’individualisation de l’enseignement mais ils n’ont abouti qu’à des évolutions “à la marge” d’un modèle pyramidal. Tout cela, c’était avant. Nous sommes arrivés aujourd’hui à la conjonction de progrès technologiques de différentes natures qui vont radicalement bouleverser des notions fondamentales dans l’enseignement tel que nous le connaissons aujourd’hui : le savoir, la pédagogie, la distance, la relation avec le professeur, l’évaluation, et la notion même de ce qu’est un cours. L’effet positif de cette tendance de fond est évident : l’ouverture du savoir au plus grand nombre à la connaissance est un progrès. La seule limite à la soif de connaissance d’un individu est devenue sa curiosité… et non plus son portefeuille.

Pour nous, établissements d’enseignement supérieur, c’est un défi. Comment capter l’attention d’une horde d’étudiants armés d’ordinateurs portables, de smartphones ou de tablettes et qui sont capables de mobiliser une masse de connaissances considérables dès lors que le professeur a énoncé la thématique du jour, ou même consulter en quelques clics l’historique de ses publications et de sa reconnaissance académique sur le sujet.

 

NOTRE CONSTAT : La seule certitude concernant l’avenir de l’enseignement est l’imminence d’un “big bang” qui va modifier durablement nos repères, nos habitudes et nos certitudes. Depuis près d’un siècle, le modèle dominant a été le modèle universitaire classique: l’enseignement à ce titre est la transmission d’un corpus de savoirs depuis un “détenteur” du savoir, l’enseignant, vers des élèves, les étudiants. En résumé : une approche verticale et à sens unique.

La rupture fondamentale entre le modèle universitaire classique et le nôtre réside déjà à ce niveau: l’enseignant est essentiellement un guide : il flèche les parcours vers la connaissance, il alerte, il corrige, il vérifie, il évalue, il commente, il oriente et met ses étudiants en situation. Il n’est pas forcément le détenteur du savoir mais plutôt celui d’une sagesse et d’une expérience : celle qui permet de distinguer dans la masse d’informations, le facteur pertinent, d’aiguiser un esprit critique et d’apprendre à appréhender le cas particulier dans une multitude de règles générales. A l’IAM, nous repensons sans cesse l’enseignement dans son organisation profonde : à quoi bon consacrer les heures de cours en présentiel à l’acquisition des concepts théoriques pour se retrouver seul chez soi face à des cas pratiques pour lesquels l’échange aurait été bénéfique ? A l’IAM, nous apprenons à nos étudiants à apprendre, à désapprendre et surtout être conscients de leurs propres limites. L’enseignement passe donc par une acquisition des savoirs par des vecteurs technologiques (ressources disponibles sur le web, e-learning, e-books, MOOCs et une mise en pratique via des travaux en présentiel supervisés par un enseignant-guide. Face à la véritable question qui est  de déterminer qui crée le savoir, l’IAM répond en disant qu’il s’agit de co- création. En d’autres termes, nous assistons à l’IAM au grand retour de la pédagogie avec un grand “P”. La personnalité du professeur est stratégique car l’école n’est  pas uniquement un laboratoire technologique, et les économies de fonctionnement générées par les progrès dans ce domaine seront absorbées par l’investissement dans l’humain, devenu le vrai facteur différenciant.  La deuxième rupture qui nous différencie réside dans les curricula de formation presque tous deconnectés de ce que nous sommes, de la communauté et de nos ambitions. Aucun programme ne prend en compte dans les universités traditionnelles par exemple, les clusters liés à l’artisanat, à l’art musical, à la pêche, à la haute couture, bref des secteurs où nous avons des talents certains.


Le Plan Sénégal Emergent suppose quelque part la réhabilitation de la formation aux métiers. Or, il semble que la formation professionnelle ne soit pas le fort des business schools ?


Il nous est donné de remarquer à l’heure actuelle que les TPE africaines ne se développent pas comme il se doit, tout simplement parce que leurs spécificités ne sont pas assez prises en compte dans les stratégies de développement et de promotion de nos entreprises. Elles vivent un isolement total qui les confine dans des rôles très peu stratégiques et les empêchent manifestement d’être entendus au plus haut niveau, et de bénéficier des aides qui sont accordées à d’autres secteurs d’affaires, lesquelles sont plus organisés. Le PSE doit absolument être connecté à ces TPE pour que l’effet d’entrainement soit grand et impactant. En ce qui nous concerne, je dois avouer que nos formations souffraient il y a quelques années du complexe de l’Occident ; c’était l’époque des formations très pompeuses de MBA destinées à accompagner les grandes multinationales. Aujourd’hui, nos programmes collent de plus en plus aux secteurs, aux PME et comme je l’évoquais plus haut à la TPE même. Nous sommes de plus en plus « métiers» et de plus en plus connectés à la communauté. Saviez vous que nos classements internationaux tiennent surtout compte de notre impact social ? c’est à dire dans quelle mesure une business school transforme sa communauté. Pour des raisons liées à nos convictions et notre vision nous sommes de plus en plus dans des logiques professionnalisantes. C’est de cette façon que nous pourrons accompagner le continent et le pays dans leur effort d’émergence. Nous venons d’ailleurs de lancer une nouvelle école, l’ESTD (Ecole Supérieure de Technologie de Dakar) pour la formation d’ingénieur en mécanique, en électricité, en industrie, en alimentaire, etc.. Nous avons aussi une gamme de programmes professionnels orientés métiers dans le domaine du sport, de la santé, de l’industrie culturelle…


Les modèles capitalistes sont valorisés dans les cursus académiques au détriment de l’économie sociale qui semble correspondre beaucoup plus aux valeurs africaines. Comment  redresser la barre?


 

Le libéralisme s’est organisé autour d’un seul objectif : gagner de l’argent. Le but de toute entreprise est de faire le plus de bénéfices possibles, de maximiser son profit. Tous les acteurs doivent suivre cette logique unidimensionnelle, comme des robots. Nous croyons à l’IAM pourtant que l’être humain est multidimensionnel. Il a envie de gagner de l’argent, mais il veut aussi que la pauvreté recule, qu’il y ait moins de maladies… Le marché devrait intégrer toutes ces dimensions. La lutte contre la pauvreté, contre la maladie, ce n’est pas seulement l’affaire des fondations ou des organisations caritatives. C’est aussi l’affaire des universités. A l’IAM, la quête de sens a une signification pour les étudiants, les enseignants et l’encadrement. Une multitude d’activités menées par les étudiants eux mêmes à travers la vie associative de l’école participe à sensibiliser l’étudiant quant à sa responsabilité d’aider et de s’impliquer dans la lutte contre la pauvreté. Les modèles valorisés à l’IAM sont généralement ceux qui ont un fort impact social et qui reposent sur notre africanité, ou plutôt sur les valeurs universelles humaines ou humanistes de générosité, de respect et d’inclusion. Nous disons à nos étudiants que « Le développement, n’est pas un phénomène technique. »
La conception des projets doit d’abord s’appuyer sur une participation réelle des acteurs concernées par les ouvrages, donc par une connaissance et une reconnaissance de leurs modes de vie, de leurs systèmes de production et d’échange, de leurs initiatives propres et des contraintes qui pèsent sur elles et qui ne se ramènent presque jamais à de simples contraintes financières. Fort de tout cela, nous sommes à l’IAM les adeptes de l’entrepreneuriat social, de la spiritualité dans le management, les défenseurs de la TPE et des valeurs africaines « intelligentes ».


Propos recueillis par Adama Wade, dans dossier « Grandes écoles, moteur de l’émergence du Sénégal », in Financial Afrik n°23, du 15 novembre au 14 décembre 2015

 

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