Dans cet entretien réalisé au Palais présidentiel à Nouakchott, vendredi 27 mai 2016, le Président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, répond à toutes les questions de notre envoyée spéciale. C’était  en marge d’un voyage de presse qui nous a conduit de Nouadhibou à Nouakchott.


Propos recueillis par Christine Holzbauer, envoyée spéciale à Nouakchott


Longtemps, la Mauritanie a fait figure d’un pays où règne l’insécurité à cause d’attaques terroristes possibles. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?


La Mauritanie, malheureusement, continue de pâtir de l’image d’un pays où règne l’insécurité alors que nous avons réalisé beaucoup de progrès : à la fois sur le plan de la lutte contre le terrorisme comme en matière économique (…) Depuis 2011, nous n’avons subi aucune attaque terroriste et la vingtaine de salafistes qui se trouvent actuellement sur le territoire mauritanien sont en. prison ! Cela procède d’un effort systématique de nos forces armées qui ont beaucoup données en terme de pertes humaines de nettoyer les « poches » qui se trouvaient au nord du pays avec la création de 36 points d’entrée militarisés. Ce qui nous permet de suivre tous les déplacements de populations y compris ceux des étrangers…

 


Le maintien de la Mauritanie en « zone rouge » par les autorités françaises ne vous parait donc pas justifié ?


Je ne sais pas pourquoi les autorités françaises persistent dans cette décision; mais compte tenu de la volatilité actuelle des actions terroristes partout dans le monde, je peux vous assurer que pas un seul pays n’est en mesure, aujourd’hui, d’assurer sa sécurité à 100%.

 


Qu’en est-il du document retrouvé par les autorités américaines lors du raid contre Oussama ben Laden, au Pakistan et qui ferait état d’un accord entre la Mauritanie et al Quaïda ?


J’ai demandé personnellement à plusieurs reprises l’original de ce document à l’ambassadeur américain à Nouakchott. A ce jour, il ne m’a toujours pas été communiqué. Mais toutes les allégations qui sont censées y figurer sont fausses et non avérées. Depuis 2010, il n’y a jamais eu de paiements de rançons en aucune circonstance à des terroristes de la part de la Mauritanie et nous avons dû déjouer une attaque qui visait une ambassade et le ministère de la Défense. Cela prouve bien qu’il n’y a jamais eu d’accord avec AQMI (…)


Sur le plan interne, la Mauritanie est souvent accusée de ne pas suffisamment lutter contre certaines résurgences esclavagistes. Que répondez-vous à vos détracteurs ?


Je m’interroge sur le fait de savoir pourquoi certains d’entre eux qui se déclarent aujourd’hui comme des chantres de la lutte anti-esclavagiste ne disaient rien jusqu’il y a encore une dizaine d’années ? A l’époque, les restes de pratiques esclavagistes étaient pourtant beaucoup plus répandus en Mauritanie de même que les séquelles auprès de populations souvent pauvres et illettrées. Tout cela me parait être un réveil bien tardif et pas complètement désintéressé (…).Je peux vous affirmer qu’il n’y plus d’esclaves en Mauritanie, car nous avons criminalisé cette pratique. Deux individus ont même été condamnés, récemment à l’extrême est du pays, pour des faits qui se sont passés en dehors de notre territoire.


Etait-ce une bonne idée d’envoyer en prison Biram Dah Abeid, le fondateur du mouvement Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) ?


Cet individu a été déféré devant la justice après avoir été appréhendé par les forces de sécurité qui ont dressé un procès-verbal le jour de son arrestation. Il a été jugé et condamné à deux ans de prison par la même justice qui a décidé de le libérer récemment (…). Il a été condamné pour mauvaise conduite, pas parce que c’est un opposant politique .


A Nema, récemment, vous avez appelé à un dialogue avec l’opposition ? Est-ce une façon de la faire rentrer dans le rang…


Je ne cherche pas à récupérer l’opposition car je n’en ai pas besoin. Le pays marche bien, les problèmes de sécurité sont jugulés et les grands projets avancent…Il n’y a pas de surcroit de prisonniers politiques en Mauritanie et les libertés sont garanties. Même les délits de presse ont été dépénalisés…Toutefois, une partie de l’opposition n’a pas voulu participer aux élections présidentielles et n’est pas représentée au Parlement. Cet appel vise essentiellement à ancrer davantage la démocratie dans mon pays en faisant en sorte que tout le monde participe.


Pourquoi, alors, vouloir organiser un référendum pour supprimer le Sénat et créer des conseils régionaux ?


Mes prédécesseurs ont choisi de tout concentrer à Nouakchott : les services de base, l’activité, les créations d’emploi, etc. Y compris les sénateurs qui bien que représentant les régions et les départements siègent à Nouakchott. Ma vision est différente, car je souhaite privilégier la décentralisation partout dans le pays. Pour cela, il faut des élus qui puissent répondre aux besoins spécifiques des populations sur place…


D’aucuns disent que c’est un prétexte pour réviser la constitution et vous permettre, ainsi, de briguer un troisième mandat ?


Il s’agit de pures spéculations (..). Il me reste un an et neuf mois avant la fin de mon deuxième mandat et je n’ai jamais dit, à aucun moment, que j’allais modifier la constitution pour me représenter. J’ai prêté serment à deux reprises sur la constitution et ce n’est pas maintenant que je vais manquer à mon serment.


En ce qui concerne le nouvel aéroport, c’est un bel ouvrage mais planté comme il est au milieu du désert, ne craignez-vous pas qu’il se transforme en un éléphant blanc impossible à gérer ?


Comme vous avez pu le voir, nous avons beaucoup d’ambitions et beaucoup de projets économiques pour notre pays dont les richesses commencent seulement à être exploitées. La construction de cet aéroport répond à nos besoins futurs tout en permettant de désengorger le centre-ville de Nouakchott. Il va aussi nous permettre de mieux rayonner en Afrique compte tenu de la position géographique de la Mauritanie qui aspire à s’ouvrir pour attirer les investisseurs étrangers. Quant à sa gestion, nous avons déjà lancé un appel d’offre international pour la confier à une société qui en aura les moyens, les capacités et le savoir-faire.


Un visa à 120 euros pour venir en Mauritanie n’est-ce pas un peu dissuasif ?


Vous avez sans doute raison. Mais ce sont des dispositions consulaires qui peuvent être facilement changées…D’autant que dans le cadre de notre appartenance au G5 sahel, nous avons le projet de mutualiser à l’avenir nos forces pour répondre à l’ensemble de nos besoins de sécurité, créer une force d’intervention rapide efficace et combattive, mais aussi créer une compagnie aérienne en commun.


Les récentes découvertes d’hydrocarbures (pétrole et gaz) de part et d’autre de la frontière avec le Sénégal ne risquent-elles pas de semer la zizanie ?


Nous travaillons en étroite collaboration avec les autorités sénégalaises. Car il ne s’agit pas d’envoyer un mauvais signal ou de dissuader les investisseurs quant à l’exploitation de ce pétrole et de ce gaz qui est cruciale pour nos populations. Heureusement que les gisements sont équitablement répartis de part et d’autres de nos deux frontières.


Et en ce qui concerne les accords de pêche ?


Nous avons mis en place une nouvelle règlementation, plus contraignante, pour nous permettre de faire face à la baisse du prix de fer qui est passé en dessous de la barre des 30 dollars. C’est dur pour tout le monde mais les Sénégalais bénéficient des mêmes conditions que les nationaux mauritaniens.