Brahim Benjelloun (à gauche) aux côtés de l’industriel Hassan Sentissi, prèsident de l’ASMEX

Dans un discours d’une rare profondeur historique, prononcé lundi 23 mai à Casablanca, en marge de la “Conférence sur les opportunités d’investissement en Afrique de l’Est”, co-organisée par le groupe BMCE Bank et l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX), Brahim Benjellloun, Administrateur Directeur Général Exécutif Groupe et Président de Bank Of Africa (BOA) est revenu sur les interactions historiques et culturelles multiples entre ce pôle et les différentes régions de l’Afrique. Inédit.

Nous sommes extrêmement fiers, Président SENTISSI (NDLR: président de l’ASMEX)  d’avoir pris l’initiative d’organiser une rencontre qui s’adresse à cette partie du continent africain qui a beaucoup d’histoire. Cette partie du continent africain que certains géo-stratèges, regardant à partir du Maroc, ne considèrent pas comme zone de confort du pays. D’abord, nous sommes extrêmement fiers en tant Marocains, tout autant que nous sommes, qu’il y ait eu ces liens spirituels et économiques, désormais portés par la plus Haute Autorité du pays, avec la région de l’Afrique de l’Ouest pour l’essentiel, et l’Afrique Centrale.

Mais, nous ne sommes pas dans une concurrence de destination, nous sommes dans une complétude.Dans une démarche de complétude des Marocains, mais également des Africains que nous sommes, pour considérer ce continent dans son entièreté.  L’Afrique de l’Est est une partie du continent qui est absolument imprégnée d’histoire. Je ne suis pas historien, mais je suis absolument subjugué par l’idée que cette région de l’Afrique représente, en définitive, le berceau de l’Humanité – puisque les premières découvertes des fossiles humains se sont trouvées quelque part entre la Tanzanie et le Kenya-. Et puis, si nous y réfléchissons, en tant que Marocains, avec nos composantes arabe et berbère, c’est une région où l’influence arabe, et perse, a été extrêmement importante : arabe issue du Yémen, Hadramaout, et bien entendu perse, à travers ce que représente à l’heure actuelle Oman. C’est une région si importante pour le Sultanat d’Oman qu’il avait déplacé sa capitale au Zanzibar.
Donc l’Afrique de l’Est est une région où la culture arabe a laissé des traces ne serait-ce qu’à travers la langue, le Souahili, et dont l’étymologie est celle du Sahel «Sahel». D’ailleurs, chacun d’entre nous connaît nécessairement le mot Souahili « Safari » qui vient bien du mot arabe signifiant voyage «Safar». Plus sérieusement, c’est une région où, lorsqu’on considère la composante humaine, nous nous rendons compte que les populations procèdent du Niger, du Congo, et de la région du Nil. Toutes ces racines africaines sont également les nôtres, ici même au Maroc, puisque bien de nos dynasties, bien de nos métissages, procèdent de ces racines africaines.

On n’a certainement pas suffisamment regardé pour savoir qu’un voyageur marocain, nommé IBN BATTOUTA, avait visité l’Afrique de l’Est en 1333, bien avant que ne le fît un autre voyageur, chinois cette fois-ci. Les Marocains ont été des explorateurs, des pionniers et ils ne sont pas partis comme conquérants. Et c’est sans doute la même démarche qui nous anime.
Je peux vous parler de cette démarche, en tant que représentant du Groupe BMCE Bank Of Africa. En vous accueillant au nom du Président M. Othman BENJELLOUN, tout ce que j’essaierai d’exprimer comme conviction reflète déjà une stratégie instillée et imprimée par notre Conseil d’Administration, et à sa tête le Président BENJELLOUN. L’Afrique de l’Est est une région avec cette profondeur historique qui mérite d’être regardée pour examiner la panoplie d’éléments que nous avons en commun.
Mme l’Ambassadeur, pardonnez-moi de ne pas parler de l’histoire multimillénaire de l’Ethiopie, ni de développer combien l’Abyssinie a joué un rôle important au tout début de l’Islam. L’Ethiopie est, pour notre continent, un symbole de la libération africaine, car pendant des décennies et des siècles, elle a été quasiment le seul Etat indépendant de l’Afrique. Ce n’est pas par hasard, d’ailleurs, que lorsque nous regardons les couleurs des drapeaux des différents pays qui vont du Mali, du Sénégal jusqu’à ceux d’Afrique de l’Est, nous remarquons la prédominance du rouge du sang versé de la population africaine, du vert de sa verdoyante nature, et du jaune de sa richesse incarnée par l’or. On a même retrouvé des traces de cet aspect tricolore jusque chez les rastas de la Jamaïque !
Ainsi, vous saisissez que la Région que nous sommes en train de considérer, celle de l’Afrique de l’Est, est pétrie de culture et d’histoire. Monsieur le Président SENTISSI, dans son discours, a évoqué tous les éléments de bienfondé économique qui justifieraient que l’on regarde cette région. D’abord, la croissance économique qui a été, au cours des cinq dernières années, la plus dynamique d’entre les régions africaines, et qui a porté le taux de croissance de l’Afrique pour en faire un des moteurs de l’économie mondiale. Si l’Afrique bouge, c’est beaucoup grâce à cette région, et on le sent.
C’est également le meilleur élève de ce qui devrait être une démarche généralisée au niveau de notre continent, parce que quand on parle de l’Afrique avec un grand “A”, en fait ce sont les Afriques avec de petits “a”. Nous sommes 54 pays, pour certains enclavés et à bien des égards morcelés, dont les frontières ont souvent été tirées au cordeau pendant une période coloniale dont l’humanité ne doit pas être tout à fait fière. Et dans ce sens, l’Afrique de l’Est représente le meilleur élève en termes d’intégration régionale. Car lorsque l’on regarde l’histoire, on se rend compte qu’il y a certains pays, je pense notamment au Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie, qui dans les années 20, à l’initiative du colon britannique, avaient déjà essayé de créer des liens entre eux.
Nous remarquons effectivement que la «East African Community» est très certainement la région la plus intégrée, ou en tout cas dont l’intégration avance davantage qu’ailleurs, et qui tire vers elle toute cette région de l’Est – du Nord jusqu’au Sud-, et qui risque, si l’on y prend garde de ce côté-là de l’Afrique, de prendre de l’avance en termes d’intégration.
Et dans le même esprit que la démarche de l’Association Marocaine des Exportateurs qui envisage qu’il y a encore beaucoup de choses à faire en termes de commerce, je crois en effet, que les chiffres sont ridicules. Des chiffres qui ont été avancés tout à l’heure, je ne garde en tête que la part de cette région-là dans le commerce extérieur qui est d’environ 0,3%. C’est un déséquilibre profond en défaveur du Maroc.
L’économiste, que je prétends être, recommanderait de considérer que, pour la pérennité des flux commerciaux entre les nations, davantage que l’export, c’est d’abord l’investissement. C’est l’investissement qui peut être générateur, dans le cadre d’une chaîne de valeurs intégrée, et peut également être à l’origine d’une pérennisation des flux commerciaux entre les régions.
Dans ce cas de figure, qu’est-ce que le Maroc, au Nord-Ouest de l’Afrique, peut faire dans cette région du Sud-est ou de l’Est de l’Afrique ?

Il y a d’abord le fait que les niveaux des chiffres sont tellement faibles que tout ce que nous ferions permettrait effectivement d’améliorer la situation. Et je crois que nous avons la chance dans ce pays, de nous inscrire, même lorsque l’on n’a pas d’imagination, dans une stratégie qui est dessinée par la plus Haute Autorité du pays. L’Afrique est désormais inscrite dans les gènes, ou dans l’ADN, de la stratégie économique du pays.
Et quand on parcourt les différentes initiatives qui sont prises, que ce soit Casa Finance City ou tout ce qui est en train de se faire au niveau des écosystèmes et industries porteuses, on peut entrevoir que le Maroc ne se suffira pas de compter pour lui-même et représentera une force entrainante pour d’autres régions. Et je crois qu’il y a une légitimité, une crédibilité, pour un pays comme le nôtre, de représenter effectivement «a Gateway», un hub, une plateforme, pour le reste de l’Afrique.
Je n’ai pas, en tant que banquier qui n’est pas un entrepreneur, de leçons à donner à des entrepreneurs qui risquent pour pouvoir créer de la valeur, et pour pouvoir exporter. Mais je pense qu’il y a du sens à considérer, chacun à son niveau, des opportunités éventuelles de triangulation pour voir, au-delà de ce qu’on peut faire en termes d’investissements entre le Maroc et les pays d’Afrique de l’Est, dans quelle mesure nous pouvons nous inscrire dans une démarche avec des pays tiers à l’instar de l’Union Européenne, l’Espagne, la France – bien que ce soient des partenaires classiques–, mais également des partenaires qui, si l’on regarde l’actualité et les signaux qu’a donnés la Plus Haute Autorité du Pays, seraient la Chine ou l’Inde ? Ce serait pour pouvoir considérer qu’on a des choses à faire ensemble à 3, quand on ne peut pas être simplement en face-à-face avec ces pays tiers, pour donner du sens à une démarche stratégique globale.

Alors, est-ce que nous rêvons ? Non, nous ne rêvons pas.
Il y a déjà une institution bancaire marocaine – même s’il faudra, à l’extérieur des frontières, qu’elle ne se présente pas seulement comme marocaine – qui s’appelle le Groupe BMCE Bank Of Africa. Ce Groupe a eu la Vision, grâce à son Président, d’acquérir en 2008 un groupe bancaire avec une formidable marque : Bank Of Africa (la Banque de l’Afrique).Ce n’est pas la banque marocaine en Afrique. Ce n’est pas la banque commerciale ou qui que ce soit en Afrique. C’est d’abord la banque des Africains en Afrique.
Ce Groupe, BMCE Bank Of Africa, et que nous ayons accolé à notre nom le suffixe de Bank Of Africa pour donner le sens de l’histoire et de l’avenir est tout un symbole, a eu la vision d’acquérir le Groupe BOA qui se trouve être présent dans cette région, grâce à des fondateurs qui sont toujours dans son Conseil d’Administration et que nous respectons d’avoir acheté, créé des banques au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie. D’ailleurs, le Groupe BOA vient d’acquérir une banque au Rwanda, est présent au Burundi, et a ouvert un bureau de représentation en Ethiopie qui va se transformer bientôt en banque.
Il y a déjà un poste avancé de Marocains là-bas, pour ouvrir la voie.
Ces gens-là qui s’appellent Bank Of Africa, – même si les filiales sont présidées par des gens issus du pays, avec des directeurs généraux qui ne sont pas nécessairement marocains grâce à Dieu, nous ne sommes pas la banque marocaine en Afrique, nous sommes Bank Of Africa et il faut mériter son nom – gardent en tête qu’un actionnaire ultime est d’origine marocaine, qui n’est peut-être pas présent mais pensent à lui tout le temps.Un peu comme la prière de l’absent, ils pensent au Maroc et à ce que nous représentons. Ils sont au service de tous ceux, de chacun d’entre vous, qui auraient pris cette initiative de regarder cette région d’Afrique. Et cette région d’Afrique le mérite.
A cet effet, la triangulation peut être aussi une triangulation entre cet Ouest et cet Est de l’Afrique grâce aux Marocains. Est-ce que parce que nous nous croyons plus intelligents que les autres ? Non au vu d’une légitimité historique. Grâce à Dieu, nous sommes très fiers que ce pays ait été à l’origine de la pénétration d’une spiritualité suprême qu’a représentée l’Islam. Un Islam tolérant dans bien des régions d’Afrique.
Nous avons, grâce à Dieu, un Souverain, à la tête d’un pays, qui donne des signaux extrêmement forts.

Si les gens n’ont pas compris que, pendant plus de 3 semaines, toute une communauté d’affaires se trouve au Sud du Sahara à l’occasion de visites royales pour veut dire que le terrain d’exercice ce n’est pas les frontières marocaines, et que ce n’est pas toujours le face-à-face européen, c’est que l’on a rien compris. Il y a cet alignement des astres entre la plus Haute Autorité, ce qu’elle veut faire d’un pays, et les gens du privé, comme nous-mêmes, qui trouvons la possibilité de créer de la valeur en même temps que de rémunérer l’actionnaire, et ainsi de nous faire du bien en tant que Marocains.
Je dirai même de faire, et pardonnez-moi le terme mais il est sincère, un geste patriotique. Oui, je pèse mes mots, car nous avons aussi une démarche patriotique. Nous pouvons être patriotes tout en gagnant de l’argent. Toutefois, cet argent gagné doit être réinvesti. Nous ne sommes pas le Groupe BMCE Bank Of Africa dans une démarche de court terme. La preuve : nous ouvrons des agences. Nous sommes dans une démarche de long terme.Et je pense en mon âme et conscience qu’une démarche des membres de l’ASMEX, d’investisseurs-exportateurs ayant également une démarche de long terme, et en étant des entrepreneurs, ferait du sens dans cette région du Monde.
Je voudrais terminer par dire que nous continuons très fortement dans tout ce que nous entreprenons en tant que Groupe BMCE Bank Of Africa, même lorsque nous faisons des actions qui ne sont pas typiquement bancaires, comme le fait de lancer un Prix de l’Entrepreneuriat à 1 million de dollars, dont nous avons fait la première édition. Le Président Othman BENJOULLON l’a annoncé en novembre 2014, ça a été réalisé en octobre 2015.
Même quand nous prenons ce genre d’initiative, nous lui donnons un sens africain. Nous avons reçu tous les entrepreneurs africains et nous avons eu 10 finalistes l’année dernière. Et parmi les 10 finalistes, la moitié était de cette région de l’Afrique. Vous vous rendez compte ? On ne l’a pas fait exprès, mais c’est un symbole de ce que l’on disait sur les raisons de regarder cette région d’Afrique.
Même au niveau de la jeunesse, elle est très entreprenante. Elle est extrêmement dynamique.
Et d’ailleurs, dans cette deuxième édition de l’«African Entrepreneurship Award» dont nous annoncerons le Prix en décembre 2016, cette région du monde a vu le nombre de ses candidatures augmenter de 38%, à travers les chiffres qui nous sont communiqués.
Voyez-vous, tout converge pour montrer combien, aujourd’hui, ici et maintenant, et dans cette salle, nous avons raison de réfléchir à regarder cette région d’Afrique de l’Est.

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