Par Jacques Leroueil

guinee-equatoriale

Doyen des chefs d’Etats africains par sa longévité au pouvoir (37 ans), le président Teodoro Obiang Nguema a affronté dimanche 24 avril six candidats à l’élection présidentielle de Guinée-Équatoriale. Un scrutin dont les résultats définitifs ne sont pas encore connus, à l’heure où sont écrites ces lignes, mais pour la plupart des observateurs familiers des jeux politiques de ce petit pays d’Afrique centrale, la cause est entendue : l’actuel chef d’État devrait sans surprise se  succéder à lui-même. Le Front de l’opposition démocratique (FOD), une alliance regroupant les principaux partis d’opposition, a ainsi appelé dès le 23 mars à boycotter la présidentielle, estimant que les conditions n’étaient pas réunies pour un déroulement du scrutin sans « fraudes ».

Dans ce contexte, le véritable enjeu n’est donc pas électoral mais d’abord économique et social. Car après les années de vaches grasses de la manne pétrolière, la source de revenus s’est tarie depuis 2 ans avec la chute des cours. Une situation potentiellement explosive et qui met encore plus à mal un contrat social déjà précaire, les recettes tirées de l’or noir n’ayant jamais profité à tous.

À première vue pourtant, l’histoire a tout du conte de fées. Après avoir gagné son indépendance du colonisateur espagnol en 1968, la Guinée Équatoriale vit longtemps chichement de ses maigres exportations de cacao et des transferts d’argent de sa diaspora. Puis vient le miracle de l’or noir, avec les premières découvertes d’hydrocarbures au début des années 90 et la bulle pétrolière des années 2000. Portée par cette bonne Fortune, la Guinée équatoriale carbure à marche forcée pendant deux décennies et voit dans l’intervalle son PIB multiplié par…cent. Sur la période, c’est tout simplement la plus forte croissance économique du monde. Un lion africain devant les dragons et les tigres asiatiques. Naguère ignoré, désormais troisième exportateur d’or noir d’Afrique subsaharienne, derrière le Nigeria et l’Angola, le pays se transforme en émirat tropical, envié et courtisé pour sa puissance financière.

Mais loin de l’image d’un eldorado où il ferait bon vivre et des taux mirobolants de croissance économique à deux chiffres, la réalité est fort différente pour la majorité des trois-quarts de millions d’équato-guinéens. C’est bien là le nœud du problème, la croissance n’est pas le développement. Malgré le boom économique des dernières années, plus de la moitié de la population vit ainsi encore sous le seuil de pauvreté. Pays le plus riche du continent, avec un PIB par habitant supérieur à 20 000 dollars, la Guinée équatoriale n’en a pas moins des indicateurs sociaux indignes de son rang, souvent inférieurs aux moyennes africaines. L’espérance de vie plafonne à 54 ans, contre 60 ans pour l’Afrique dans son ensemble, tandis que 48 % seulement de la population a accès à une source d’eau potable. De quoi faire dire au Fonds Monétaire International qu’ « en dépit des importants investissements réalisés dans le domaine des infrastructures, les indicateurs sociaux de la Guinée équatoriale sont ceux d’un pays à faible revenu ».

Il en va tout autrement au sommet de l’appareil d’Etat, où les colossales richesses tirées de l’or noir permettent toutes les extravagances. Notre confrère américain Forbes n’évaluait-il pas dès 2006 à 600 millions de dollars la fortune de Teodoro Obiang Nguema, le chef d’État équato-guinéen ? Et que dire du fils, Teodorín Obiang, mis en examen en France en mars 2014 pour blanchiment de détournement de fonds publics, abus de biens sociaux et abus de confiance dans l’affaire dite des “biens mal acquis” ?

Une cruelle illustration d’une manne économique qui, loin de profiter à tous, a d’abord été l’affaire de quelques-uns. Et cela ne devrait pas changer de sitôt, les conséquences du krach pétrolier se faisant déjà sentir sur les finances publiques. À commencer par les budgets affectés aux dépenses sociales. Après avoir été la championne continentale de la croissance économique durant les années 2000 (+ 10,8 % de moyenne annuelle entre 2003 et 2013), la petite nation hispanophone devrait voir cette année son PIB se contracter de 9,5 %, selon les dernières estimations publiées par le FMI fin 2015.

Un atterrissage brutal après tant d’années à tutoyer les sommets, mais la leçon équato-guinéenne est ailleurs : la croissance en elle-même, aussi spectaculaire soit-elle, ne suffit pas à initier un cycle vertueux de développement durable. Ce n’est pas tant le niveau de croissance que l’usage raisonné qui en est fait qui importe.