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Responsable Informatique d’Application, Gestion des titres, de l’or et du collatéral, Cheikhna Traoré a publié plusieurs analyses originales sur le marché financier dans des publications spéciales comme l’Agefi, Financial Afrik et les Echos.

 

Par Cheickna Traoré/

 

«Les récentes crises (Internet en 2000 et Subprime en 2008) ont mis en exergue une faille profonde dans la théorie économique dite néoclassique. Les explications fournies pour justifier le comportement des acteurs sur les marchés financiers ne peuvent plus être admises. Une nouvelle explication est donc nécessaire pour comprendre ce comportement».

 

L’économie reste une discipline qui se distingue de beaucoup d’autres par l’aspect protéiforme de ses différents courants de pensées. Aux périodes de crise succèdent des périodes de croissance en passant éventuellement par de relatives périodes de stagnation. La tendance globale par rapport à l’échelle du temps peut être grossièrement comparée à une forme sinusoïdale d’amplitude plus ou moins forte et surtout de fréquence très irrégulière. Chaque phase haussière ou baissière de cette tendance semble à priori sous le contrôle d’un courant de pensée, qualifiée alors de théorie économique dominante.
Les principes de fonctionnement des marchés financiers peuvent alors varier au gré de ces perpétuels changements de doctrines. L’on vous dira qu’à chaque changement de situation économique correspondra une idéologie différente.

 

La main invisible des marchés

La théorie dite néo-classique est celle qui est advenue à la fin du 19ème siècle et qui est communément admise aujourd’hui par 99% de la profession des économistes. Elle repose sur le postulat que toute explication des phénomènes économiques et sociaux doit pouvoir être ramenée aux comportements des individus qui forment la société. C’est l’individualisme méthodologique. Les principes de fonctionnement des marchés financiers, créés sur la base de cette méthodologie, découlent simplement d’une transposition dans le domaine de la finance du modèle de marché objectif ou réel. Ce qui revient à considérer que les titres et les actifs sur les marchés financiers représentent donc les biens et services (pain, habits, etc.) sur les marchés réels.

La crise financière a propulsé sur le coup des projecteurs deux notions essentielles de cette théorie qui étaient considérées jusqu’alors comme les fondements de l’efficience des marchés financiers : autorégulation et auto-adaptation.
Les néoclassiques définissent un marché efficient comme un marché parfait dans lequel il est impossible de prévoir les rentabilités futures puisque toute l’information pertinente disponible est reflétée dans les prix des titres financiers.
L’autorégulation fait référence à ce qu’il est convenu d’appeler le retour automatique à l’équilibre sur le marché. Lorsque le prix d’un titre diminue ou augmente fortement sur le marché, des contre-forces seraient là pour ramener ce prix à sa situation d’équilibre sans intervention ni de l’État, ni d’aucun autre acteur. Le marché est guidé par ce phénomène naturel. C’est le concept de la « Main invisible » formulé par l’économiste Adam Smith dans son livre “La Richesse des Nations” (1776) et qui a été repris plus tard par les économistes de l’école néo-classique dans un modèle dit de la «concurrence pure et parfaite».
L’auto-adaptation est la capacité du marché à apprendre des erreurs et à tirer les leçons du passé. Une crise passée ne pourrait donc plus se reproduire dans l’avenir car le marché serait capable d’enrayer automatiquement ses causes fondamentales si elles venaient à se déclencher à nouveau. Les récentes crises financières nous ont montré que ces deux principes ne fonctionnent pas.

 

La théorie mise en défaut

 

« Ni les marchés financiers ni mêmes les acteurs comme les banques n’ont tiré les leçons de la crise »

Les bulles comme celle de l’internet au début des années 2000 et celle de l’immobilier de 2008 nous ont montré exactement le contraire de ce que prétend la théorie néoclassique. Le fait troublant pour ces économistes a été que l’explosion des prix n’ait pas déclenché les contres-forces attendues, «la main invisible», pour ramener les prix vers leur niveau d’équilibre. Au contraire, c’est un phénomène complètement contradictoire qui s’est produit. Lorsque les prix se sont mis à augmenter, les acteurs ont continué à acheter les titres car ils avaient constaté par le passé que ceux qui avaient procédé ainsi dans la même situation s’étaient enrichis. Les acteurs ont donc contribué à «nourrir la bulle» grâce ou à cause de cet espoir de s’enrichir.
De la même manière, le phénomène inverse a été constaté sur ces marchés lorsque les prix des actifs étaient très bas. Les acteurs n’ont pas acheté car ils ont anticipé que les prix allaient continuer à baisser puisqu’ils avaient aussi constaté que ceux qui avaient acheté des titres dans de telles circonstances, en espérant une montée, avaient au final perdu beaucoup d’argent.
Ces deux phénomènes montrent donc que les marchés financiers ne s’autorégulent pas contrairement à ce que prétendent les économistes de l’école néoclassique.

 

Ce que les crises et les systèmes à bulle ont mis en évidence, c’est le fait que les marchés ne soient jamais guidés par une croyance quelconque mais plutôt par les anticipations des acteurs.

La théorie de l’auto-adaptation est également mise à défaut car la réalité nous montre que les crises financières se succèdent depuis 1929 avec, dans certains cas, de très fortes ressemblances. Si les marchés avaient la capacité à apprendre des erreurs et à tirer les leçons du passé, chaque nouvelle crise devrait alors être complètement différente des celles qui ont déjà été vécues.
Les produits dérivés ont été, via le mécanisme de titrisation, un facteur déclenchant de la crise financière de 2008. Le G20 s’est réuni dès 2009 afin de réguler ce marché et réduire le risque systémique associé. Paradoxalement, on s’est retrouvé en 2013 avec un niveau de marché des dérivés équivalent à son niveau d’avant la crise financière. Par conséquent, le risque de contagion systémique par effet de domino qui a prévalu avant la crise et qui s’est finalement avéré par la suite, prévalait toujours en 2013, soit cinq ans après la crise. Ceci traduit simplement le constat que ni les marchés financiers ni mêmes les acteurs comme les banques n’ont tiré les leçons de la crise.

L’opinion du marché

«Ce qui veut dire que les acteurs essayent toujours de déterminer, non pas ce que les théories économiques leur dictent, mais ce que les autres acteurs vont faire»

La remise en cause, par la réalité, de ces deux principes fondamentaux de l’école néoclassique montre toute la différence entre un marché financier et un marché réel. Ce que les crises et les systèmes à bulle ont mis en évidence, c’est le fait que les marchés ne soient jamais guidés par une croyance quelconque mais plutôt par les anticipations des acteurs. On fait ou pas de l’argent sur le marché quand on anticipe ou pas ce que le marché va faire. Ce qui veut dire que les acteurs essayent toujours de déterminer, non pas ce que les théories économiques leur dictent, mais ce que les autres acteurs vont faire, c’est-à-dire concrètement ce que l’opinion du marché va penser que la vraie situation va être. Que cette opinion ait au final raison ou pas.

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